SCÈNE III
leS^ agents, m. coulox, le nouvel employé.
TOUS LES VAGABONDS, et, parmi eux, BOURI- GAILLE, HUBAC, FORTUNÉ RICH MID, et, perdus au dernier rang, ARSÈNE CHANTAUD et LE PÈRE JULES, VER-DE-VASE.
RICHARD FORTUNÉ, Iteureux.
Il fait chaud ici...
M. couLOX, facétieux.
Allons I... le premier de ces messieurs. [Hilarité parmi les vagabonds.)
l®"" AGENT, sans brutalité.
Un peu de silence !
VER-DE-VASE, très gai.
Oui, oui, m'sieu l'agent... Seulement, y a çui-là qui accapare tout le poêle.
l'agext Du silence !
VER-DE-VASE, à mi-voix.
Voilà, voilà, monsieur l'agent !
M. couLON, à Hiibac.
Avancez, vous... Nom... prénoms...
HUBAC
Hubac, Gustave...
M. COULON
Vous êtes sans domicile?
HUBAC
Probable... Sans ça. je ne serais pas ici.
M. COULON
Quel est votre métier ?
HUBAC
Garçon de café...
M. COULOX
Et vous ne trouvez pas d'ouvrage?... Vous aimez mieux vous la couler douce à ne rien faire. 'Au nouvel employé.) Ils aiment mieux ne pas travailler.
HUBAC
Je ne demanderais pas mieux que de travailler.
M. COULON
On dit ça.
HUBAC
Et c'est vrai.
M. COULON
Garçon de café, on trouve toujours de l'ouvrage.
HUBAC
Faudrait pouvoir se présenter avec d'autres habits que ceux-là.
M. COULON
Le fait est qu'avec Aolre costume, on ne voudrait pas de vous au café Riche. // rit. Les agents rient et aussi plusieurs vagabonds.)
l*"'" AGENT
Du silence !
M. COULOX
Vous avez déjà été condamné ?
HUBAC
Oui. Deux ou trois fois.
M. COULON
Mettons trois fois pour ne pas se tromper. Pourquoi ?
HUBAC
Deux fois pour vagabondage. Une fois pour avoir mangé et pas payé. J'avais faim.
M. COULON
De quoi viA'ez-vous ? De la charité publique ?...
HUBAC
On fait ce qu'on }>eut. Faut bien manger.
M. COULON
Pourquoi êtes-vous venu ici ? Enfin ! c'est curieux, vous venez tous ici... Pourquoi ?
HUBAC
Ici ou autre part, c'est pareil...
M. COULOX
Vous croyez?... Pas pour nous... ça nous donne du travail par-dessus la tête... Vous ne pouvez pas aller aux autres commissariats, voyons ?
HUBAC
{Haussement cV épaules .)
M. COULON
Alors, c'est très chic de ne rien faire ?
HUBAC
Donnez-moi des habits pi'opres et je travaillerai.. . J'aimerais mieux ça, je vous jure!
Nous ne sommes pas ici à la Belle Jardinière.
HUBAC
Et la charité ?...
M. COULON
Vous n'êtes pas inscrit au bureau de bienfaisance?
HUBAC
J' peux pas, puisque j'ai pas de domicile.
M. COULON
Alors, on va vous envoyer au Dépôt.
HUBAC
C'est tout ce que vous pouvez faire pour moi ?
M. COULON, au nouveau.
Ils sont extraordinaires 1 Faudrait les habiller ! [A Hubac.) C'est tout.
HUBAC
On me relâchera demain et ce sera à recommencer.
M, COULON
Vous recommencerez si ça vous amuse.
HUBAC
Je sais bien ce que je ferai.
Quoi ?
HUBAC
J'insulterai un magistrat. Gomme ça, au moins, je n'aurai ni faim ni froid, jusqu'à la fin de l'hiver...
M. COULON
Voilai... Il trouve ca tout simple!... Au Dépôt.
l'agent
Par ici. (// le fait sortir par la porte de gauclic.)
M. COULON
A un autre... Toi... [Un enfant de sept à liuit ans s'avance.) Quel âge as-tu ?
l'enfant Huit ans...
M. COULON
Tu n'as plus tes parents ?
l'enfant Si^ monsieur.
M. COULON
Alors, qu'est-ce que tu faisais dans les rues, cette nuit, quand on t'a arrêté?
l'enfant, pleurant.
Je dormais sur un banc.
