SCÈNE XIII CHANTAUD, JULIETTE
CHANTAUD
Auguste ne veut plus t'épouser ?
JULIETTE
Non.
CHANTAUD
Parce que je t'ai pris ton argent... Ma pauvre Juliette!...
JULIETTE
Père!... Ce n'est pas pour ça.
CHANTAUD
Pourquoi alors?... Ne me mens pas. Je sais que e'est pour ça... et que c'est de ma faute... Toi qui es si gentille, je te fais souffi-ir, ma pauvre enfant...
Et ça... ça me fait de la peine... Tu ne peux pas savoir combien...
JULIETTE
Je ne souffre pas... je te jure... D'abord, il ne me plaisait plus beaucoup, monsieur Auguste...
CHANTAUD
Tant mieux, alors,
JULIETTE
Qu'est-ce que tu fais ?
CHAXTAUl)
Tu vois : ma valise.
JULIETTE
Tu t'en vas ?
CHANTAUD
Oui... Un petit voyage... pour deux jours...
JULIETTE
Tu as l'air d'avoir pleuré.
CHAXTAUD
Moi?... C'est toi, oui!... Non, moi, je suis content... Je suis très content d'aller me promener... mais toi, t'as pleuré ?
JULIETTE
Je te dis que je suis enchantée... [Silence. — Elle se met à travailler et chante :)
Un éternel printemps
Sous un ciel toujours bleu!...
CHAXTAUD, tout cu faisant sa valise, chantonnant,
Nous étions là cent mille, Tralalalala 1ère...
[Les larmes le gagnent. Il sort par la porte de la cuisine pour ne pas pleurer devant Juliette.)
JULIETTE, seule.
Qu'est-ce qu'il a?... (Elle va regarder dans la valise.) Il emporte ses habits de travail!... sa redingote...
CHAXTAUD reparaît avec des bâtons de canne à peclie.
Tralalalala 1ère...
JULIETTE
Tu emportes tout cela?... Ta canne à pêche?...
CHAXTAUD
Oui... c'est à moi... Je n'emporte que ce qui m'appartient... Je pécherai à la ligne.
JULIETTE
Par ce temps-là!... Et tes vêtements de travail?...
CHAXTAUD
Mais oui... mais oui... Comme tu as les yeux rouges... !
JULIETTE, souriant.
C'est le vent, je te dis... Tu vois bien que je n'ai pas de chagrin... Tiens... [Elle lui sourit.)
CHAXTAUD
Moi non plus... (Il sort et revient aussitik avec la case au cochon d'Inde.)
JULIETTE
Tu emportes Mistigris ?...
CHANTAUD
T'es folle... Non... je le le confie... Tu en auras bien soin... Tu lui donneras un petit peu de lait tous les matins... Ce pauvre Mistigris !... (Il s'efforce de rire.) Il est si gentil !... Ses petits yeux... Est-il drôle !... Tu ne ris pas?...
JULIETTE
Si... [Elle s'efforce de rire. — Scène muette. — Chantaud s'est assis sur une chaise. Juliette est debout à côté de lui. Ils se regardent et essaient de continuer à se jouer la comédie de la gaité. Puis, ils deviennent graves, se comprennent — Chantaud tend les mains à Juliette, l'attire sur ses genoux et tous les deux sanglotent dans les bras l'un de t autre.)
CHANTAUD
Nous sommes bien malheureux tous les deux... Tu me mentais, mon pauvre chéri... Tu as de la peine... C'est à cause de moi... Tais-toi... Je le sais... On me l'a dit... Je te demande pardon... Tu ne m'en veux pas ?
JULIETTE
Mon petit père !... Et toi, toi...
CHANTAUD
Moi... je m'en vais...
Pour longtemps ?
CHAXTAUD
Oui, pour longlemps...
JULIIÎTTE
Je lie veux pas que tu t'en ailles ..
CHANTAUD
Si. Il le faut... Ecoute, je dis : longtemps... J'ai tort... seulement, j'ai une place... oui, j'ai trouvé une place... faut que j'y couche...
JULIETTE
C'est pas vrai...
CHANTAUD
Juliette^ mon chéri... veux-tu me faire plaisir... beaucoup ?...
JULIETTE
Oui.
CHANTAUD
Alors, il faut me croire... ne pas me questionner... et me laisser partir... Tu me jures que tu ne répé teras à personne ce que je vais te dire ?...
JULIETTE
Je le le jure...
CHANTAUD
Eh bien, j'irai t'attendre de temps en temps, à la sortie de ton atelier... Chut... Embrasse-moi... Je m'en vais... Tu embrasseras bien Grand'Mère pour moi... {Un temps. — // prend sa valise et reste immobile, regardant autour de lui.) Voilà... Pour Mistigris... un peu de lait, n'est-ce pas ?... Au revoir... (// lui sourit, l'embrasse et sort lentement.)