SCENE PREMIERE
PIED-DE-CHOU, GOURDIFLOT, LE PÈRE JULES, AUGUSTE, L'ENFLÉ, GOUTTE-DE-ROSÉE, pins BOUL- LOURIS, 2^uis ROCAMBOLE. Au lever du rideau, l'atelier est en pleine activité. Les ouvriers, le dos au public, travaillent à leurs places dans cet ordre, en commençant par la gauche : Pied-de-Chou, Gourdiflot, le père Jules, Auguste, l'Enflé, Goutte-de-Rosée. Ils sont vêtus de longues blouses noires. La plupart fument la cigarette, aucun la pipe. Vun lime à Vétau, Vautre ajuste une garniture. Un autre frappe à coups de marteau une pièce forgée. Un autre se sert de la ptointe à tracer. Un autre perce au moyen du foret à archet. Le dernier tourne au tour. On entend le soufflet de la forge qui est dans la pièce de droite et on voit le reflet du feu. La place de BouUouris, à droite, et celle de Chantaud, au milieu à gauche, sont vides. Pendant quelques instants les ouvriers travaillent sans parler.
PIED-DE-CHOU, cliantant au milieu du bruit et tout en travaillant.
Quand je vis Madeline,
Pour la première fois,
Je montais la colline,
Elle sortait du bois...
En robe de dimanche
Tra la la la la 1ère, Elle était toute blan-an-anche.
Que les beaux jours sont courts !
{Gourdiflot vient achever de monter une garniture sur t établi de Chantaud, au premier plan à gauche.)
GOURDIFLOT
C'est pas malheureux. J'ai fini... Y a encore une demi- heure avant la paye, j' vas en commencer une autre.
PIED-DE-CHOU
En v'ià pour vingt-cinq sous. T'as pas honte de travailler à ce prix-là? Bon Dieu, c'est pas pour rien qu'on t'appelle Gourdiflot.
Tout le monde peut pas se nommer Pied-de-Chou.
PIED-DE-CHOU, fier.
Ça, c'est vrai. N'empêche que tu es le seul, ici, à faire des garnitures pour vingt-cinq ronds.
LE PÈRE JULES
Si le patron peut pas les payer plus.
PIED-DE-CHOU
Oh! vous, père Jules, vous êtes toujours content. J' m'en bats l'œil, moi, d' ses bénéfices et d' ses commandes... Qu'y fasse faillite, on ira autre part, J' suis pas embarrassé... Y a Michel et Dubois, de la rue de Chabrol, qu'ont demandé à m'embaucher...
LE PÈRE JULES
Moi, il y a cinquante ans que je suis ici, chez les Lesterel.., J'ai commencé avec le grand-père de M. Lesterel. J ai pas envie de changer. Ainsi, en 45... un patron...
TOUS LES OUVRIERS^ en cJiœur, l'interrompant et sans se déranger.
« Pai^lez-nous de lui, grand-père... Ah! parleznous de lui !... »
LE PERE JULES
Si VOUS croyez que c'est intelligent, cette scie que vous me montez!... Il y a moyen de rien dire, avec vous... Y a cinquante ans que je suis ici...
BOULLOURis, autre ouvrier, entrant par la porte de la forge et tout en travaillant au comptoir indépen' dant de droite. Si j'étais le gouvernement, ça ne se passerait pas
comme ça, j' vous en fiche mon billet I
GOURDIFLOT
C'est pas encore toi qui feras payer les garnitures cent sous au lieu de vingt-cinq.
AUGUSTE
Moi, tout ce que je demanderais, ça serait de pouvoir faire assez d'économies pour...
PIED-DE-CHOU et GOUTTE-DE-ROSÉE
Pour t'établir crémier. >-
PIED-DE-CHOU
Ce que tu l'as déjà serinée, celle-là! -
AUGUSTE
Ben oui, ci'émier... C'est ma vocation...
GOURDIFLOT
]\Ioi, j' demande seulement qu'y ait pas de mortesaison.
BOULLOURIS
Toi, t'es plus bête encore que t'es grand. [Entre par la gauche Rocamhole, ouvrier, en paletot.)