Restif de la Bretonne
La destinée de certains livres, comme la destinée des hommes, a ses périodes d'heur et de malheur. Aujourd'hui, l'engouement; demain, le mépris. L'oubli, le matin; la vogue, le soir. C'est une navette ironique, changeante, capricieuse, enchevêtrée d'envers et de revers, de hauts et de bas, d'éclipsés et d'apothéoses, d'imprévus zigzags. Ainsi va le monde, même le monde des livres.
L'œuvre de Restif de la Bretonue a subi, plus que tout autre, ces alternatives de bonne et de mauvaise fortune.
Du vivant de l'écrivain, le Pied de Fanchette, les Contemporaines, la Fille naturelkf les Idées singulièresy la Malédiction paternelley la Découverte australe, et le Paysan perverti eurent un succès immense. On en fit des traductions et des contrefaçons. En Angleterre, le Paysan perverti atteignit sa quarante-deuxième édition. Restif de la Bretonne devint un personnage. On se le montrait dans les rues de Paris comme une des célébrités du jour. Puis, la vogue tomba, le succès disparut; l'ami de Beaumarchais, de Grébillon fils, de Sénac de Meilhan, de Grimod de la Reynière, de la comtesse Fanny de Beauharnais, mourut obscur employé des octrois. Tout au plus,
obtint-il un court article nécrologique dans un journal de l'époque. La renommée de Restif de la Bretonne eut la durée des Éphémères. Il n'était même pas mort encore que ses innombrables productions encombraient, sur les parapets des ponts et des quais de la Seine, les boîtes des bouquinistes. A peine si quelque curieux épris d'excentricités, quelque illuminé à la recherche de l'Ourse polaire, quelque messie en quête d'arguments pour ses plans émancipateurs, arrachait, de temps à autre, les ouvrages de Restif à la pluie et à la poussière. Trop heureux ces ouvrages dédaignés quand ils n'allaient pas chez l'épicier du coin servir à plier du poivre ou de la cassonnadel C'étaient, en un mot, — et cela jusqu'en ces derniers temps — des livres de rebut, des
bouquins sans nom, de pauvres diables de livres.
Etrange revirement !
Les œuvres complètes de Restif de la Bretonne, qu'on pouvait naguère acquérir au poids pour cinq ou six écus, se vendent maintenant vingt mille francs. Et elles font prime chez Auguste Fontaine, à la Bourse des bibliophiles et des bibliomanes — surtout si elles sont reliées par un des maîtres dans l'art des Derôme et des Trautz-Bauzonnet. Ca vous a l'air d'un conte des Mille et une Nuits ou plutôt d'un compte fantastique, n'est-ce pas?... Donnez-vous donc le plaisir d'interroger M.
Fontaine lui-même. Il vous exhibera son éblouissant catalogue, et vous y lirez ceci : ce Œuvres de Nicolas -Edme Restif de » LA Bretonne. Deux cent douze parties
» OU tomes encentcinquanle-quatrevolu- » mes in- 18, in-12, in-8 et in-fol. Maro- )) quin, dos orné à petits fers, fil. tr. doré » (Chambolle-Duru) ; superbe exemplaire, » richement relié, lavé et encollé. Prix : » vingt billets de mille. ^^ Le bric-à-brac de Diogène coûte plus cher que les marbres d'Homère et que les bronzes d'Eschyle. (I)
(1) Que d'ouvrages, ainsi honnis et conspués d'abord, acquièrent ensuite, par un heureux concours de circonstances, une valeur exorbitante!
En 1862, nous avons acheté, près du Pont- Neuf, dans une boîte à six sous. Les Roueries de Trulph, notre contemporain avant son suicide, par Lassailly. C'est une des plus bizarres productions du romantisme de 1830. Eh bien! depuis que la mode est aux œuvres romantiques, les Roueries sont de For en barre. Lors de la vente Asselineau, qui a eu lieu les l^r 2 et 3 décembre 1874, le Trialph s'est élevé à la somme folle de 355 francs. 11 est vrai que l'exemplaire d'Asselineau portait,
Cette Restifomanie de la dernière heure paraît avoir deux causes principales.
D'abord, on a fait des ouvrages de
écrit de la main de l'auteur, le curieux envoi suivant : « A notre cher et grand poète, Alfred de « Yigny, très-humble hommage de reconnais-- (c sance w. Il est vrai encore qu'à ce volume bien relié était jointe une rare pièce de vers du mêm^ Lassailly, intitulée : Poésie sur la mort du fils de Bonaparte. N'importe! mettons 100 francs pour les accessoires. Il reste toujours 255 francs pour le livre. G"est un joli denier à l'avoir d'un ouvrage, présentement rarissime, et qui, sans la publication des Mélanges d'une petite Bibliothèque romantique, pourrirait, peut-être, avarié, piteux, crasseux et en nombre, dans le caput mortuum des Invalides de la librairie.
Restif un déchet tel que le stock a fini par s'épuiser. Les quelques exemplaires des éditions originales qui ont échappé au naufrage se sont vus — tout naturellement — recherchés, désirés, guignés et convoités par les collectionneurs. Tant il y a qu'à l'heure actuelle on considère les Restif comme introuvables. Or, vous savez le proverbe : « Tout ce qui est rare est cher ». Ce proverbe sert de prémisse à un syllogisme perfide. Mais, dans l'espèce, il exprime une vérité. Les collections complètes des œuvres de Restif de la Rretonne se comptent. (1) On n'en connaît guère en
(I) Quand nous disons « complètes », il faut pourtant bien s'entendre. A toutes les collections existantes, il manque, croyons-nous, les fragments qui ont paru d'un livre honteux, VAnti-Justine, dont Restif est l'inexcusable auteur. Il existe seulement (et c'est beaucoup trop) quatre exemplaires
France qu'une huitaine : deux chez le libraire Fontaine (si elles ne sont déjà vendues) ; la collection de la Biblothèque nationale; celle que M. Toustain de Richebourg (1) a achetée à un vaudevilliste en renom, Henry Meilhac ; celle d'un de
de cette infâme production. Trois gisent dans l'Enfer de la Bibliothèque Nationale et on ne les communique jamais. Le quatrième exemplaire faisait partie de la bibliothèque d'Armand Cigongne, qui fut vendue en 1861, De cette bibliothèque d'amateur, le livre en question passa dans la bibliothèque de M. le duc d'Aumale. Mais, à cette époque, la mort n'avait pas encore frappé ce prince dans ses affections les plus chères. Les devoirs du père de famille l'emportèrent sur les tentations du bibliophile. Il vendit son acquisition à un américain des Etats-Unis. Il est probable qu'elle ne repassera pas l'Atlantique.
(1) M. le comte Toustain de Richebourg est précisément le fils de Toustain de Richebourg, ami de Restif et censeur royal, aussi bénévole que l'abbé Terrasson (auquel il avait succédé) était intraitable.
nos plus riches agents de change ; celle de M. le duc d'Aumale ; celle enfin du baron de Rothschild, bibliophile aussi distingué que féroce. — Heureusement que la férocité des bibliophiles n'a rien de commun avec la férocité révolutionnaire !
Une autre cause de la Restifomanie dont est possédé le clan intelligent et de plus en plus nombreux des collectionneurs, c'est que les furets de la bibliophilie qui ont eu le courage assez robuste pour fouiller jusqu'à fond de cale l'œuvre de Restif et opérer les triages voulus, ont appris au public que tout n'était pas à dédaigner dans ces romans effrontés, dans ces drames touffus, dans ces dissertations cyniques, dans ces autobiographies interminables. Virgile ne trouvait-il pas de l'or dans le fumier d'Ennius?
PeDdant près de cinquante ans, l'auteur du Paysan perverti avait été tenu en quarantaine. La critique passait outre.
Beuchot, dans la Décade philosophique; le comte de Kératry, dans le Livre des Cent-et-Un; H. BerthouJ, dans la Presse; Quérard, dans la France littéraire ; Girault de Saint-Fargeau, dans la Revue des Romans; Alexandre Dumas, dans Ingénue, s'étaient bien, il est vrai, arrêtés un instant devant la figure exceptionnelle de Restif de la Bretonne. Mais ils n'avaient pas jugé l'homme ; ils n'avaient qu'effleuré ses œuvres ; ils n'avaient pas émoustillé sur son compte l'attention publique. Il faut arriver à Gérard de Nerval. Celui-ci vit en Restif un des précurseurs du Socialisme et publia sur les idées de « Monsieur Nicolas » un piquant travail dans la Revue des Deux-
Mondes, L'éveil était donné. Monsieur Nicolas commença de redeyenir à la mode.
Les Biographies universelles s'occupèrent de lui d'une façon sérieuse. M. Matharel de Tiennes lui consacra dans le Siècle un intéressant feuilleton. Charles Monselet alla plus loin. Il fit à Restif l'honneur de tout un volume, volume soigneusement é)aboré, plein de révélations inattendues, mais dont le tort est de tourner trop aisément au panégyrique. Monselet est réellement le père des Restifomanes.
L'engouement a pris depuis lors des proportions considérables.
C'est sans doute pour répondre à cet engouement et un peu aussi pour rectifier les erreurs qui courent sur le Rousseau des halles que l'arbitre aujourd'hui le plus autorisé des curiosités et des raretés litté-
raires, le bibliophile Jacob {vulgô Paul Lacroix) a cru devoir publier la bibliographie et l'iconographie de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne (1).
(i) BiBLlOGRiPHIE ET ICONOGRAPHIE de tOUS ks
ouvrages de Restif de la Bretonne, contenant la description raisonnée des éditions originales, des réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations, y compris le détail des estampes, la notice sur la vie et les ouvrages de l'auteur, par son ami Cubières-Palmézeaux, avec des notes historiques, critiques et littéraires, par P. L. Jacob, bibliophile. Paris, Auguste Fontaine. Grand in-8<» de 51 0 pages, orné d'un superbe portrait de Restif, dessiné par Binet, gravé par Berthet. Prix : 25 fr. Tiré à 500 exemplaires numérotés sur beau papier de Hollande.
Qui ne connaît le bibliophile Jacob?
