Restitution d'un chur d'Eschyle
La littérature ancienne s'est enrichie, dans ces dernières années, d'une manière aussi heureuse qu'imprévue. Des ouvrages que l'on croyait perdus à jamais ont tout à coup paru au jour. Sans parler de découvertes moins importantes, il suffit de rappeler ces discours d'Hypéride que des tombeaux égyptiens nous avaient gardés en dépôt. On s'est empressé de publier, de traduire, de commenter ces précieuses pages; on continue de les étudier; et comment ne le ferait-on pas? Tous ceux qui ont le goût des lettres se réjouissent de voir les philologues si bien employer leur science et leur méthode. Je ne voudrais cependant pas que l'intérêt qui s'attache à la nouveauté les détournât trop des auteurs connus depuis longtemps ou qui passent pour l'être. Que les nouveaux venus ne nous fassent pas oublier les anciens amis, d'autant plus que ceux-ci sont, après tout, les vrais classiques, les vrais modèles. Est-on bien sûr \ qu'il n'y ait plus de découvertes à faire dans ces ouvrages si souvent imprimés, corrigés, annotés, et dont quelques-uns sont toujours si
^ obscurs en dépit de tant de travaux? Je n'hésite pas à dire que le texte de quelques poètes grecs, et des plus grands, offre encore
<»- aujourd'hui à la philologie des problèmes aussi difliciles et aussi intéressants que les papyrus nouvellement retirés du sol. Il y a tel chœur d'Eschyle inintelligible malgré tous les commentaires; tel morceau où le lecteur se heurte sans cesse à des mots barbares, impossibles, bizarrement rapprochés, des phrases sans suite, sans lumière et comme en ruine. Sous ces ruines se cache cependant une belle et noble poésie, et qui saurait la retrouver, la faire briller à tous les yeux en redressant et rejoignant les membres épars du
poëme, serait, ce me semble, assez récompensé de tous les efforts que pourrait exiger une telle entreprise. Mais on demandera, sans doute, si l'entreprise est possible, s'il y a chance d'y réussir, quand elle est encore si peu avancée après les trois siècles et demi écoulés depuis qu'Aide fit imprimer le premier Eschyle en 1518. Cette question ne peut se résoudre que d'une seule manière, en se mettant à l'œuvre, en essayant. Les ressources dont on dispose sont si nombreuses qu'on aurait tort de désespérer d'avance. Dans les morceaux les plus altérés, on trouve toujours quelques mots, quelques phrases qui se comprennent et qui peuvent laisser deviner le sens général de ce qu'on ne comprend pas. Pour arriver à des résultats plus précis, on étudiera le génie du poëte, on se familiarisera avec le tour de son imagination, l'allure de ses pensées, les procédés de son style. La métrique sera d'un grand secours. Les combinaisons rhythmiques des vers chantés sont, il est vrai, trop libres et trop variées pour être déterminées d'avance; elles suivent cependant certaines analogies, certaines lois, et la symétrie obligée de la strophe et de l'antistrophe donne des indications certaines, pourvu que l'une et l'autre ne soient pas également altérées d,ans les parties correspondantes. Enfin , la connaissance exacte des manuscrits, disons mieux, du manuscrit d'Eschyle, servira de base à toutes les restitutions. Il fourmille de fautes de copistes et, ce qui est pis, de mauvaises corrections d'anciennes fautes, et cependant il est excellent pour qui sait s'en servir. Dans les passages corrompus, il faut attacher peu d'importance aux mots qu'on y lit et qui sont souvent trompeurs ; mais il ne faut changer que trèsdiscrètement et avec la plus grande circonspection les lettres dont ces mots se composent. Cela s'explique facilement. On sait, en effet, que dans les plus anciens manuscrits les mots n'étaient pas séparés, mais se suivaient sans interruption. De là tant d'erreurs, tant de corrections imprudentes dans ceux qui sont venus jusqu'à nous (1). Qu'il me soit permis de renvoyer, pour plus de détails,
(I) Il y a tel endroit où la division des mots n'a même jamais cUé essayée. Le vers 54& dès Ghoéphores est ainsi écrit dans le manuscrit d<- Florence : eôçiiatiraffaafrap-ïavtiirXeîftfo. Ce Tait confirme la justesse de ce que nous avançons.
