‹ Résultat des courses; comédie en six tableauxChapitre 60 sur 73 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

CHANTAUI3, seul, puis YICTOW. — Chantaud vaau tiroir. Il rouvre, il a une longue hésitation. Combat avec luimême. Il prend l'argent et met son chapeau. Entre Victor.

VICTOR

Où vas-tu, père?

CHAXTAUD

Ah ! c'est toi?..

VICTOR, calme.

Il faut que tu remettes cet argent où tu l'as pris. [Chantaud hésite, puis va remettre Vargenl.) CHAXTAUD

Et après?

C'est tout.

CHAXTAUD

Tu continues à m'espionner... Tu me fais payer cher le pain que je mange.

VICTOK

Comment ?

CHAXTAUD

Je dis qu'il est triste pour moi d'être sous la surveillance de mon fils.

VICTOR

II est encore plus triste pour moi d'être forcé de surveiller mon père.

CHAXTAUD

Qui est-ce qui t'y force?

VICTOR

Toi-même.

CHAXTAUD

Je te défends de me parler sur ce ton.

VICTOR

Alors, il faut que lu changes... Jusqu'ici, j'ai été respectueux...

RÉSULTAT DES GOUUSES! 161

CHAXTAUD

Toi, respectueux! Tu as de l'aplomb... Tu étais respectueux lorsque tu m'as imposé tes conditions, lorsque tu m'as forc(> de te [)roniettre...

VICTOR

De ne plus jouer... c'est vrai. Tu l'as promis, de force. Et tu n'en as pas moins continué...

ClIANTAUn

J'ai continué !...

VICTOR

Allons, ne mens pas. Tu n'as jamais cessé de jouer. Et c'est ce qui est la cause de tout. Il le faut de l'argent sans cesse. Tune fais plus rien.

CHANTAUD

Tais-toi!

VICTOR

Non. N'essaie plus de m'intimider. Tu ne me fais plus peur... Je sais tous les moyens auxquels tu as recours pour te procurer de l'argent. Le mois dernier, Juliette avait veillé pendant toute une semaine. Tu l'as su. Tu es allé l'attendre à la sortie de l'atelier. — Oui, toi, son père, tu as fait ça... Je t'ai vu! Ce que tu lui as dit, je l'ignore, mais elle t'a remis de l'argent. Le lendemain, comme je lui demandais combien elle avait gagné... la pauvre petite a maladroitement menti... pour ne pas t'accuser. Et ma mère et moi, nous avons fait semblant de la croire pour ne pas avoir à rougir de toi les uns devant les autres.

CHANTAUD

Assez ! ou je te flanque des calottes, comme à un galopin que tu es.

Tu n'oserais pas.

CHANTAUD, menaçant.

Tu crois ?...

VICTOR, le bravant.

Et après ? Ça ne changerait rien. Frappe- moi si tu veux, tu ne m'empêcheras pas de te dire ce que j'ai sur le cœur depuis trop longtemps. Tu guettes aussi quand maman reçoit sa paye, et là, à l'instant, si je n'élais entré, tu nous prenais cet argent. Par ta faute, demain, nous aurions été dans la rue. Tu es le bourreau de la famille... Tu as fait notre malheur à tous ! iNIa mère ne cesse de pleurer à cause de toi, et Juliette probablement aussi pleurera longtemps à cause de toi. Toi, tu ne t'en aperçois pas. Le chagrin ne t'atteint pas. On t'a surnommé « le Père la Joie » et tu es joyeux, en effet... Au dehors, tu fais rire ! ici, tu nous martyrises... Oui, tu fais rire les autres et tu fais pleurer les tiens... A la fin, c'est trop, et je me reproche d'avoir été assez lâche pendant trop longtemps pour ne pas oser te tenir tète. Peut-être qu'un fils n'a pas le droit de te dire ce que je te dis, mais comme tu fais souffrir ceux que tu devrais protéger, je sens que je serais coupable, à mon tour, si je ne les défendais pas. Et je me révolte, et je te dis : En voilà assez !

CHANTAUD

Tu oublies que je suis ton père !

VICTOR

Oui, je l'ouljlie, el tu me l'as fait oublier... Mon pèi'e... celui <{ue j'ai connu autrefois, était bon... Toi, tu n'es plus celui-là!

Tu oses me dire ça ?

VICTOR

Mais tu ne vois donc rieu du mal que tu fais ? Regarde autour de toi... Regarde cette chambre... Tu as tout vendu pour jouer... Tu ne le vois pas... Quand tu rentres, tu ne vois pas non plus que maman a pleuré en t'atlendant... sachant bien oîi tu étais ! Quand tu te lèves, le matin, tu ne vois pas qu'elle n'a pas dormi... Grand'Mère... Grand'Mère que tu aimes tant, tu ne vois pas que, par ta faute, elle est forcée, à quatre-vingts ans, de faire des ménages, d'être une domestique pour laquelle il n'y a pas de travaux trop pénibles ni trop humiliants !... Tu ne vois pas que Juliette et ma mère travaillent, lorsqu'elles le peuvent... une partie de leurs nuits... Tu ne vois pas qu'cà table, elles disent qu'elles n'ont pas faim pour te laisser le meilleur de nos tristes et maigres repas... Tu ne vois pas tout cela!... Moi, je le vois, et je ne veux plus le voir;

CHANTAUD, soinbl'c et fermé.

Tu as raison!... En voilà assez... Tu ne le verras plus! (// sort par la droite.)

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