Ecrivain pittoresque, conteur charmant, bibliographe impeccable, il a rendu à la science des livres et aux études historiques d'inappréciables services. Vous le trouverez d'habitude dans sa chère Thébaïde de l'Arsenal, bienveillant et doux, hospitalier aux travailleurs et faisant revivre avec autant d'esprit que de cœur les traditions du bon Nodier. Il est là avec ses amis d'outre-tombe qu'il n'a pas quittés pendant les mauvais jours de la Commune et qu'il a héroïquement sauvés de la bes-
tiale fureur des nouveaux Vandales. Chez lui, le talent est toujours jeune, l'intelligence toujours vive, l'imagination toujours fraîche. Erudit de la grande école, il sait énormément, et, ce qu'il sait, il le dit bien. Nul ne possède mieux l'art de rendre intéressantes les choses les plus rébarbatives. Sa Bibliographie des œuvres de Restif en est une preuve frappante.
C'est un véritable monument que ce livre. Ce qu'il suppose de compulsations, de collations, d'investigations et de recherches est incalculable. Opuscules que nul n'a vus, plaquettes introuvables, gravures originales, manuscrits, autographes, tout a été dépouillé, tout a été parcouru. Et nous n'avons pas affaire ici, comme on pourrait le croire d'après le titre, à une sèche nomenclature. Cela a
tout l'attrait d'un roman. Gela attire irrésistiblement, et par l'étrangeté du sujet, et par le soin scrupuleux des détails, et par l'infinie variété des renseignements, et par les citations imprévues, et par les spirituelles anecdotes, et par l'exactitude des descriptions bibliographiques. Chaque ouvrage de Restif est l'objet d'une analyse minutieuse et raisonnée dans laquelle les éditions sont soigneusement indiquées, les prix des ventes scrupuleusement notés, les gravures et les estampes qui illustrent l'ouvrage appréciées et racontées avec autant de bonheur que de compétence.
M. Paul Lacroix a porté, en outre, dans la vie de Restif, le scalpel de la critique historique. Il a noté et élucidé les points les plus curieux de cette existence étrange, et il est résulté de son travail « de mosaïque »
un ensemble de documents qui font connaître à fond l'homme et son œuvre. L'une d'ailleurs explique l'autre. Et ce n'est pas seulement un homme que le savant bibliophile évoque devant le lecteur ébloui, c'est toute une moitié de ce dix-huitième siècle qui commença par l'ennui, continua par le rire et finit dans le sang et les larmes. Nous voyons défiler devant nous les comédiens et les philosophes, les financiers et les courtisanes, les amis et les ennemis de Monsieur Nicolas, les farouches proconsuls de la Terreur et leurs nobles victimes. Il y a là plus que de l'histoire, il y a une véritable évocation.
Incontestablement, cette Bibliographie, faite uniquement en vue des éditions originales (qui ne seront, peut-être jamais réimprimées), est un travail par-
fait et complet. Il a fallu l'étonnante érudition de M. Paul Lacroix, ses connaissances variées, son extrême habileté, son ardeur infatigable pour mener à bonne fin un travail d'une telle importance. Désormais, il n'y a plus rien à dire sur l'auteur des Contemporaines. Certes, nous ne conseillons pas à tout le monde de mettre le nez dans l'œuvre de Restif de la Bretonne; mais nous conseillons à tous ceux qui veulent se faire une idée du plus bizarre et du plus excentrique de nos écrivains, la lecture de la substantielle monographie dont il vient d'être l'objet de la part du bibliophile Jacob, dette monographie vaut les cent cinquante-quatre volumes de Restif. Elle vaut même, à notre avis, beaucoup mieux. En la lisant, on a lu tout Monsieur Nicolas — moins ses obscénités ; on le con-
nait dans son esprit, dans sa vie, dans son style, dans sa philosophie, dans sa politique, dans ses prétentions réformatrices et dans ses idées cocasses. M. Paul Lacroix retourne admirablement son homme; il en ^
exprime le suc essentiel ; il ne l'exagère pas : au contraire. Il le dissèque, le scrute, le discute, le critique, le blâme même à l'occasion — et l'occasion est fréquente, surtout quand il s'agit du triste rôle joué par Restif pendant la Révolution française. Quoiqu'il fasse grand cas de la Malédiction paternelle, de la Découverte australe et du Drame de la Vie, le bibliophile Jacob ne s'aveugle nullement sur les défauts du philosophe, du romancier et de l'écrivain. Mais il estime (et il a raison) que ce polygraphe original, s'il n'est pas de nature à exciter de grandes
sympathies, ayant trop hanté les parties fangeuses de la société et ayant trop détesté ses semblables, a au moins tout ce qu'il faut pour fixer un moment l'attention des curieux, des historiens, des philosophes et de tous ceux qu'intéressent les tératologies littéraires.
Nicolas-Edme Restif naquit à Sacy, en Bourgogne, le 22 novembre 4734. Son père était laboureur et possédait la ferme de la Bretonne. Restif s'autorisa plus tard de la cbose pour ajouter ce nom à son nom patronymique. Ses premières années au village n'offrent rien de remarquable — sinon quedéjà se manifestaient ses instincts de futur lovelace et qu'il se plaisait à conter fleurette aux petites paysannes, ses voisines. Il fut élevé un peu à la diable. Son frère aîné, le curé de Courgis, lui enseigna tant bien que mal le français et le latin. On avait d'abord pensé à lui faire
embrasser l'état ecclésiastique. Mais, maître Nicolas n'entendant pas de cette oreille» on l'envoya à Auxerre chez un imprimeur, en qualité d'apprenti. La typographie était sa vraie vocation. Il devint dans cette profession excessivement habile.
D'Auxerre, où il resta peu de temps par suite de certaines fredaines, Restif émigra vers Paris. Il avait vingt et un ans et fut admis comme ouvrier compositeur à l'Imprimerie royale. Alors commença pour lui une existence tourmentée et vagabonde, pleine de soubresauts, fantasque, capricieuse, tissée de rêves et de réalités, mêlée d'aspirations vers la vertu et de liaisons dégradantes (1). Il fréquenta nuit
(1) Le bibliophile Jacob constate que Restif eut plus de cent cinquante enfants du sexe féminin issus de lui dans le monde de la prostitution.
et jour les célèbres caves du Palais-Royal. Marié deux fois à une année de distance, il ne fut pas heureux en ménage. Sa première femme, une aventurière anglaise, le vola et s'enfuit au bout de quelques mois. Sa seconde femme, Agnès Lebègue, demeura plus longtemps avec lui ; mais cela ne changea rien à ses habitudes de désordre. A trente-trois ans, il publia son premier livre : La Famille vertueuse.
Ebloui de sa facilité, il prit goût au métier et écrivit, en cinq jours, le roman de Lmile. Avec les trois louis que lui rapporta cette publication, il vécut quatre mois dans un grenier du collège de Presles. Ses biographes disent qu'il faisait alors deux repas avec sept sous et qu'il mesurait son pain de six livres de façon à terminer la semaine. La profession de
compositeur lui eût donné une situation plus régulièrement confortable ; mais il fallait de l'assiduité au travail, et Restif, comme tous les bohèmes, n'aimait à travailler que par intermittence. Il préférait bâcler des romans. Cela lui réussit. Le Pied de Fanchette, émaillé de scènes attendrissantes, eut du retentissement.
Voila notre homme lancé. Il publie livres sur livres et ne s'arrête plus. Le Paysan perverti et les Contemporaines mirent le comble à sa réputation et firent sa fortune. Mais il n'en jouit pas longtemps. La Révolution, dont il fut un adepte enthousiaste, le ruina. Dans les derniers temps de sa vie, il fut fort heureux, grâce à d'anciens amis, de trouver un modeste emploi dans une administration publique. C'est là que la mort vint le surprendre, à l'â^e de soixante-douze ans, le 3 février 1 806.
Restif de la Bretonne est un des esprits les plus singuliers du dix -huitièrne siècle.
Il prenait systématiquement des airs débraillés et cyniques, et affectait de parler latin aux femmes du grand monde.
Le baron de Lamothe-Langon, qui l'avait rencontré dans les salons de la comtesse de Beauharnais, dit que sa tenue avait fini par être déplorable. On le tolérait. Mais il est facile d'imaginer le contraste que devait produire dans une maison riche et distinguée le costume impossible
et misérable de Restif, qui n'ayait pas changé d'habit depuis quinze ans, et qui s'en glorifiait (I). Il avait pourtant une religion platonique pour la propreté...
mais chez les autres. A ce point de vue, il se fût admirablement accordé avec notre Gustave Planche.
Restif avait aussi le tic de la noctambulance, comme l'ont eu de nos jours Gérard de Nerval et Privât d'Anglemont. Il était ce que le peuple, dans son pittoresque langage, appelle un bandeur. Les Parisiens de l'île Saint-Louis et de la Cité connaissaient presque tous de visu l'auteur des Contemporaines. On l'apercevait d'habitude, de minuit à cinq heures du matin, bizarrement accoutré, un chapeau à lar-
(1) Paul Lacroix : Bibliographie^ p. 21.
ges bords devant les yeux, se promenant une lanterne à la main et poussant des cris, des soupirs, des exclamations ou se livrant à des gestes désordonnés. Ceux qui ne l'avaient jamais vu le prenaient pour un chiffonnier. Non ! c'était le romancier populaire qui noctambulait pour recueillir des faits et des aventures. Il s'intitulait lui-même le Hibou nocturne.
Et non sans raison : il avait dans ses habitudes et dans sa physionomie quelque chose de l'oiseau dédié à Minerve (1). Un
(1) Le beau portrait que "M. Paul Lacroix a placé en tête de sa Bibliographie rend exactement la physionomie de Restif de la Bretonne. Ce portrait avait déjà paru dans le premier volume du Drame de la vie. Restif y est représenté tête nue, cheveux lisses, figure de trois-quarts, dans un cadre ovale d'architecture aux quatre coins duquel sont placés allégoriquement une ruche et une gerbe de blé, une poule avec ses petits et un
encrier toujours dans la poche, il notait à la lueur des réverbères le résultat de ses observations. La plupart des Nuits de Paris ont été ainsi écrites la nuit sur une borne. Il avait pareillement la manie de graver sur les parapets des ponts, avec la pointe d'un couteau, les dates mémorables de son existence (1).