à la préface de mon édition récente de Y Agamemnon. Pour dire la chose en un mot, deviner la pensée dupoëte, pour la retrouver dans les lettres mal copiées, mal rapprochées ou mal corrigées du manuscrit, contrôler l'esprit par la lettre et la lettre par l'esprit : voilà les conditions essentielles d'une bonne restitution du texte d'Eschyle. Il faut bien se garder de négliger la lettre, sous peine de faire une restitution de fantaisie, comme cela est arrivé à plus d'un éditeur. Un exemple fera comprendre la méthode que je viens d'indiquer et permettra de la juger. Je choisis un des chœurs les plus obscurs d'Eschyle, le dernier de la tragédie des Choéphores.
Egisthe est tué. Clytemnestre est au pouvoir du vengeur. Pendant qu'elle expie dans le palais le meurtre de son époux sous les coups deson fils, le chœur entonne sur la scène le chant de triomphe. « L'heure du châtiment arriva pour les Priamides ; elle arriva aussi pour les meurtriers d' Agamemnon. La vengeance est entrée dans cette demeure, armée de deux glaives, d'une double fureur. Conduit par le dieu de Delphes, le noble exilé est vainqueur. Que vos cris d'allégresse saluent la délivrance du joug de deux scélérats! La Ruse vengeresse et la fille de Jupiter, Diké, ont guidé la main du vengeur. » Voilà le résumé de la première moitié de ce chœur, dans l'examen de laquelle nous n'entrerons pas, parce qu'elle n'offre pas de difficultés sérieuses. La seconde partie nous occupera assez. Mais,, avant de l'aborder, il faut dire un mot de la disposition strophique de ce chœur. Elle est mal indiquée dans les vieilles éditions, et les éditions modernes ne la marquent pas toutes de la même façon. Hermann a divisé les étrophes d'une manière qui nécessite des corrections violentes et l'hypothèse d'une grande lacune que rien d'ailleurs ne justifie (1). Dans l'état altéré du texte, la question peut sembler douteuse. Cependant, tous les indices recommandent la division proposée par H.-L. Ahrens et adoptée par Dindorf. Nous la suivrons, dès l'abord, comme la plus probable, et nous aurons bientôt la preuve certaine de sa justesse. Deux couples de grandes strophes entourent deux petites strophes in-
(1) La division de M. Hermann se trouve aussi dans Y Eschyle de la bibliothèque Didol. bien inférieur, il faut le dire, aux autres volumes de ectte belle collection*.
tercalaires, lesquelles observent également la loi de la symétrie antistrophique.
Str. a' mésode. Ant. a'
Str. p' anlimésode. Ant. p'
Le chœur précédent est disposé de la même façon, à peu de chose près : il y a trois couples de grandes strophes , et une troisième strophe intercalaire, qui n'a point de pendant, se place au milieu du morceau. On ne trouve rien d'aussi compliqué dans les tragédies de Sophocle, où l'élément lyrique tient déjà moins de place. Mais Eschyle n'était pas seulement un grand poëte; c'était encore un excellent compositeur et maître de ballet. Nous n'avons plus sa musique ni les figures de ses danses. Tâchons au moins de retrouver le librelto de l'un de ses chœurs, où la poésie brille avec tant d'éclat qu'elle semble pouvoir se passer du secours de tout autre art.
Voici la strophe deuxième de ce chœur, d'après le manuscrit de Florence, connu sous le nom de Codex Mediceiis , sur lequel celui de Wolfenbùttel a été copié. On sait que les Choéphores ne se trouvent que dans ces deux manuscrits.
Tdc7T£p ô Xo!jiaç ô TOXpvaacrtoç
(jLsyav e/.wv fxuyov ^ovo; êV ojftei 955 a;ev àoo^wç SoXiaç
pXa7rroku£vocv lv ^p'ovot;
5eTaav euoi^erat.
xpaTenrat 7rwç to SeTov Ttapoc to (a^|
&7roupy£Tv xaxoTç.
960 à;tov S' oùpavouyov àp/àv geSecv.
iràpa te cpcoç ïSeTv.