M. COULON
Pourquoi n'es-tu pas rentré chez toi ?
l'exfaxt Pour ne pas être balUi.
M, COULO.V
Pourquoi t'aurait-on battu?... [V en faut pleure et ne répond pas.) Pourquoi ?
l'enfant
Parce que... on m'avait envoyé faire des commissions... j'ai perdu l'argent...
M. COULOX
Combien ?
l'enfant, sanglotant.
Vingt... Vingt sous... J'ai cherché longtemps... et puis j'ai pas osé rentrer...
M. COULON, bonhomme.
On va te l'econduire chez tes parents.
l'enfant, suppliant.
Oh ! non ! m'sieu ! non ! je ne veux pas ! je ne veux pas !... Je vous en prie, m'sieu gardez-moi ! M. COULON, doux.
Mais on ne peut pas, mon petit... on va te reconduire... on fei'a promettre à tes parents de ne pas te battre. [A un agent.) Emmenez-le. [L'agent l'enimène. Il est forcé de traîner l'enfant qui sanglote et crie.)
l'enfant Je n' veux pas. Je n' veux pas !
M. coulon, à lui-même.
Pauv' gosse!... A un autre... Fiastel... (Fe/'-c/el'asc s'avance.)
VER-DE-VASE
Voilà, m'sieu !
M. COULON
C'est encore toi?
VER-DE-VASE, très gai.
Vous voyez, m'sieu... Ça va bien?...
M. COULON
Il y a combien de temps que tu ne travailles pas ?
VER-DE-VASE
Depuis que j'ai quitté chez M. Lesterel il y a trois mois.
M. COULON
Pourquoi n'y rentres-tu pas ?
VER-DE-VASE
Y a plus d'ouvrage... 11 n'y a plus qu'un ouvrier.
M. COULON
On va autre part.
VER-DE-VASE
Ça m'embête.
M. COULON
Tu aimes mieux ne rien faire ?
VER-DE-VASE , riant.
Oui, m'sieu.
Tu veux que je t'envoie au Dépôt?
VER-DE-VASE
Oui, m'sieu... Fait pas chaud dehors.
M. COULON
Eh bien, tu vas aller chercher du travail, ça te réchauffera.
VER-DE-VASE
Je vais...
M. COULON, a r agent.
Mettez-le dehors.
VEU-DE-VASE, désolé.
Oh! m'sieu ! envoyez-moi au Dépôt... Qu'est-ce que ça peut vous faire ?
M. COULON
Non.
VER-DE-VASE
Je reviendrai ce soir... vous serez bien avancé ?... Envoyez-moi-z-y, m'sieu.
M. COULON
Non. Dehors. [L'agent l'entraîne et le fait sortir par la porte du fond.)
VER-DE-VASE, en sortant.
C'est pas chic... Au revoir, m'sieu... A demain. [Il sort. Hilarité parmi les vagabonds.)
A un autre.
RICHARD, le plus sordidc de la bande.
V'ià, m'sieu.
M. COULON
Comment vous vous appelez ?
RICHARD
Richard.
M, COULON, riant.
Eh bien! vous- n'en avez pas l'air... Voire prénom?
RICHARD
Fortuné...
M. COULON
Vous vous moquez de moi! Je vous engage à ne pas vous moquer de moi, vous entendez?
RICHARD, très humble.
Je ne me moque pas de vous, monsieur. Je m'appelle Richard Fortuné... C'est pas ma faute... Vous avez là mon livret militaire.
M. COULOX
Il n'y a pas à dire... c'est vrai... Vous devriez changer de nom. (// ne répond pas.) Voulez-vous changer de nom ?
RICHARD
J'sais pas.
Votre dernier domicile ?
RICHARD
INIelun.
M. COULOX
La prison ?
RICHARD
Naturellement. Sans ça, j'aurais jamais été à Melun.
M. COULON, riant.
Ah! ah! sans ça tu n'aurais jamais été à Melun... Et avant, où étais-tu ?
RICHARD
A Chartres... à côté de Chartres.
M. COULOX
Qu'est-ce que tu faisais.
M. COULOX
M'sieu ?
M. COULOX
Quel était ton métier?...
RICHARD
Garçon de ferme.
Pourquoi as-tu été en prison?
RICHARD
Parce qu'on m'a pris en train de mettre des collets pour les lapins.
M. COULON
Alors, en sortant de prison... tu es venu à Paris ?
RICHARD
Oui, monsieur.
M. COULON
Qu'est-ce que tu vas faire à Paris ?