Sa facilité de composition était proverbiale. Le mot composition est bien ici le mot propre. Car Restif n'imaginait pas seulement ses ouvrages. Il les composait
mouton ; dans le fond du cadre, des livres debout et un encrier avec une plume. Sur le socle, cette inscription : Nie. Ed. Restif, Fils-Edme. Né le 22 novembre 1734 à Sacy en Basse-Bourgogne. 1785. Au bas de l'estampe : Z. Binet delineavit. E. Loiselet, se, d'après l'original de L. Berthet. Il faut être juste : il n'y a pas seulement du hibou dans cette tête intelligente; il y a aussi de l'aigle. (1) Paul Lacroix -. Bibliographie, p. 222.
lui-même typographiquement, devant la casse, de mémoire, sous l'inspiration du moment, sans les écrire. On cite entre autres, comme enlevée de la sorte, la Fille naturelle^ qui ne lui prit que six jours. Six jours pour concevoir, imaginer, ordonner, créer, composer et imprimer une œuvre qui a deux volumes, chacun de près de deux cen ts pages. N'est-ce pas phénoménal ? Son imagination n'avait d'égale que sa vanité. Il ne supportait pas la critique. Il fallait l'admirer ou l'avoir pour ennemi. Restif était surtout profondément convaincu de son immense valeur comme auteur dramatique, et il se compare à Beaumarchais avec une naïveté d'outrecuidance qui vaut que le morceau où elle se donne carrière soit intégralement reproduit.
c( Il existe à Paris, dit-il, deux hom- « mes de lettres qui ont de singuliers « rapports. Il se trouve entre eux une ce grande ressemblance, pour le genre d'es- « prit, pour le faire, la manière de trace vailler, les inclmations, la situation (une a chose exceptée), le style et le but des «ouvrages. Bellemarche a fait Eugénie; ce Pertinax, la Mère impérieuse; Bellemarcc cbe, les Deux amis; Pertinax, la Prêta vention nationale ; Bellemarche, le Barcc hier de Séville; Pertinax, VEpiménide c( grec; Bellemarche, Figaro; Pertinax, « le Nouvel Epiménide ou la Sage jource née y etc., etc. »
ce Tous deux, poursuit-il, aiment les ce richesses, et soutiennent que le mépris ce qu'en font certaines gens n'est qu'une a fanfaronnade; mais l'un les aime en
« amant heureux, l'autre en amant re- « buté. Tous deux sont hautains et sen- « tent leur mérite, mais Bellemarche a a quelqu'un qui sent le sien avec lui, tante dis que Pertinax est tout seul à soutenir « qu'il en a. Tous deux bravent également « le mépris insolent des auteurs, leurs « contemporains , dont aucun ne les «( vaut. Ni l'un ni l'autre n'est à l'Institut c( national, avec dix fois plus de mérite « qu'il n'en faut. Tous deux sont timides a en paraissant audacieux. Tous deux ont « peint la nature telle qu'elle est. Voilà « les ressemblances. Et voici les diffé- « rences : l'un a toujours été heureux avec c( la fortune, l'autre toujours malheureux; ce ce qui vient plutôt des circonstances « que de l'adresse... Enfin, pour tout dire, c( en un mot, sur la situation de ces deux
ce hommes contemporains, tous deux eu- « rent une Sara; mais l'un est Crésus, et tt l'autre est Irus. »
Hommes modestes, s'écriait Montesquieu, Tenez, que je vous embrasse!
Montesquieu n'eût pas embrassé, croyonsnous, monsRestif de la Bretonne.
Partisan des idées de Rousseau, Restif n'avait qu'une médiocre estime pour les taients du philosophe misanthrope, et il se croyait de beaucoup supérieur à Voltaire. Il disait de celui-ci : a L'unique » défaut de Voltaire est d'être né Pari- » sien. C'est là ce qui l'a frivolisé, agré- )) mentéy superficialisé (1). » Il appelait Buffon une taupe et se vantait d'avoir découvert des systèmes bien autrement
0) Théâtre II. p. 418.
remarquables que ceux de l'auteur de V Histoire naturelle (1). Dans Monsieur Nicolas, sorte d'auto-biographie impudente et cynique, du genre des Confessions de Jean-Jacques et des Mémoires de Casanova de Seingalt, il fait une longue éûumération des turpitudes dont il s'est couvert, et il appelle cela a se h mettre orgueilleusement au-dessus des )) petitesses et de la sottise chatouilleuse de » l'ancien régime. » Cette bonne opinion qu'il avait de lui-même le rendit hautain et dur envers ses confrères. Gare à qui ne lui brûlait pas sous le nez l'encens de l'éloge ! Dans le Ménage parisien, il a étrillé et éreinté la presque totalité des litiorateurs de son temps (2) . La dédicace de ce li-
(1) Le Drame de la vie. p. 1177.
(2) Le Ménage parisien est un livre à clef. Restif
Tre est ainsi conçue : A mes pairs en sottise. Elle est imprimée tout entière en lettres rouges. Un rédacteur du Journal de Paris,
avait déguisé les noms des personnages. Mais ils étaient facilement reconnaissables. Ainsi -. Tarod pour Dorât, Tresseg pour Gresset, Funfbo pour Buffon, Norip pour Piron, EUoc pour Collé, Siduc pour Ducis, Nollicreb pour CréLillon, Iratlove pour Voltaire. C'était-là une clef à la portée de tout le monde.
Les livres à clef ne sont plus guère de mise. Les Jeudis de Madame Charbonneau et les diverses publications auxquelles ont donné lieu les relations de Georges Sand avec Alfred de Musset sont, croyons-nous, les derniers ouvrages de ce genre parus en ces derniers temps.
Au XYIIl^ siècle, au contraire, les livres à clef étaient fort à la mode, et cette mode s'est perpétuée sous l'Empire et sous la Restauration.
Nous avons sous les yeux une collection du Nain-Jaune de Cauchois-Lemaire, recueil ultralibéral auquel collaborait, dit-on, secrètement ce spirituel et vieux voltairien de Louis XVIII, et nous y trouvons, sous des noms déguisés, d'abord la liste des chevaliers de l'ordre de l'Éteignoir
Villeterque, s'avisa un jour de critiquer Monsieur Nicolas. Les critiques étaient
(première Restauration), puis la liste des membres de l'ordre des Girouettes (Cent-Jours).
C'est fort piquant.
Les principaux membres de l'ordre del'Éteignoir étaient : Micaldo (Michaud, de la Quotidienne), le R. P. Loban (de Ronald), Ignace Ghouxber (Berchoux), Carolus Letellacre (Charles de Lacretelle), Nestor Radus (Suard), Roc Druemal (Bureau de la Malle), Cha-Abbas Telefz (l'abbé de Féletz), Sulpicius Syfrainous (Frayssinous), etc. Ce diable de Nain-Jaune nous paraît bien difficile. Il y a là des noms qui n'ont rien de lÉteignoir, ce nous semble.
Voici les principaux membres de l'ordre des Girouettes -. Le prince de Bienauvent (Talleyrand), Horatius Ruda (Daru),Noega Zarémut (Rémusat), Volubilis de Guers (de Ségur), Rusticus Cepmanon (Campenon), Curvissimus Faciuntasinos (Fontanes), etc., etc.
Quérard a laissé sur les li^Tes à clef deux volumes de recherches. Ces deux volumes, aujourd'hui épuisés, ont été édités par Gustave Brunet. Bordeaux, Ch. Lefebvre, i873.
justes; mais elles blessèrent la susceptibilité de Restif. Il s'en vengea en publiant un libelle dont le titre était : A Villeterque, vil pamphlétaire. Lors de la création de l'Institut national, Restif voulut en être membre et posa sa candidature. Mais il fut Impitoyablement éconduit. Immédiatement, il fait placarder sur les murs de Paris une affiche truculente où les nouveaux Immortels étaient drôlement malmenés. S'autorisant de l'exemple dePiron, il comparait les académiciens de tout acabit à des singes en contemplation devant un miroir. G était un peu le dépit du renard devant la haute treille aux raisins vermeils!
Il avait aussi (jouant sur son nom) l'incroyable prétention de descendre de l'empereur Pertinax. D'abord, ce fut de sa
part un badinage; puis, il finit par en être persuadé. Un de ses aïeux, qui appartenait à la magistrature, Pierre Restif, dit le Sévère, avait la même lubie.
Gérard de Nerval raconte à ce sujet une bien bonne bistoire que nous résumons :
Amoureux platonique d'une actrice de la Comédie-Française, M"" Guéant, Restif s'avisa un soir, à la sortie du tbéâtre, de suivre la voiture de cette artiste. Il arriva ainsi tout penaud devant l'hôtel de l'ambassadeur de Venise qui donnait, ce soirlà, aux Aspasies de la scène, aux belles impures, au tout Paris artistique et littéraire une fête splendide. Restif ne se déconcerte pas. Il entre, se met à table et se fait passer, en causant avec sa voisine, pour le descendant d'un empereur romain.
Celle-ci dit la chose tout haut. Restif était perdu. Sa présence d'esprit le sauva.
Il raconta comme quoi HelviusPerlinax, fils du successeur de Commode, avait échappé à la mort dont le menaçait Caracalla, et, réfugié dans les Apennins, avait épousé Didia Juliana, fille également persécutée de l'empereur Julianus. Il énuméra ensuite froidement les successeurs de Helvius et de Didia, jusqu'à Olibrius Pertinax, que l'on trouve capitaine de chasses sous le roi Chilpéric ; puis encore un nombre infini de Pertinax, ayant passé par les états les plus variés : marchands, procureurs ou sergents, jusqu'au soixantième descendant de l'empereur Pertinay, nommé Nicolas Restif, ce dernier nom étant la traduction du nom latin, depuis que.
dans les actes publics, on n'employait plus que la langue française.
Cela fut dit avec tant de brio, avec tant de verve que le narrateur trouva grâce devant la joyeuse et mondaine assemblée.
On voit que, dans le principe, Restif ne détestait pas la mystification. Ce qui ne l'empêcha pas d être souTent mystifié.