Le sens général des premiers vers se devine assez facilement. Le poëte disait, sans doute, que les oracles rendus par Apollon frappent la femme criminelle, idée admirablement développée par Sophocle dans le chœur de YOEdipe roi(v. Zi63) : Ti; ô'vtiv' à 3 witt6»tet AeXxI; tTire 7t£xpa; On pourrait conjecturer : .... Ihpvaata.... èV fypft Sa* àSo'Xcoç. En effet, M. Boissonnade a mis actv dans le texte, et la phrase tV ocpput Hapvowfe se lit chez Pindare, 01. XIII, 106. Mais
je ne sais si l'hiatus peut être admis dans cet endroit, et je voudrais
serrer le manuscrit de plus près. Le deuxième vers est trop court,
"le troisième est trop long. Essayons donc d'une autre division des
mots, rapprochons l'a d'dféev des mots qui précèdent, nous aurons
e-oy^eta ou iizoypvx (et et i, qui se prononçaient de même, sont
indistinctement employés par les copistes), et, en changeant une
seule lettre, nous arrivons à liropSia. On sent la beauté de cette
expression qui éclaire toute la phrase. La grande voix du dieu
(cpojvr) 6p3ta) lance contre la coupable (Itc) les oracles qui l'atteignent
comme des flèches (eW^sTat) . Apollon est toujours le divin archer
de l'Iliade :
t& â'eTTwysxo xrjXa &£oïo.
Mais les idées ont marché depuis Homère, les croyances sont devenues plus spiritualistes. Au lieu de flèches matérielles, l'Apollon d'Eschyle lance des oracles (1).
Maintenant la suite de la phrase se coordonne d'elle-même ; il n'y a pas d'hésitation possible.
£uv àSoXotç SoXocç
pXa7TTO[X£vav ^povtffS'eTaav iiroi^ETac.
Le participe [JXairropIvav (qui, soit dit en passant, ne peut avoir le sens de coupable, que certains commentateurs ont inventé pour le besoin de la circonstance) a trouvé le complément dont il ne peut se passer, et le poëte est rentré en possession de l'une de ces antithèses, peut-être un peu subtiles, qui lui sont si familières. 'ASoXot coXot sont les ruses infaillibles ordonnées par le dieu véridique, les tromperies qui ne trompent pas l'attente de ceux qui les exécutent. Les lecteurs qui ne goûteront pas cette antithèse, que je n'ai pas inventée, mais qui m'a été en quelque sorte dictée par le manuscrit,
(1) On trouve dans Eschyle opOiâÇetv, èiropÔiâÇsiv et ëÇopôtâÇetv, ce dernier mot est même appliqué aux oracles d'Apollon dans le vers 271 de cette tragédie. La forme plus rare opôiâw est également attestée; par hasard, on ne la cite que dans le sens obscène d'opôiâÇw, mais elle en partageait évidemment tous les sens. Nous pouvons donc nous autoriser, pour l'explication de ce passage, de la glose d'Hesychius ôpOtâÇeiv ^avTeûeoOai.
se diront que leur goût diffère de celui d'Eschyle. Je me hâte d'ajouter que la belle correction £povecSei<xav est due à M. Hermann.
Le vers 958 et les suivants ne se débrouillent que lorsqu'on a compris que les mots -jrapà ou plutôt Traça to pjj forment le début d'une phrase nouvelle. Cela semble sauter aux yeux, puisqu'on lit un peu plus bas 7rapa to <p5ç tSetv, et cependant je ne sais qu'un seul éditeur, d'ailleurs fort peu recommandable, M. Hartung, qui s'en soit aperçu. KpaTeÏToci tmç to SeTov est une phrase mutilée qui pourrait se compléter diversement. Par bonheur, le vers correspondant de l'antistrophe, qui est également altéré, mais que nous corrigerons d'une manière certaine, nous apprend qu'il y avait ici un dimètre bacchiaque (appelé vulgairement dochmiaque hypercatalectique) , suivi d'un dochmiaque f *
En tenant compte à la fois du sens et du mètre, on écrira :
xpareÏTat yàp ouTctoç to 3e?o'v y' sttoç, OU to 3sîov xcoctoç, OU bien to
Ssîov ppoToïç. Je me décide pour ce dernier complément, par plusieurs raisons et parce qu'il sera question, dans le vers suivant, de ces mortels qui n'ont pu l'emporter sur la divinité. FAP pouvait facilement échapper au copiste après TAI , et la négation est impérieusement réclamée par le sens. Ce vers se rattachait aux précédents ; nous entrons maintenant dans un autre ordre d'idées.
Le vers 959 sera un dimètre dochmiaque en y ajoutant deux mots qui complètent l'idée et que le copiste, trompé par la ressemblance des lettres, oublia de reproduire.