RICHARD
J' sais pas.
M. COULON
Tu ne sais pas... Et comment mangeras-tu?
RICHARD
J' sais pas...
M. COULOX
Tu ne sais pas non plus... Tu mettras des collets aux lapins ?
KICIIARD, riant.
Des collets...
Ça te fait rire ?...
niCHARD
Oui, m' sicu...
M. COULON
On va t'envoyer au Dépôt... Et quand tu sortiras... comment feras-tu ?
RICHARD
J' sais pas...
M. COULON
Allons, au Dépôt.
l'agent, à Richard.
Par ici. [ïl le fait passer par la gauche.)
M. COULOX, au nouveau.
Ça en fait un de plus. On le reverra, celui-là. A un autre. [A une vieille.) Approchez.
LA VIEILLE
Oui, monsieur.
M. COULON
Quel âge avez-vous ?
LA VIEILLE
Soixante-dix-sept ans.
M. COULON
Vous ne travaillez pas?
LA VIEILLE
Si je pouvais!... Regardez mes poignets... [Elle pleure.)
M. COULOX
Mais à voti'e âge... pourquoi ne demandez-vous pas à entrer à l'asile de Villers-Cotterets ?
LA VIEILLE
J'ai demandé.
M. COULON
Eh bien?
LA VIEILLE
Il n'y a plus de place... Faut que j'attende qu'il en meure.
M. COULON
Vous n'avez pas d'enfants qui puissent vous venir en aide ?
LA VIEILLE
Non, monsieur... Ils n'en ont pas trop pour eux... Et puis, je ne peux pas m'entendre avec eux.
M. COULON
Alors, on va vous envoyer au Dépôt.
LA VIEILLE
J'y ai déjà été, monsieur... Mais je n'ai pas de chance, on ne veut pas me garder... J'ai faim...
Je vous donnerai tout à l'heure un bon de pain...
LA VIEILLE
J'ai faim... pour tout de suite.
LE NOUVEAU, tirant des sous de sa pocite et les donnant à M.Coulon.
Envoyez-lui chercher quelque chose...
M. COULON
Si vous voulez vous attendrir sur toutes les misères que vous verrez passer ici, vous n'avez pas fini. ^-1 un gardien, lui donnant les sous du nouveau.) Tenez... allez lui acheter un peu de pain et de charcuterie... Dites donc. (Tirant aussi des sous de sa poche.,.] Et un verre de vin... [Au nouveau.) Nous avons tort de faire ça, le règlenaent le défend !... Enfin, à un autre. [La vieille suit l'agent. Un enfant de douze ou treize ans approche. Très énergique et souibre.)
M. COULOX
Ton nom ?
BOURIGAILLE
Bourigaille.
M. COULON
Qu'est-ce que tu fais ?
BOURIGAILLE
Mousse.
D'où viens-tu ?
BOURIGAILLE
De Saint-Nazaire.
M. COULON
C'est vrai, ça ?
BOURIGAILLE
Voilà mes papiers de l'inscription maritime.
M. COULON
Ils sont en règle. Comment es-tu venu de Saint- Nazaire ?
BOURIGAILLE
A pied.
M. COULON
Comment as-tu mangé?
BOUHIGAILLE
J'ai mendié.
M. COULON
Où as-tu couché ?
BOURIGAILLE
Dans les granges.
M. COULON
Pourquoi as-tu quitté Saint-Nazaire ?
BOURIGAILLE
Parce que je ne trouvais plus à embarquer. La pêche ne fait plus rien.
M. COULON
Où vas-tu ?
BOURIGAILLE
Au Havre. On m'a dit que j'y trouverais de l'ouvrage.
M. COULON
Gomment y vas-tu ?
BOURIGAILLE
A pied.
M. COULON
Comment feras tu pour manger?
BOURIGAILLE
Je mendierai.
M. COULON
Tu ne veux pas qu'on t'envoie au Dépôt?
UÉSULTAT DES COURSES ! 189
lîOURlGAILLE
Non. Je veux aller au Havre.
M. COULON
Eh bien, va.
BOURIGAILLE
Au revoir, monsieur. (// sort.]
M. COULON
A vous. [Le père Jules s'ai'ancc, il est presque méconnaissable.)
LE PÈRE JULES
Oui, monsieur.
M. COULOX
Nom... prénoms ?...
LE PÈRE JULES
Jules Réelle. .. Le père Jules.
M. COULON
Votre âge ?