Empruntons encore, à ce propos, au même Gérard de Nerval (1), le récit d'un souper chez Sénac de Meilhan, dans lequel Restif crut avoir affaire à de bons bourgeois de province, lesquels n'étaient autres que de malins Parisiens désirant juger de près et sur le vif l'auteur du Paysan perverti :
« Restif, dit Gérard, se trouva placé en- Gérard de Nerval -. Les Illuminés. Paris, Michel Lévy, éditeur, 1868. PaR. 147.
« Ire une Madame Denys, marchande de ce mousseline rayée, et une autre dame (c modestement vêtue qu'il prit pour une c femme de chambre de grande maison.
c( En face de lui, était un jeune provincial « plaisant qu'on appelait Nicodème, puis c( un sourd qui amusait la société en parce lant çà et là de choses qui n'avaient au- « cun rapport avec la conversation. Un « petit homme propret, affublé d un ha- « bit en camelot blanc, faisait l'important a et traitait de fariboles les idées polilitc ques et philosophiques qu'émettait le a romancier. Une madame Laval, marcc chande de dentelles de Malines, le déa fendait au contraire, et lui trouvait du « fonds. On était alors en 1789, de sorte a qu'il fut question, pendant le repas, de « la nouvelle constitution du clergé, de
te lexliDCtion des privilèges nobiliaires et (( des réformes législatives. Restif, se « voyant au milieu de bonnes gens bien (t ronds, et qui 1 écoutaient en général a avec faveur, développa une fouie de « systèmes excentriques. Le sourd les « hachait de coq-à-lane d'une manière « fort incommode, l'homme au camelot « blanc les perçait d'un trait vif ou d'une « apostrophe pleine de gravité. On finit, « selon l'usage d'alors, par des lectures, a Mercier lut un fragment de politique, « Legrand d'Aussy une dissertation sur « les montagnes d'Auvergne. Restif dé- « veloppa son système de physique, qu'il « proclamait plus raisonnable que celui « de Buffon, plus vraisemblable que celui « de Newton. Od se jeta à son cou, on « proclama le tout sublime. Le surlen-
« demain, l'abbé de Fontenay, qui s'était « trouvé aussi au déjeuner, lui apprit a qu'il avait été victime d'une mystifica- « tion dont le résultat, du reste, avait « tourné à son bonneur. La marchande ta de mousseline était la ducbesse de Luyc( nés, la marchande de dentelles était la ce comtesse de Laval, la femme de cham- « bre était la duchesse de Mailly ; le Nicotc dème , Mathieu de Montmorency ; le ft sourd, l'évêque d'Autun; l'homme en « camelot, l'abbé Siéyès, qui, pour réparer « la sévérité de ses observations, envoya « à Restif la collection de ses écrits. On c( avait voulu voir le Jean-Jacques des ce Halles dans toute sa fougue et dans c( toute sa désinvolture cynique. On ne c( trouva en lui qu'un conteur amusant et c( un utopiste téméraire. »
Une autre mystification, plus sérieuse et plus durable, c'est l'aventure dont Restif fut le héros après la publication du Pornographe. Des plaisants firent courir le bruit que l'empereur d'Autriche, Joseph II, s'était empressé d'appliqiaer, dans sa capitale, les idées réformatrices de Restif. Celui-ci, chatouillé dans sa vanité, prit la nouvelle comme parole d'Evangile et n'en revint jamais. Ce qui le confirma dans sa croyance, c'est qu'un jour lui arriva de Vienne une riche tabatière ornée du portrait de Joseph II, enrichie de diamants et contenant un diplôme de baron du Saint-Empire. Il est vrai de dire que le bibliophile Jacob considère (1) cet envoi comme apocryphe, de même que la lettre suivante qui aurait été adressée par Restif
(1) Bibliographie, p. 102.
à l'empereur d'Autriche : « Le républicain c( Restif conservera précieusement le por- « trait du philosophe Joseph II, mais il « lui renvoie son diplôme de baron qu'il « méprise et ses diamants dont il n'a que a faire. » Nous sommes de l'avis du bibliophile Jacob. Si la chose eût été vraie,' Restif n'eût pas manqué de s'en prévaloir dans Monsieur Nicolas. Quant à la réponse, elle n'est pas chronologiquement vraisemblable. A l'époque où aurait eu lieu l'envoi de la fameuse tabatière, la monarchie française existait encore et la qualification de « républicain » n'était pas à la mode, même chez les écrivains révolutionnaires. D'ailleurs, Restif a pu être communiste, socialiste, babouviste. Il n'a jamais été, à notre avis, un républicain bien fervent.
Ceci nous amène à dire un mot du triste rôle joué par Restif de la Bretonne pendant la Révolution.
VTI
Restif de la Bretonne joua pendant la Révolution le rôle d'un peureux et d'un pièire sire.
a Sans se mêler toutefois, dit lebibliocc phile Jacob, aux folies et aux crimes « des acteurs de l'ère républicaine, Restif « avait épousé hautement leurs idées et a leurs doctrines, en calomniant, en in- « sultant la royauté et la noblesse, en detc mandant à grands cris l'anéantissement ce de toutes les religions et de tous les ce cultes. » Nous le voyons, en effet, déblatérer en forcené contre les pouvoirs établis et contre les institutions séculaires de la
France. De 1792 à 1793, ses Nuits de Pa. ris (1 ) ne sont qu'un ramassis de calomnies monstrueuses et d'atroces déclamations à l'adresse du Roi, de la Reine, de la cour et des émigrés. C'est le plus fanatique des énergumènes (2) . Il ose écrire que
(1) L'analyse des Nuits de Paris a fourni au bibliophile Jacob l'occasion de dévoiler tout au long et de blâmer, comme elle le mérite, la conduite repréhensible de Restif pendant la Révolution. C'est un des chapitres les plus intéressants et les plus instructifs de la Bibliographie.
(2) On attribue à Restif une série d'odieux pamphlets contre l'abbé Maury.
On lui attribue aussi un libelle infâme intitulé : Dom Bougre aux Élats-généraux. Restif fat, du moins, dénoncé comme étant l'auteur de ce libelle par Auge, son gendre, et l'on serait presque tenté d'ajouter foi à la dénonciation, malgré les démentis de Monsieur Nicolas. Mais Restif a tant d'autres gros péchés sur la conscience, que nous pouvons lui faire grâce de celui-ci. Rien, par exemple, ne pourra l'excuser d'avoir écrit VAnti- Justine. Restif prétend qu'il a voulu donner un antidote à
Louis XVI est un traître; il conseille à la Révolution de ne pas hésiter, d'aller toujours de l'avant et de frapper fort. Il fait écho à Marat et adule Robespierre. Ce qu'il y a plus triste en tout ceci, c'est que Restif n'était pas convaincu et qu'au fond il exécrait les tigres dont il léchait publiquement les griffes. La peur seule lui dictait les effroyables principes dont il faisait parade. Il vivait de sa plume et redoutait d'être accusé de modérântisme. Une coquille oubliée par mégarde pouvait l'envoyer à la mort. Jamais homme ne fut plus couard.
la crapuleuse production du marquis de Sade. Étrange raison, en vérité! quand le remède est aussi venimeux que le mal. En effet, si VA7iti- Justine ne renferme pas comme l'ordure sadique tous les crimes, elle renferme comme celle-ci toutes les saletés.
Ce passage de Monsieur Nicolas (p. 321 7) peut nous donner une idée des angoisses qui ont obsédé Restif pendant la Terreur : « Mon imagination fougueuse qui me rend « malheureux toutes les nuits, mon imac( gination vagabonde me peignait l'au- « dience révolutionnaire, Dumas ou Gof- « finhâl, leurs sitisangues jurés, les ban- « quettes, les gendarmes à la baïonnette « tirée, le foudroyant : Tu n'as plus la c( parole I la tonte frissonnante des che- « veux, les mains hideusement ligaturées c( derrière le dos, la charrette, les huées « d'une populace effrénée, la descente « serrant le cœur, le fatal escalier, le a renversé sur la planchette, la chute a bruyante du fatal couperet... les flots « de sang ! »
Rendu à lui-même, Restif manifestait
des senliments réactionnaires. Quand la peur ne hantait plus son imagination, nul ne trouvait de couleurs plus terribles pour peindre les crimes et les épouvantements de la formidable Période.
Il flagelle sans pitié Danton, Hébert, Momoro. Il s'indigne contre la Commune de Paris : « Dans la Commune, dit-il, tout ce était coquin , gangrené , même ceux <^ qu'un crédule vulgaire regardait comme ce honnêtesgens (1). yy Ce n'est pastout> il plaint le Roi, il le pleure en cachette ; il s'apitoie sur la Reine et M^^ Elisabeth. Il a horreur du robespierrisme, il regrette cet ancien régime qu'il avait tant maudit
{]) Ne dirait-on pas que ces lignes sont écrites d'hier et que leur auteur a eu en vue les membres d'une autre Commune dont Paris n'oubliera pas de longtemps les tristes exploits ?
et ac€usé. Il reste communiste et humanitaire, mais il n'est plus républicain. L'avait-il sincèrement jamais été? 11 est permis d'en douter, si l'anecdote suivante que raconte à son sujet Cubières-Palmézeaux est authentique :
Restif avait à la Convention un ami qu'il aimait et estimait depuis longtemps. Le jour de la condamnation de Louis XYI, Restif alla, avec un pistolet dans sa poche, attendre son ami sous les Portiques et lui dit, quand il le vit sortir de l'Assemblée :
— Avez-vous voté la mort du Roi?
— Non, je ne l'ai pas votée.
— Tant mieux pour vous, reprit l'écrivain, car je vous aurais brûlé la cervelle.
Au fond, comme beaucoup de nos socialistes contemporains, Restif était indif-
férentpour les formes politiques. Dans un écrit nuageux de sa vieillesse, les Posihumes ou Lettres du Tombeau (1802), il s'engoue de Napoléon Bonaparte (ce qui ne rempéche pas, de temps à autre, de lui dire des injures) et le représente comme un esprit médiateur issu de la planète de Sirius et qui a mission de sauver la France.
Restif était révolutionnaire très certainement. Ses écrits ont contribué à hâter le triomphe de la Révolution. Mais c'était UQ fantaisiste. Voilà pourquoi, il ne nous paraît pas des plus dangereux. Méfions-nous des révolutionnaires qui se prennent au sérieux, qui pontifient! Ceux-là tournent prompteraent au bourreau. Ce sont les froids pourvoyeurs de la guillotine.