7tapa to (A-)] [Wpa fx'] uTO)upY£tv xaxotç, a£ia 8' oùpavouy^ov àp/àv ciêetv.
Nous écrivons avec M. Hermann à;ta, mais nous l'entendons autrement que lui. Il le prenait dans le sens de à;iov e<m, parce que les mots précédents étaient restés obscurs pour lui. Mais les deux vers se tiennent et peuvent se traduire : « Je n'ai plus désormais à servir les méchants, et je puis rendre un juste hommage (un hommage mérité) à ces maîtres qui habitent le ciel. »
Passons à la strophe intercalaire, ainsi écrite dans le manuscrit :
[/iyav T' acpy)pé3-yiv ^aXiov oixtov.
àvayefxàv oo[/.ocç. uoXùv ofyav ypovov ^a(/.ai7rsx£Ï<je xstffS-' aîei.
Hermann et Dindorf écrivent ^eya t' â'^é^v ^oéXiov oïxexwv. Le sens est satisfaisant, mais ce n'est pas celui qui convient ici. Que les serviteurs de la maison sont délivrés d'un joug odieux, nous l'avons entendu dans la strophe précédente ; cet ordre d'idées ne doit pas se continuer au delà du refrain Tcapa xo cpwç îSstv. Ici, la maison elle-même est invitée à se relever de sa longue humiliation, ava ye f/Av, So{i.ot (correction de Blomfield). Cet appel est amené par le vers que je rétablis ainsi :
t/iyoc S1 dcp^ps^rj vj/ocXiov oïxicov.
On connaît le pluriel oïxia, si souvent employé par Homère, et, après ce que je viens de dire, la particule 8k n'a pas besoin d'être justifiée. Pour ce qui est, enfin, du dernier vers, ce serait faire injure au lecteur intelligent que de lui indiquer la division des mots. Signalons encore une petite lacune à la fin de cette mésode (il y manque un dochmiaque), et passons à Fantistrophe.
965 xoc^a Se 7ravTsX7]ç Jtpovo; a^etysfO"
npo^upa 8<i)[/.àTtoV, oxav àjjup' laxiaç
(augoç irav IXaaEt (supra scripto rj)
xaS'ap^ot'ç obiav IXaxrpiov.
xu/a S' £Ù7rpo<70JTOûtxoiTai xo 7rav 970 ISeïv àxouaat 3p£Of/.£voiç.
(JL£T0tX0S0[/.WV 7U£ffOÏÏVX0U TOxXlV.
7rapà to cptoç ïoYiv.
Ici , il faut se mettre en garde contre la conjecture spécieuse xopoç pour xpovoç. Mais qu'est-ce que 7ravxeXy)ç X.°poç? La leçon du manuscrit est bonne. Le poëte dit que le temps consommateur, le jour de l'accomplissement des destinées de cette race , franchira bientôt le seuil du palais. Inutile de dire qu'il faut «p* êWocç, le copiste du manuscrit de Wolfenbùttel Fa déjà vu. Au troisième vers,
le mètre exige la transposition -rrav êXaS'rj [xuuoç. Le passif est nécessaire. 'EXàaY) se rapporterait à ypovoç. Or, celui-ci ne saurait purifier le foyer avant d'être entré dans la maison. Le quatrième vers doit se lire d'après l'excellente correction de Schùtz :
xa^apixoïfftv àxav IXarrçpioiç.
Jusqu'ici, tout marchait bien eans cette strophe. A présent, nous entrons dans les ténèbres. Voici comment Hermann essaya d'y porter la lumière. On lit dans son édition : tu^oc 8' eÙ7rpoffwuoxoiTa
to toxv tSsïv ,2rp£U[J.£VOtç [àstoixoi ôo[/.a)v -recouvrai TiaXtv. VOUS ne comprenez pas. Voici maintenant sa traduction latine : Prospéra ad videndum narrantibus fortuna revertentur restituti œdibus. Vous comprenez de moins en moins. Ce n'était vraiment pas la peine de changer le texte, de retrancher arbitrairement le mot àxoïïaai, pour arriver à ce non-sens et prêter au poëte athénien le composé monstrueux eûirpofftoMrôxoiToç. Après cette critique, hâtons-nous de reconnaître tout ce que ce grand philologue a fait pour les études classiques et pour Eschyle en particulier. Tout en relevant les erreurs des maîtres, ne manquons pas au respect qui leur est dû. Les autres conjectures qu'on a faites sur ce passage valent celle de M. Hermann. Pour mieux réussir, relisons les vers précédents et tâchons d'entrer dans les idées du poëte. Le rôle de la Fortune doit ressembler à celui du Temps. Je trouve d'abord : tu^oc 8' eÙ7rpd<7co7roç xotfxa to Tiav. Cependant, ce vers est inadmissible : on n'en rencontrera pas de pareil dans tout Eschyle. Toutes les fois que la finale longue d'un mot enjambe d'un dochmiaque à l'autre, ce dernier commence nécessairement par un dactyle, ainsi que cela se voit dans le vers précédent. Nous renonçons donc à l'idée de trouver deux dochmiaques dans ce vers, et sans rien changer de ce qui se lit dans le manuscrit, en ajoutant seulement deux lettres, dont l'oubli se comprend aisément, nous aurons :
Tuya 3' eÙTrpoatoTCto xoi[[/.aJTai to toxv.