LE PÈRE JULES
Soixante-douze ans.
M. COULOX
Vous êtes sans domicile, sans moyens d'existence ?
LE PÈRE JULES
Je n'ai plus rien à moi... et je ne peux plus travailler.
M. COULOX
Vous n'avez pas d'enfants qui puissent vous venir en aide ?
190 RÉSULTAT DES COUlîSES !
LE PÈRE JULES
Ma fille est morte... J'ai une petite-fille... mais elle est partie.
M. COULON
Vous ne savez pas oi^i elle est ?
LE piinE JULES
Non, monsieur.
M. COULOX
On vous a arrêté... parce que vous mendiiez ?
LE piiRE JULES
Oui, monsieur... Je sais bien que c'est mal...
M. COULON
Alors ?
LP piîRE JULES
Je le regrette... Seulement, j'avais si faim !
M. COULOX
Vous n'avez jamais été condamné ?
LE PÈRE JULES, indigné.
Moi, monsieur !
M. COULON
Ben oui, vous. Qu'est-ce qu'il y aurait de drôle à ça ?
LE PÈRE JULES
Je suis un honnête homme.
M. COULOX
C'est pas ça qu'on vous demande. Avez-vous déjà été condamné?
LE PÈRE JULES
Non monsieur.
M. COULON
Où avez-YOus travaillé ?
LE PÈIÎE JULES
Cinquante-deux ans chez M. Lesterel, rue de Turenne... Du reste... Quand je disais que je n'avais plus rien à moi... Je me trompais... J'ai ça que j'aurais peut-être pu vendre, mais dont je ne me séparerai jamais. [Il pose sur la table un petit paquet enve loppé dans du papier.)
M. COULOX
Enfin, vous êtes en état de vagabondage. Vous couchez à la belle étoile et vous mendiez. Qu'est-ce que c'est que ça?...
LE PÈRE JULES
Ma médaille d'honneur... La médaille du travail.
M. COULON
C'est tout ce que vous avez économisé pendant cinquante ans ?
LE PÈRE JULES
J'avais des charges.
M. COULON
Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse de vous ?
LE PÈRE JULES
C'est pas à moi de vous le dire.
M. COULON
Rédigez une demande d'entrée à l'asile de Nanterre... Joignez-y un certificat du commissaire de police de votre quartier.
LE PÈRE JULES
J'ai pas de quartier, puisque je ne demeure nulle part.
M. COULOX
Et votre ancien patron ; il ne peut pas vous aider?
LE PÈRE JULES
Il m'a aidé. Seulement, à la fin, j'étais si mal habillé que je n'osais plus y aller. On est fier.
M. COULON
On va vous envoyer au Dépôt.
LE PÈRE JULES
On va nie mettre en prison... C'est donc un cxnme d'être sans pain et sans abri?...
iM. COULON
Ce n'est pas un crime, c'est un délit.
LE PÈRE JULES
Et après?
M. COULON
On vous relâchera.
LE PÈRE JULES
Et après?
M. COULON
Vous ferez ce que vous voudrez.
LE PÈRE JULES
Vous trouvez que c'est juste?...
M. COULON
Je n'ai pas à vous dire si c'est juste ou non... c'est eomme ca... c'est comme ca...»
LE PÈKE JULES
Oui, mais c'est malheureux que ça soit comme ça. . .
M. COULOX
Au Dépôt!... A un autre... \On emmène le père Jules. Arsène Chantaud s approche.) Nom, prénoms.
CHANTAUD
Arsène Chantaud.
Vous êtes sans domicile ?
CHANTAUD
Oui, monsieur.
M. COULOX
Vous ne travaillez pas ?
CHANTAUD
Pardon. Je vends des pronostics aux courses.
M. COULON
Je ne vous conseille pas de vous en vanter. C'est défendu.
CHANTAUD
Je ne savais pas.
M. COULON
Il faut savoir, ^'ous n'avez pas de famille, pas d'enfants, qui puissent vous venir en aide ?
CHANTAUD, après une hésitation.
Non, monsieur.
Monsieur le commissaire de jîolice !.., {Tout le monde se lèi'e.)
LE COMMISSAIRE
Eh bien, Coulon, où en êtes-vous ?
M. COXJLON, montrant les vagabonds.
J'ai encore tout ça...
LE COMMISSAIRE
Allez les faire dans l'autre salle. Les ouvriers sont dans mon bureau.
M. COULON
Bien, monsieur le commissaire. [On fait sortir les i'agahonds.)