Le bibliophile Jacob met uniquement
sur le compte de la peur la conduite de Restif pendant la Terreur. Il faut y joindre un autre motif. C'est la haine que l'auteur du Paysan perverti portait au catholicisme et à ses ministres. Evidemment, la Révolution le servait à merveille. Or, la cause de ce sentiment que Restif n'a que trop manifesté dans ses ouvrages était bizarre (I). Il nen voulait pas tant
(4) Restif avait principalement en grippe les capucins.
Le mot « capucin » était par lui toujours employé d une façon méprisante. Il avait l'habitude de traiter de capucin ceux de ses amis qui ne partageaient pas ou qui ne partageaient plus ses haines religieuses.
Dans ses Mélanges bibliographiques (p. 178), M. Paul Lacroix a reproduit une diatribe adressée par Restif aux « auteurs du Journal de Paris » et dans laquelle Monsieur Nicolas raille impitoyablement Sébastien Mercier qui fut un de ses amis et de ses admirateurs les plus enthousiastes. Restif croit avoir mis tous les rieurs de son côté en don-
aux prêtres catholiques comme prêtres que parce qu'il avait lui-même inventé una religion et qu'il trouvait dans le clergé un adversaire naturel.
nant à entendre que Mercier, l'excentrique Mer^ cier, allait se faire « capucin. »
Mercier, alors membre de l'Institut national, ne se déconcerta point ; il riposta par une lettre, pleine d'élévation et de dignité, d'où nous extrayons le passage suivant qui fait vraiment honneur à l'auteur de Y An 2440 .- « 0 terrible « épigramme! je vais me faire capucin. C'est ence core là une plaisanterie neuve et fine. Or, il « faut savoir que c'est ainsi que les athées, de- « puis sept ou huit ans, affectent d'appeler les « théistes, qui se contentent de gémir sur la cé- <t cité de leur entendement et sur la dégradation « de leur être. Mais j'aimerais mieux cent fois, « en sandales, en besace, les reins ceints d'une « corde, adorer, en très profonde ignorance, ce « Dieu qui m'a créé, que de le méconnaître en « robe de soie et présidant une Académie de sa- « vants, car ce n'est pas dans les cellules qu'ont « germé les plus grandes erreurs. »
Il n'avait pourtant pas toujours pensé de la sorte.
A l'époque où il composa la Mi.r.ograp/ie (1769), il était encore très pénétré des croyances religieuses, témoin la note suivante (p. 192) : « Une religion telle que c( la nôtre, si grande, si sainte, qui conte sole le pauvre, retient le malheureux a sur le bord du précipice creusé par le c( désespoir, fait tressaillir de joie l'indi- « gent au sein de la misère ; qui porte c( l'épouvante dans l'âme de l'heureux op- « presseur, fait trembler le tyran victoc rieux, impuni, et fraye au remords le « chemin du cœur des rois, doit être resc( pectée dans nos drames. i>
Que nous sommes ici loin des Posthumes et des Nuits de Paris !
Dans ses vieux jours, Restif en était
arrivé, en fait de mécréance, à la monomanie furieuse : « C'était de la démence, « dit M. Paul Lacroix, et le pauvre Nico- « las resta jusqu'à sa mort dans cette a espèce de vertige anti-catholique. On « peut dire qu'il a rendu l'âme en blascc phémant, mais que Dieu lui a pardonné,' c( eu égard aux prières de son frère, le « vénérable curé de Courgis, qui vécut et « mourut comme un saint. »
vni
Il y a dans les théories philosophiques, cosmogoniques et physiques de Restif de la Bretonne beaucoup d'aperçus grotesques, dune excentricité calculée, mais aussi beaucoup d'idées originales. La Philosophie de Monsieur Nicolas, la Découvene australe et les Posthumes sont certainement des ouvrages fort intéressants à étudier. Ils étaient considérés par Charles Nodier comme les livres les plus raisonnables qu'on puisse faire entrer dans une Bibliothèque de fous.
La Philosophie de Monsieur Nicolas con-
tient tout un système de naturalisme panthéiste, dans lequel Restif essaie d'expliquer l'existence des êtres par une série de créations ou plutôt d'éclosions successives et spontanées. Nos panspermistes modernes peuvent se réclamer de lui. Il les avait devancés. Restif croyait pourtant à une sorte de Providence, faisant succéder — ici-bas seulement — l'expiation à la faute commise. Après la mort, l'âme, efflorescence du monde physique, perdait sa personnalité et disparaissait dans l'âmeuniverselle. Cette doctrine est on ne peut plus commode. Restif en a usé le premier. N'ayant, pour le gêner dans ses actes, aucun principe de conscience, supérieur et indéfectible, il s'est livré à ses instincts en toute sécurité, sans sentir incontestablement le poids d'un scrupule ou la pointe
d'un remords. Aussi, en le lisant, on est maintes fois à se dire : « Voilà un écrier vain qui ne se doute même pas de ce « que c'est que la propreté morale. »
Vers les derniers temps de sa vie^ il flottait entra l'illuminisme de Swedenborg et le spiritualisme païen de Quintus Aucler, le père de la Thréicie. Il en était alors à la métempsycose et affirmait que l'Être suprême n'est qu'un immense Soleil, cerveau du monde, duquel tout émane.
Ces rêves de malade, œgri somnia, sont exposés dans les Posthumes.
La Découverte australe ou le Dédale français, imitation du Voyage dans la Lune, de Cyrano de Bergerac, et du Voyage de Gulliver y de Swift, est plus spécialement consacrée au développement du système physique et cosmogonique de Restif.
La base de ce système réside en ce que, au dire de Monsieur Nicolas, il n'y eut originairement qu'un seul animal et qu'un seul végétal sur notre globe. Ce serait les différences de sol et de température qui auraient amené la variété des êtres et produit des animaux mixtes. Restif de la Bretonne croyait, avec encore plus d'ardeur que M. Camille Flammarion, à la pluralité des mondes habités. Il appelait les habitants des planètes les « planétocoles. » La Découverte australe est enrichie d'une quantité d'estampes où sont représentées, dans une nudité absolue, des hommeschevaux, des hommes-ours, des hommesoiseaux , des hommes-cochons, des hommes-grenouilles, etc. Une de ces estampes (la quinzième) représente un jeune homme-âne exprimant sa tendresse à une jeune
personne de son espèce. Le galant dit à à sa belle, absolument comme Jean Leblanc dans les Bibelots du Diable : « Hhib, hhouli, hhànb, hhành. w Dupont de Nemours (I) ou Pierquin de Gembloux (2), qui savaient traduire en langage humain le langage des animaux, pourraient peutêtre nous donner le sens de cette déclaration bramante.
Restif de la Bretoyine fut, de bonne heure, initié au panthéisme. C'était pendant son séjour à Auxerre. Il eut le malheur de rencontrer là un cordelier libertin et libre-penseur, Gaudet d'Arras. On peut lire dans Monsieur Nicolas le curieux portrait que Restif a fait de ce moine qui
(1) Mémoire sur les mœurs et sur V instinct des animaux. Paris, 1807, in-S'^.
(2) Idiomologie des animaux^ Paris, \ 844, in-S».
n'était pas chrétien et qui ne jurait que par Spinoza (1).
Les moines de la trempe de Gaudet n'étaient malheureusement pas très-rares au dix-huitième siècle. M. E. Beaussire, professeur à la Faculté des lettres de Poitiers, a, dernièrement, dans son livre : les Aruécédents de l'hégélianisme, en France^ ressuscité l'originale figure d'un bénédictin, don Deschamps, procureur du prieuré de Montreuil-Bellay en Poitou , lequel n'était rien moins que matérialiste, hégélien et athée. Cela résulte évidemment et d'un manuscrit considérable qui contient sa doctrine, et de sa volumineuse corres-
(1) Le bibliophile Jacob pense que « Gaudet d'Arras » n'est qu'un pseudonyme, et que, sous le froc de cordelier, Restif a caché l'abbé Dulaurens, le triste auteur du Compère Mathieu.
ponda^ce avec J.-J. Rousseau, Voltaire, Helvétius, d'Alembert, Moncrif, Voyer d'Argenson et autres hommes célèbres.
Don Deschamps est apparu à M. Beaussire comme le précurseur de l'hégélianisme, poussant déjà à l'extrême les conséquences de ce système et en tirant le socialisme le plus communiste, (le prêtre athée expose, avec une sérénité qui fait frémir, et non sans exprimer lespérance de gagner à ses théories les théologiens et les savants, les thèses d'un panthéisme matérialiste qui n'alarme pas un moment sa conscience. Bien plus, — et ce'ji distingue avantageusement don Deschamps de Gaudet d'Arras, — ses mœurs sont d'une pureté exemplaire, il reste attaché de très-bonne foi aux pratiques extérieures du culte, il défend même la
religion contre les attaques des philosophes. Don Deschamps manquait de logique évidemment. Proudhon aussi en a souvent manqué. C'était pourtant un logicien pur. Qu'est-ce que cela prouve? sinon que, chez certains hommes, l'esprit et le cœur (et il ne faut pas s'en plaindre) ne font pas toujours bon ménage. Seuls, les hommes qui se possèdent et se connaissent, les équilibrés, savent maintenir en harmonie parfaite la raison et le sentiment. Restif de la Bretonne n'était pas de ceux-là. Ses livres sont un miroir dans lequel se reflètent et les fredaines de son cœur et les folies de son esprit. Restif avait pourtant la toquade de la vertu.
Il prétendit même au rôle de législateur. Il donna ses vues sur les femmes, le théâtre, le gouvernement, l'éducation,
les lois et le langage. L'opinion générale, est que les Idées singulières ne sont pas de lui (I). Il n'en fut pas moins l'éditeur et le vulgarisateur du Pornographey ce code étrange des enfants-perdues de la débauche réglementaire (2); de YAndro-
(1) Le bibliophile Jacob estime {Bibliographie^ p. 321) que les Idées singulières ou les Graphes sont de Linguet, de Guinguené et de Butel-Dumont. En faisant imprimer leurs œuvres par Restif, ces écrivains lui en laissaient la responsabilité et lui donnaient ainsi le droit d'y ajouter ce qu'il voulait. Restif ne s'est pas fait faute d'user de la permission. Un littérateur besogneux, Nougaret, que Restif a ridiculisé sous le nom de Gronavet, passe pour avoir collaboré à la Mimographe.