M Au sourire de la Fortune, tous les maux s'assoupissent. » Ce
beau trait achève dignement le tableau tracé dans les vers précédents (1).
Le vers suivant est encore obscur pour nous. Il y a cependant une chose que nous pouvons affirmer dès maintenant : il n'est pas la suite d'une phrase commencée dans le vers précédent. Le tableau est achevé, el la période rhythmique l'est également. Dans la strophe, on a vu un repos se placer au même endroit : Eschyle observe scrupuleusement la loi de symétrie pour les grandes divisions de la strophe et de l'antistrophe, souvent même pour les divisions secondaires. Cette loi nous fait supposer que le vers 970 se rattache au vers 971, comme le vers 959 s'était rattaché au vers 960. Ceci établi, nous prenons [astoixoi (leçon du scoliaste) oojjuov tzecoUvxoh TiaXtv pour point de départ, afin de revenir ensuite aux mots altérés et mutilés tôcTv ^psô^svotç. Le scoliaste semble entendre le vers 971 d'Egisthe et de Clytemnestre, et en effet, le terme ^a-roixoi pourrait s'appliquer aux usurpateurs, qui sont des étrangers établis dans la maison. Mais le futur ^aouvrai s'oppose à cette explication. Ils sont vaincus dès à présent, et le chœur ne parle pas même du présent : il s'est transporté par l'imagination dans l'avenir. Essayons de nous y transporter avec lui. Quand les temps seront consommés, quand les expiations auront purifié le foyer de toutes les anciennes souillures, quand tous les maux se seront assoupis au sourire de la Fortune, qui est-ce qui sera forcé d'abandonner le palais des Pélopides ? Ce sont évidemment ces hôtes horribles, qui s'y abreuvent de sang depuis le premier crime de la race, que Cassandre y aperçut dans ses transports divins, que le spectateur verra paraître dans la pièce qui porte leur nom, les Euménides enfin.
Nous savons donc qu'il est question des Furies ; nous savons encore, par le vers correspondant de la strophe, que SpeotAsvoiç, ou les mots qui se cachent sous ces lettres, devait se trouver au commencement du vers. Ces données nous suffisent pour écrire :
Tp£o;jt.£v aç S' ïSctv àxoïïaai 3-'[6t/.coç],
(/.STOIXOI SojAtOV 7T£(70UVTat TldDuV.
(1) Eschyle emploie rarement cette forme du dochmiaque - - * * -, mais il l'emploie, et, si je ne m'abuse, les longues sont ici d'un effet pittoresque.
Qui ne se souvient des beaux vers que Sophocle plaça dans la bouche des vieillards de Colone :
xavo' à(j.aiut.EX£Tav xopav, à; TpsijL0[7.£v XÉyeiv,
Mais justifions notre correction. Le changement de la terminaison oiç en aç n'est pas, à proprement dire, un changement : ot et a sont sanscesse confondus. Le S de 3peo{/.évotç est un reste de $% 6u.w;, expulsé de sa place par la transposition du premier de ces mots. '0[xo)ç enfin est autorisé par l'usage d'Eschyle (1). Le vers suivant est expliqué par le scoliaste tc<7oïïvtoci eîç xo ejAiraXiv xrjç Tîpwnqç tu//,;xouxo Ô£ ânb xwv xuêwv [AST^aYe. Mais il me semble que ce sens de TuirxEiv ne s'applique qu'aux choses et non aux personnes. Je crois que 7T£(7ouvxat 80'u.wv équivaut à £X7rE<?oïïvxai SdfjLtov et que {jixotxot est changeant de demeure, ëmigrant. Nous voilà parvenus à la fin de ces recherches, et il me semble que nous pouvons nous écrier avec le poëte : La lumière s'est/aite, râpa xb cpfSç ïoeTv.