(2) Le Pornographe contient tout un plan fort juste et fort sensé d'hygiène sur les maisons publiques et sur les femmes qui , pour nous servir de l'expression de Restif, sont enrôlées sous l'étendard du publicisme. Mais le vieil habitué des caves du Palais-Royal a enlevé à son livre toute autorité, en l'émeillant comme à plaisir de détails obscènes.
On peut néanmoins consulter avec fruit certai-
graphe, où Fourrier a puisé le plan et les statuts de son Phalanstère; de YEducographe, ou Y Ecole des Pères; des Gyno-
nés Notes historiques fort intéressantes sur la prostitution chez les divers peuples.
On y trouve, intégralement reproduits, les fameux « Statuts de la reine Jeanne. »
C'est le nom que l'on donne à de prétendus règlements relatifs à un établissement situé a Avignon et destiné à recevoir « les femmes folles de leur corps. »
Mais ces règlements sont apocryphes. En réalité, il n'y a là qu'une mystification faite au célèbre Astruc, de Montpellier. Ce médecin, ayant entendu parler de règlements de ce genre, écrivit à un de ses amis, à Avignon, afin de lui en demander communication. Son perfide correspondant se dit : « Il faut les lui faire. » On s'amusa à les composer, et, après les avoir mis en vieux provençal, on les lui envoya. Le bon Astruc les reçut sans méfiance et les inséra dans son Traité de Morbis venereis. De là, ils ont passé dans la Cacomonade de Linguet, dans le Pornographe de Restif et dans bien d'autres ouvrages. Quiconque est familiarisé avec le dialecte provençal du quatorzième siècle
graphes, manuel d'éducation à l'usage des des femmes honnêtes ; du Thesmographe, exposition détaillée d'une législation nouvelle; de la Mimographe où l'auteur demande l'établissement d'un théâtre national, avec cette charmante devise : « Le plaisir, c'est la vertu sous un nom pins gai )i; du Ghssographe, enfin (I), dans lequel Restif se pose en réformateur de l'orthographe et du langage.
M. Paul Lacroix cite comme spécimen
reconnaîtra facilement une rédaction moderne. L'établissement y est comparé à un couvent et on nomme celle qui le dirige : la ba'douno, l'abbesse. Les Statuts sont d'ailleurs datés du 8 août 1347. Or, la reine Jeanne de Naples n'entra à Avignon que le 15 mars 1348. (Voir : Quérard, Supercheries. Édition Daffis. T. II, i^e partie, col. 384.)
(1) Ce dernier ouvrage n'a pas vu le jour. Il en a paru seulement un long extrait dans Monsieur Nicolas, et il en est parlé dans les notes des autres ouvrages de Restif.
de l'orthographe de Restif ces quelques vers de Racine soumis sans pitié à la méthode nouvelle :
Apène nus sortïôs des portes de Trésène; Il étèt sur sô xar : ses gardes afligés Imitèt sô silâse ôtur de lui râjés.
Il suivèt tut pâsif le xemî de Misènes. Sa mi sur ses xevôs lêsèt flotér les rênes; Ses superbes cursiérs, qu'ô voyèt ôtrefôs Plis d'une ardùr si noble obéir à sa vos, L'éh morne raitenât é la tête bêsée, Sâblet se côformer à sa triste pâsée.
Du Racine traduit en iroquois. Ces bizarreries orthographiques nous remettent en mémoire un certain philologue bordelais, du nom de Rudelle, qui nous fît un jour hommage d'un opuscule sur la langue universelle. Ce bonhomme traduisait ainsi la première phrase du Télémaque : « Potere nô kosoula dzam
« Kalipsoa del eksito ded Ylisse. a Ceci est de l'iroquois plus parfait. Le brave Rudelle était néanmoins tout fier de sa découverte qu'il appelait : Pantos-Dimogloussa et qui a été reprise en sous-œuvre par l'archi-célèbre Gagne sous le nom de Monopanglotte.
Les innovations orthographiques de Restif de la Bretonne n'étaient pas toutes aussi insensées. Quelques-unes procédaient de lëtymologie. Ainsi, il écrivait : garsoriy pour garçon, parceque ce mot vient de gars; niasson, au lieu de maçon , parceque le patronimique est masse. Mais, pour quelques mots acceptables, que de mots tordus, châtrés et contrefaits!
Restif fut aussi un novateur en typographie. Il avait pour système d'employer dans le même volume des caractères de
diverse grosseur qu'il variait selon l'importance présumée de telle ou telle période. Le cicero était pour la passion, pour les endroits à grand effet; la gaillarde, pour le simple récit ou les observations morales; le plit romain lui servait à concentrer en peu d'espace mille détails fastidieux mais nécessaires. Parfois, ces caractères étaient simultanément employés dans la même phrase. De là, la physionomie étrange de ses livres (1). a C'était, )) dit M. Paul de Saint- Victor, une ma-
(1) Restif affectionnait pareillement les titres bizarres et burlesques dans le genre de celui-ci :
« La Panacée ou le préservatif, Thèse de méde - (c cine, soutenue en Enfer, précédée de la Lettre « d'un excorporé à son médecin. A Phitonopolis, (( chès Alecto-Tisiphone-Mégère l'Envie, veuve de « feu Ascalaphe-le-Dépit, libraire en Enfer, à la « tête de Méduse et au grand Cerbère, l'an de « Pluton G CD CD CD. «
» cédoine de caractères de toutes formes » s'enchevêtrant, s'enjambant d'une ligne » à l'autre, salmigondis de romains et » d'italiques, de lettres d'affiches et d'im- » perceptibles hiéroglyphes, de raajus- » cules incongrues poussant comme des w champignons au milieu d'une phrase )) — le tout imprimé avec du cirage sur » dupapier d'emballage. On eut dit des i^ livres tatoués. » L'illustration de ces livres est non moins baroque que leur typographie. Rien de pareil dans l'art du dix-huitième siècle que les estampes qui ornent les œuvres de Restif et qui sont de l'invention de Restif lui même. Ses femmes surtout s'offrent à l'œil dans des attitudes et des habitudes d'une drôlerie exceptionnelle. Cela tient à la singulière théorie de l'auteur de YAnnée des Dames
sur la beauté féminine. L'idéal du beau élégant pour Restif était une femme à gorge bien fournie, haute comme une perche, les jambes menues comme des fuseaux, la taille de guêpe et des pieds à peine perceptibles. Il n'aimait que les femmes joncées ou féistes, comme il désigne, dans son style plein de néologismes, celles qu'il estime les plus belles : un pied de pûupée portant un corps de géante maigre l'eut fait courir jusqu'au bout du monde.
Sans être bien considérable, l'influenco de Restif de la Bretonne sur les hommes et les œuvres du dix-neuvième siècle apparaît, de temps à autre, d une façon incontestable.
Ainsi , Gérard de Nerval a eu raison de ranger Restif parmi les précurseurs du socialisme. Fourier, Pierre Leroux, Tony- Moilin (le socialiste de la Commune), ont, sans contredit, beaucoup emprunté à l'auteur du Paysan perverti. C'est dans le Pomographe que Fourier semble avoir puisé l'idée de sa cr papillonne. « Fourier
disait, comme Resl if, que l'application de son système était très possible sous une monarchie. Qui sait si Proudhon n'a pas trouvé dans Restif le germe de sa trop fameuse formule : ce La propriété , c'est le vol? » Bien avant Proudhon, Restif de la Bretonne avait tonné contre « l'infâme propriété » ; bien avant le publiciste franccomtois, Restif avait dit : «La propriété » est la source de tout vice, de tout crime, » de toute corruption. »
Xavier de Montépin , dans un article de V Assemblée nationale du 26 avril 1851, établit que les associations des travailleurs du Luxembourg (en \ 848) ne firent que mettre à exécution les théories du droit au travail contenues dans les Contemporaines. Le fait est que, dans le second volume de cet ouvrage, il est ques-
tion d'une banque d'échange pratiquée par des associations de travailleurs et de commerçants, habitant la même rue et vivant d'une vie commune.
Il ne faudrait pas non plus chercher bien longtemps pour retrouver dans Reslif la doctrine soutenue par M. Emile de Girardin sur la non-transmissibililé de la noblesse héréditaire. Restif soutient, à plusieurs reprises, que la noblesse doit s'éteindre dans les enfants, à moins que ceux-ci n'en renouvellent la source par des actes de vertu ou de courage.
La Découverte australe n'aurait-elle pas inspiré à Jobard (de Bruxelles) son étrange système des Humanimaux? Dans XEomme volanty Restif a devancé, théoriquement, Montgolfier et fourni pâture à tous les Argonautes de l'Aérostatique.
L'influence de Restif de la Bretonne est moindre dans le roman.
Pourtant, il est notoire que les Nuits de Paris ont servi à Frédéric Soulié pour ses Mémoires du Diable. On sent pareillement, en lisant Balzac, que l'auteur du Drame de la Vie n'est pas un étranger pour l'auteur de la Comédie humaine.
On a dit de Reslif de la Bretonne :
a Quand il est bon, il est excellent ; quand « il est mauvais, il dépasse le pire. «
Cela est Trai, mais à la condition de ne pas abstraire Restif du milieu dans lequel il a vécu. Restif a, dans sa personne, reproduit quelques-unes des qualités et poussé à l'extrême tous les défauts du dix-huitième siècle.
Époque indéfinissable, simultanément attrayante et repoussante!
La démocratie n'avait point encore amené le règne des malotrus et des tribuns d'estaminet. On ne connaissait pas cet améri-
canisme correct, utilitaire et pédant qui coule les hommes dans un moule uniforme. Les patriciens de l'esprit n'étaient pas en butte aux grossièretés triomphantes de la foule. La hiérarchie, moralement minée, conservait extérieurement tout son prestige. Ce siècle avait la distinction, le sens aristocratique, l'amour des belles choses. A la vivacité gauloise, fruit du sol natal, il joignait la grâce incomparable, une grâce empruntée à la civilisation grecque. Il gagnait en élégance, en atticisme, en délicatesse, ce qu'il perdait en profondeur. Ce fut le beau côté de cette société frivole et distinguée, corrompue et charmante, qui mourait d'une moue et vivait d'un sourire, menant de front les plaisirs des sens et les voluptés intellectuelles.
Mais la médaille a son revers. Le dixhuitième siècle brisa l'harmonie du physique et du moral. Il détruisit l'équilibre entre l'esprit et la matière. Il se gorgea de sensualisme et perdit bientôt sa virilité. Tout est gracieux, dans les arts et dans la poésie du dix-huitième siècle. Mais tout est fade aussi, tout est mou, tout est florianesque. Il y a Boucher; il y a Watteau; il y a Latour; il y a YAlmanach des Muses; il y a Dorât; il y a Gentil-Bernard ; il y a Bernis; il y a Marivaux, tous poètes, chez lesquels, n'en déplaise à eertaics publicistes engoués de libéralisme, on ne sent nullement le souffle de 89. Ce sont des poètes de décadence. Rien de puissant, rien d'original dans ces Énervés de Jumiéges de la littérature. Voltaire luimême, dont la prose pétille comme le vin
d'Aï dans le cristal de roche, Voltaire est, en poésie, du dernier poncif. Je défie le Baour-Lormian le plus fera de classicisme de lire sans dormir un chant de la Eenriade. En 1874, on a repris Zaïre au Théâtre-Français. Le public est allé applaudir Mounet-SuUy. Si cet artiste, qui frise le génie, avait un beau jour déserté la scène, Zaïre eût été jouée devant des fauteuils vides. Le dix-huitième siècle, finalement, ne fut pas un siècle poétique, dans le vrai sens du mot. — Hors Montesquieu, qui s'est nourri de la moelle de Tacite, et Diderot, esprit original, lave ardente et bouillonnante, ses penseurs eux-mêmes ont peu d'élévation. Ils restent dans le terre-à-terre. Cela se conçoit. Pour démolir, il n'est pas nécessaire de s'élever vers l'idéal. On était à plat-ventre
devant cette déesse de l'encrier qu'on appelle la Raison individuelle. On avait l'ironie; on manquait d émotion. Vous me citerez Jean-Jacques Rousseau. Je le récuse. L'émotion de Jean-Jacques ét^iit factice. C'était de l'émotion en chambre. L'auteur de Y Emile a, d'ailleurs, des façons de cuistre sentimental et de laquais peu faites pour provoquer l'enthousiasme des artistes et des esprits sincères.
Ce n'est pas tout. Le dix-huitième siècle fut généralement un siècle de luxure effrontée et d impiété systématique. Piron excepté, lequel vécut en bon et joyeux compère, en galo-bon-lernSy comme dit le Cascarelet des Félibres, les Gorgias et les Alciblades du jour mêlaient le libertinage à l'incroyance. Le matin, on lisait le baron d'Holbach, railleur balourd; le soir, on
dégustait Crébillon fils ou Andréa de Nerciat.
Le caractère général des mœurs du dix-huitième siècle, c'est l'affranchissement de toute pudeur, c'est un libertitinage systématique dans lequel la vanité entrait pour la part la plus large. |
Alors parurent ces œuvres inavouables qui sont la boue de la littérature française (1). En d'autres temps, on conservait au moins la décence dans l'expression; on assaisonnait d'un sel fin les choses les plus grossières. Cette fois, plus de voiles, plus de lisières. On peint avec une complaisance ignoble les infamies les plus révoltantes, les horreurs les plus
(1) La liUérature du dix-huitième siècle, a dit Lamennais, est un fleuve de fange qui renferme quelques dianianls.
monstrueuses, même ce que Chateaubriand (1), par une périphrase pudique, appelle « l'immoralité des goûts de la ce dixième muse. » Tout est pourri jusque dans les moelles (2), ce qui n'empêche nullement les écrivains de mêler aux peintures les plus lascives des tirades de morale guindée. La morale était, en ce cas, une sorte de piment.
Alors aussi, on riait de tout, mais d'un
(1) Essai sur les Révolutions, fe partie, chapitre XXII.
(2) Frédéric Godefroy^ Histoire de la littérature française, t. III, Prosateurs, p. 253. « Notre épo- « que, dit cet auteur, a produit bien des œuvres « repréhensibles. Mais il faut reconnaître, sous « le rapport de la morale comme sous le rapport « du style, que le dix-neuvième siècle ne conte naît pas la littérature sadique. D'ailleurs la pote lice correctionnelle est bonne à quelque chose. » — Sans compter dame Anastasie, qui n'est pourtant pas toujours bien intelligente.
rire efféminé, haletant, langoureux. On riait principalement du Christ et de TÉvangile. La chaire, depuis la mort de Massillon, se contentait des lâches mignardises de l'abbé Poulie. Les interprètes et les dépositaires de la Tradition chrétienne avaient déserté. Chaque parole qu'ils prononçaient était un désaveu de la doctrine évangélique, et chacun de leurs actes un démenti de leur caractère. Celui-ci déraisonnait sur l'affabilité; celui-là essayait d'ébranler dans les colonnes de l'Encyclopédie les fondements du témoignage historique; cet autre vulgarisait la philosophie du sensualisme. Les abbés qui écrivaient étaient libre-penseurs ; ceux qui n'écrivaient pas, libre-viveurs; ils couraient les ruelles, ils intriguaient, ils s'avilissaient, ils s'encanaillaient et allaient aux
Porcberons en souquenille. Il y avait bien le grand Brydaine, celui-là même qui prêchait sans phrases le Dieu vivant; mais ce paysan du Danube fut obligé de retourner dans ses montagnes. Sa parole, âpre et rude, virile et chrétienne, ne pouvait convenir au sybarilisme des Corydons et des Cydalises. La noblesse, généralement infidèle à sa mission, jouissait de la vie en épicurienne. Elle se couronnait de roses. Elle s'enivrait de fadaises anacréontiques — jusqu'au jour où, sur la place de la Révolution, surgit tout à coup à ses yeux effarés un échenilleur sinistre, le Bourreau, faisant glisser de la rainure rouge de la guillotine sur la nuque de la Royauté et de l'Aristocratie, le couperet de 93.
Ce jour-là, le réveil fut terrible. Mais le dix-huitième siècle avait vécu. Les in-
nocents venaient d'expier les fautes des coupables.
Il est évident qu'un tel milieu dût singulièrement agir sur l'imagination débridée et fougueuse de Restif de la Bretonne.
On peut voir là une circonstance atténuante. Mais rien de plus. Y chercher une absolution, une indulgence plénière, serait donner gain de cause à la thèse fatataliste de M. Taine.
En résumé :
Restifde la Bretonne fut un assemblage de tous les contrastes et de toutes les contradictions.
Voici le portrait qu'il a fait de luimême en 1777, dans Monsieur Nicolas:
ce Je suis, disait -il, un grand fabuliste « qui , au lieu de prendre les animaux pour Cl interlocuteurs, se prend lui-même. Je c( suis un animal multiple, quelquefois c( rusé comme le renard, quelquefois bouc< ché, laid et stupide comme le baudet « ou le fourmilier : souventesfois fier et
ce courageux comme le lion, parfois fugace ce et charognier comme le loup ; tantôt cv aigle et vautour, tantôt simple épervier, c( plus souvent perdrix, alouette, dilacéc( rées. Je me montre sous toutes les force mes. Je suis le héros d'une fable où je tt fais le rôle de ces animaux , »
L'esquisse n'est pas trop flattée. Il y a dansRestifdu Diogène et du Triboulet.
C'est un mélange continuel de folie et de sagesse, de raison et de sottise. Dans cette organisation impressionnable, tantôt la Belle menait la Bête, tantôt la Bête menait la Belle.
Dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo a dit de Restif : ce Le genre humain tout ce entier est sur l'échafaudage, chaque ce esprit est maçon. Le plus humble boute cbe son trou ou met sa pierre. Restif
« de la Bretonne apporte sa hotlée de « plâtras. » Très-bien ! mais Victor Hugo ne dit point que ce plâtras a été trop de fois détrempé dans la boue et pétri dans la haine.
Reslif eut pourtant quelques bons mouvements. Nous avons raconté sa sympathie pour Louis XVI martyr et persécuté.
Voici une autre particularité qui lui fait honneur. Il fut le seul des écrivains du dix-huitième siècle à protester énergiquement (1) contre la Pucelle de Voltaire : « M. de Voltaire, dit-il, dans la Préven- 0 lion nationale, bien au-dessus de Boi- « leau à tous égards, eut la faiblesse de « se rendre aux sollicitations de la marte quise de Pompadour et de faire un
(I) Paul Lacroix, Bibliographie, p. 217.
« poëme burlesque sur un sujet qu'il deft vait regarder comme sacré. »
Faut-il ranger Monsieur Nicolas parmi les philosophes? Oui , parmi les philosophes cyniques. Le Cynique, dit-on, du fond de son tonneau, scandalisait les Athéniens par le sans-gêne de ses allures. Ainsi de Restif : il ne se pique jamais de pudeur et ne dissimule ni son ivresse, ni sa nudité. Il met en scène des honnêtes gens, mais ces honnêtes gens sont comme certaines honnêtes dames dont Brantôme raconte des traits à faire rougir un corpsde-garde (1 ). Quand il représente la vertu,
(1) Brantôme ne manque jamais d'appeler « trèshonneste, très- vertueuse » la femme dont il va raconter crûment les amours et les escapades. De pareilles épithètes, chez cet écrivain, sont purement honorifiques. Elles étaient usitées de son temps pour désigner la position sociale. Cela cor-
c'est presque toujours, comme il le dit luimême, la vertu habillée en fille de joie.
On ne saurait refuser à Restif un grand talent d'observation, et le flair des passions humaines. Les Nuits de Paris contiennent les choses les plus étonnantes sur les hommes et les choses du temps, sur les journaux, les cafés, les bals publics, la vie libertine, la vie intellectuelle et les mœurs de la populace (1). Paris est aujourd'hui le caravansérail de l'Europe ; il en était alors la guinguette. Restif l'a vu et bien vu, dans ses bas-fonds, dans ses
respond un peu à notre « honorable » d'aujourd'hui, qui ne tire pas à conséquence. Voilà deux orateurs à la Chambre : l'un à droite, l'autre à gauche; ils se traiteront publiquement d'honorables, gros comme le bras, et in petto penseront pis que pendre l'un de l'autre.