Encore un mot. N'admirez- vous pas le génie du poëte de ramener ainsi notre esprit sur les Furies? Le chœur craint de désigner clairement ces terribles déesses ; s'il fait allusion à leur présence dans le palais, c'est seulement pour se réjouir de leur départ. 11 ne sait pas que tout à l'heure elles vont troubler l'esprit d'Oreste et chasser ce sauveur qu'il exalte de la maison de ses pères qu'il vient de reconquérir. Ce chant de triomphe, de bonheur, contraste admirablement avec le désespoir de la scène suivante, et cependant cette scène y est annoncée par un mot qui semble échapper sans intention à ces femmes joyeuses de la victoire de leurs maîtres légitimes. Cette joie est bientôt démentie, et toutefois la trilogie ne se terminera pas sans que les espérances du chœur se remplissent
(1) Voyez Euménides 387 : £'jffoào7ra{"rc<x).a. £epxofi6i»otct y-a't $u9G(jja«tmc op.<.>;. Ajoutez Eum. 695, et aussi Choëph, 502, où ôp.oû est employé de celte manière. — Dans le passage qui nous occupe, lamesure permettrai! U rpfofj.iv £' tè«ïv. Mais ne nous écartons pas sans nécessite des traces du manuscrit, deux qui s'étonneraient de la place, du relatif peuvent comparer : ïr.szooi è* a-rv-'p viv, p£i fâimt, vers 440 de cette pièce.
Pour terminer, remettons sous les yeux du lecteur l'ensemble du poëme dont nous venons d'étudier et de restaurer les parties.
ffTpOCDV) P
Tarap 6 AoSjia; ô ïlapvobtoç •jtiyav eytov f/.u/ov y^ovoç £7rop2ria, çuv àâoXot; SoXoiç
pXa7TTO[x£vav ^povta^etaav eitoi^STar xpaxsTxai yocp ouutoç to 5aov (ipoToïç.
îïapa to [xy] 7T£pa ix' uTroupystv xaxotç, àçta o oOpa^ouyov àpyàv csêsiv Ttapa to cfwç toeîv.
dvTi[/.£<7U)So'ç.
Meya 3' à^péST) -^aXtov o'ixtojv.
ava ye fjtàv So'[/.oi' ttoXuv ayav XP°V0V ^afxaMTETetç exaaS-' àei.
aVTKJTpOCf/^J fi'.
Ta/a Se toxvt£Xy]ç ^po'voç à^si^eTat ftpojupa Sojjjloctcov, oTav àcp* sarTiaç xav sXa3"y] (/.ucroç xocSapw.o?<7iv aTav IXaTYipioiç*
TO/OJ o' £U7îp0(7CO'7rW XOtfÀaTOCt TO toxv.
Tpéo(/.£V à; S' îoeïv àxoucaî 5' ÔjaGç,
[ASTOIXOI So'fJUOV 1CS(XOUVT0Cl ira'Xtv.
irapa to cpwç tôstv.
Strophe II. Dans la vaste grotte qu'il habite au pied du Parnasse, Apollon, élevant sa grande voix, lance ses oracles : ils frappent, et la femme longtemps impunie est entravée dans un piège qui ne trompe point. Jamais la divinité n'est vaincue des mortels.
Je n'ai plus désormais à servir les méchants, je puis rendre un
juste hommage à ces maîtres qui sont dans le ciel. Voici venir la lumière.
Antimësode. Le grand joug est enlevé, qui pesait sur la maison. Relève-toi, palais! Trop longtemps lu fus couché dans la poussière...
Anlislrophe IL Bientôt le jour de l'achèvement franchira le seuil de la maison, quand le foyer sera purifié de toute souillure par les rites expiatoires des crimes. Au sourire de la Fortune, tous les maux s'assoupissent.
Ces hôtes que je tremble de voir, dont le nom m'effraie, émiseront, chassés de ces demeures. Voici venir la lumière.
Henri Weil, Professeur à la Faculté des lettres de Besançon.
Extrait du Journal général de l'instruction publique.
(us)
Taris, imp de Paul Dupont, Ruo de Grenelle-Sainl-Honoré; 43.