(1 ) De nos jours, sous certains rapports, Alfred Delvau a marché sur les traces de Restif.
loques et dans ses misères. Restif a été, de son temps, le Jean-Jacques du Ruisseau, ou, si vous aimez mieux, le Balzac de la borne. Çà et là parsemées, dans son chaos indigeste (rudis indigestaque moles), il y a des perles éblouissantes. Il y a même des éclairs qui font apercevoir des profondeurs (1). Mais quelles ténèbres à parcourir !
Littérairement, Restif est difficile à classer. On trouve dans plusieurs de ses ouvrages, des dialogues charmants, des descriptions animées, des situations saisissantes, des pages, enfin, d'un naturel et d'une grâce incomparables. Diamants étincelants qui, malheureusement, ont pour cadre des di-
(1) Elle est de Restif cette belle pensée : « Les vices des femmes sont toujours l'œuvre des hommes. »
gressions filandreuses, des amplifications déclamatoires, des parenthèses à n'en plus sortir, des lanterneries, comme dit Montaigne. La phrase de Reslif est tantôt capricieuse, primesautière, originale, pittoresque, d'une saveur aliacée, pleine de petits compartiments à surprises, garnie d'images imprévues et neuves; tantôt elle est ampoulée, bouffie, théâtrale, lacrymatoire, obscure, diffuse et platement triviale (1). Ses périodes font parfois l'effet d'une vocalise perlée, divine, philoméli-
(1) On a dit de Restif qu'il était, en fait de style, de l'école des Va-comine-je- te- pousse.
Après cela, vous savez, tout dépend des goûts. Pour ce qui nous concerne, ces bigarrures ne nous déplaisent pas trop. Nous avons toujours préféré le rocailleux, l'âpre, fruste et fier Saint- Simon à Buffon, l'empesé, le correct, le Liendisant.
que, qui se terminerait par une horrifique pétarade!
Un critique catholique, M. Frédéric Godefroy, dans son Tlisloire de la lillérature française (1), apprécie Restif de la Bretonne en ces termes : « Restif est le pré- « curseur de Paul de Kock. Dans ses tac( bleaux d'un réalisme repoussant, il met « quelquefois de la vie et de l'animation. « Dans le Paysan perverti y son chef-d'œu- « vre; dans la Vie de mon Père, dans les « Contemporaines , il a trouvé des traits « d'une extrême vérité; il a des touches « vigoureuses, des peintures expressives c( et parlantes, et des morceaux de diac( logue d'une simplicité exquise. Enfin, a malgré ses incorrections, ses bizarres
(1) T. III. Dix-huitième siècle (Les Romanciers).
a néologismes , ses emphases et ses triée vialités, il frappe assez souvent par l'ori- « ginalité et par le nerf de l'expression. (( Mais du génie, il n'en a pas plus dans a les idées que daos le style (1). »
{^) Restif pourtant se croyait du génie. Il avouait que, dans ses Contemporaines, il avait souvent manqué de goût. « Mais, ajoutait-il mo- « destement, ne passerez-vous rien au génie? » Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que Restif était parvenu à faire partager aux autres la bonne opinion qu'il avait de lui-même. Témoin l'anecdote qui suit :
Mercier, nous l'avons dit, présenta son ami Restif comme candidat à l'Institut national. Restif ne fut pas admis. Pour légitimer cette exclusion, le président de l'Institut objecta étourdiment, en pleine séance, que Restif avait du génie mais qu'il n'avait point de goût. A quoi Mercier répliqua finement -. « Eh ! Messieurs quel est celui de nous « qui a du génie ? » Attrape !
Le bibliophile Jacob a écrit le dernier mot sur cette question : « Restif, dit-il, est un monstre « d'originalité, plutôt qu'un génie original. »
C'est bien cela.
rnICA
A vrai dire, un seul des livres de Restif est irréprochable. C'est la Vie de mon Père, délicieux tableau de mœurs champêtres, chef-d'œuvre de grâce et de sensibilité. Tout, dit Gubières-Pâlmézeaux, y est pur, majestueux, calme, tranquille comme la vertu même. La Vie démon /è-e est un ouvrage patriarcal et que l'on dirait détaché de la Sainte-Bible, une sorte de pendant à l'histoire de Tohie.
Partout ailleurs, les meilleures pages sont presque toujours suivies de scènes dégoûtantes et de détails ignobles.
Les Contemporaines et Y Année des Dames nous offrent un vaste répertoire d'anecdotes scandaleuses où le cynisme le dispute au mauvais goût : a A des noms obs- « curs et méprisables, Restif, ditQuérard, « a eu l'impudeu' e de joindre ceux de
« plusieurs femmes que des erreurs de c( jeunesse n'empêcha'uint pas d'être esti- « mables, et dont quelques-unes mouru- « rent de chagrin d'avoir vu révéler des t( fautes qu'elles croyaient cachées et ce qu'elles avaient d'ailleurs expiées par un Cl long repentir et une conduite à l'abri (( de tout reproche (1) ».
Restif raconte sans pudeur ce qu'il a vu d'une société malade et corrompue. C'est le Pétrone et l'Apulée des temps modernes (2).
(1) Quérard : France littéraire, l. XII, p. 184.
(2) On pensait que les œuvres de Restif de la Bretonne ne seraient jamais réimprimées. Mais il paraît que M. Lemerre s'est décidé à donner au public un choix des ouvrages les plus curieux, les plus intéressants et les plus « propres » de l'auteur du Paysan perverti. C'est M. J. Assezat, le savant annotateur de la nouvelle et ravissante édition des Œuvres facétieuses de Noël du Fail,
Son esprit mal équilibré avait pris le paradoxe pour monture, et, à cheval sur le monstre hybride, il s'est livré aux courses les plus extravagantes. On appelle aujourd'hui ces indomptés des casse- ÇQU,
Si Restif n'avait pas traîné sa plume dans la fange, nous ne le chicanerions guère sur ses utopies. Il ne faut pas trop médire des utopistes. Les utopistes sortent de l'alignement. Ce sont parfois des précurseurs. L'utopie , c'est souvent la vérité à l'état crépusculaire. Combien d'utopies de la veille qui sont devenues les réalités du lendemain I
Que conclure de la vie privée et de la
publiée par Paul Daffis, qui s'est chargé de faire le choix. Le triage doit porter d'abord sur les Contemporaines.
carrière littéraire de Restif de la Bretonne ? Ceci : que le génie n'existe pas plus sans le goût que le caractère sans la moralité, et que l'homme est un être ondoyant et divers, un amalgame de choses infiniment élevées et infiniment viles, un esquif tout à la fois frêle et indestructible, ballotté, sous une atmosphère de tempêtes et d'azur, sur un océan de contradictions.
Que conclure encore ? sinon que le talent sans conduite est un mauvais présent du ciel.
Terminons par une question personnelle.
Des extraits de la présente Étude ont paru, en Variétés, dans le Messager de Toulouse.
Gela a déplu , paraît- il , à un Zoïle grincheux de notre connaissance, qui pose pour la gravité et le puritanisme. Piqué par nous ne savons quelle mouche, il nous a adressé une mercuriale en règle, dont l'aménité suivante donnera une très suffisante idée : « Je ne comprends pas qu'un « homme sérieux s'occupe encore de ce
a sale batteur d'estrades {sic) qui a nom « Restif de la Bretonne. »
C'était raide, trop raide pour être bien sincère.
En effet, renseignements puisés à bonne source, nous avons appris que notre Zoïle possédait, richement reliés et dans un d?s meilleurs coins de sa bibliothèque, le Peccatum originale de Beverland, \Aloysia Sigea de Meursius (attribuée à Nicolas Ghorier), le Parnasse satyiique et autres bouquins plus ou moins lestes.
Ah ! le cafard 1
Il nous rappelle la Yergogneuse de Pise.
Tous ceux qui ont visité le Campo- Santo se sont très-certainement arrêtés devant une splendide fresque d'Orcagna , qui représente Y Ivresse de Noé. Cette fresque, toute beauté de facture et d'exprès-
sion mise à part, est spécialement remarquée à cause d'une figure devenue célèbre sous le nom de la Vergognosa. Il s'agit d'une femme qui se couvre le visage avec la main afin de ne pas voir Noé, dans son ivresse, dépouillé de ses vêtements. Pareille pudeur serait admirable, si elle était franche. Par malheur, on s'aperçoit vite que la femme mise en scène par Orcagna ne se voile les yeux que pour la forme, car elle regarde entre les doigts, la coquine! Ce qui a donné lieu au proverbe pisan appliqué aux faux vertueux et aux fausses prudes : Corne la Vergognosa di CampO'Santo.
Les vrais bibliophiles n'usent pas de pareilles manigances. Ils y vont bravement, en tout bien tout honneur... et honni soit qui mal y pense î
Les vrais bibliophiles ont, d'ailleurs, des grâces d'état toutes spéciales. Ils peu- ■vent affronter le feu sans se brûler, ils peuvent traverser la fange sans en être souillés. On ne saurait mieux les comparer qu'à ces dragueurs de fleuves, qu'à ces sondeurs des mers, qu'à ces orpailleurs de la Roumanie, qui travaillent parfois dans la boue pour en rapporter de riches paillettes, des pierres précieuses et des perles éblouissantes. Il n'y a que les collégiens qui farfouillent dans les livres pour y chercher des polissonneries. Tout bibliophile qui agirait de la sorte et qui , dans ses investigations et ses productions, n'aurait pas d'autre but que de titiller certaines appétences, serait indigne du nom de bibliophile.
Il en est du bibhophile comme du peintre, comme du savant.
Tout peintre, en qui ses modèles provoquent une impression autre que l'impression artistique, ne sera jamais un vrai peintre.
Tout savant qui n'aborde pas les mystères de la vie avec un cœur pur et des mains innocentes, déshonore la science.
A bon entendeur, salut !