‹ Résultat des courses; comédie en six tableauxChapitre 67 sur 73 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

leS^ agents, m. coulox, le nouvel employé.

TOUS LES VAGABONDS, et, parmi eux, BOURI- GAILLE, HUBAC, FORTUNÉ RICH MID, et, perdus au dernier rang, ARSÈNE CHANTAUD et LE PÈRE JULES, VER-DE-VASE.

RICHARD FORTUNÉ, Iteureux.

Il fait chaud ici...

M. couLOX, facétieux.

Allons I... le premier de ces messieurs. [Hilarité parmi les vagabonds.)

l®"" AGENT, sans brutalité.

Un peu de silence !

VER-DE-VASE, très gai.

Oui, oui, m'sieu l'agent... Seulement, y a çui-là qui accapare tout le poêle.

l'agext Du silence !

VER-DE-VASE, à mi-voix.

Voilà, voilà, monsieur l'agent !

M. couLON, à Hiibac.

Avancez, vous... Nom... prénoms...

HUBAC

Hubac, Gustave...

M. COULON

Vous êtes sans domicile?

HUBAC

Probable... Sans ça. je ne serais pas ici.

M. COULON

Quel est votre métier ?

HUBAC

Garçon de café...

M. COULOX

Et vous ne trouvez pas d'ouvrage?... Vous aimez mieux vous la couler douce à ne rien faire. 'Au nouvel employé.) Ils aiment mieux ne pas travailler.

HUBAC

Je ne demanderais pas mieux que de travailler.

M. COULON

On dit ça.

HUBAC

Et c'est vrai.

M. COULON

Garçon de café, on trouve toujours de l'ouvrage.

HUBAC

Faudrait pouvoir se présenter avec d'autres habits que ceux-là.

M. COULON

Le fait est qu'avec Aolre costume, on ne voudrait pas de vous au café Riche. // rit. Les agents rient et aussi plusieurs vagabonds.)

l*"'" AGENT

Du silence !

M. COULOX

Vous avez déjà été condamné ?

HUBAC

Oui. Deux ou trois fois.

M. COULON

Mettons trois fois pour ne pas se tromper. Pourquoi ?

HUBAC

Deux fois pour vagabondage. Une fois pour avoir mangé et pas payé. J'avais faim.

M. COULON

De quoi viA'ez-vous ? De la charité publique ?...

HUBAC

On fait ce qu'on }>eut. Faut bien manger.

M. COULON

Pourquoi êtes-vous venu ici ? Enfin ! c'est curieux, vous venez tous ici... Pourquoi ?

HUBAC

Ici ou autre part, c'est pareil...

M. COULOX

Vous croyez?... Pas pour nous... ça nous donne du travail par-dessus la tête... Vous ne pouvez pas aller aux autres commissariats, voyons ?

HUBAC

{Haussement cV épaules .)

M. COULON

Alors, c'est très chic de ne rien faire ?

HUBAC

Donnez-moi des habits pi'opres et je travaillerai.. . J'aimerais mieux ça, je vous jure!

Nous ne sommes pas ici à la Belle Jardinière.

HUBAC

Et la charité ?...

M. COULON

Vous n'êtes pas inscrit au bureau de bienfaisance?

HUBAC

J' peux pas, puisque j'ai pas de domicile.

M. COULON

Alors, on va vous envoyer au Dépôt.

HUBAC

C'est tout ce que vous pouvez faire pour moi ?

M. COULON, au nouveau.

Ils sont extraordinaires 1 Faudrait les habiller ! [A Hubac.) C'est tout.

HUBAC

On me relâchera demain et ce sera à recommencer.

M, COULON

Vous recommencerez si ça vous amuse.

HUBAC

Je sais bien ce que je ferai.

Quoi ?

HUBAC

J'insulterai un magistrat. Gomme ça, au moins, je n'aurai ni faim ni froid, jusqu'à la fin de l'hiver...

M. COULON

Voilai... Il trouve ca tout simple!... Au Dépôt.

l'agent

Par ici. (// le fait sortir par la porte de gauclic.)

M. COULON

A un autre... Toi... [Un enfant de sept à liuit ans s'avance.) Quel âge as-tu ?

l'enfant Huit ans...

M. COULON

Tu n'as plus tes parents ?

l'enfant Si^ monsieur.

M. COULON

Alors, qu'est-ce que tu faisais dans les rues, cette nuit, quand on t'a arrêté?

l'enfant, pleurant.

Je dormais sur un banc.

M. COULON

Pourquoi n'es-tu pas rentré chez toi ?

l'exfaxt Pour ne pas être balUi.

M, COULO.V

Pourquoi t'aurait-on battu?... [V en faut pleure et ne répond pas.) Pourquoi ?

l'enfant

Parce que... on m'avait envoyé faire des commissions... j'ai perdu l'argent...

M. COULOX

Combien ?

l'enfant, sanglotant.

Vingt... Vingt sous... J'ai cherché longtemps... et puis j'ai pas osé rentrer...

M. COULON, bonhomme.

On va te l'econduire chez tes parents.

l'enfant, suppliant.

Oh ! non ! m'sieu ! non ! je ne veux pas ! je ne veux pas !... Je vous en prie, m'sieu gardez-moi ! M. COULON, doux.

Mais on ne peut pas, mon petit... on va te reconduire... on fei'a promettre à tes parents de ne pas te battre. [A un agent.) Emmenez-le. [L'agent l'enimène. Il est forcé de traîner l'enfant qui sanglote et crie.)

l'enfant Je n' veux pas. Je n' veux pas !

M. coulon, à lui-même.

Pauv' gosse!... A un autre... Fiastel... (Fe/'-c/el'asc s'avance.)

VER-DE-VASE

Voilà, m'sieu !

M. COULON

C'est encore toi?

VER-DE-VASE, très gai.

Vous voyez, m'sieu... Ça va bien?...

M. COULON

Il y a combien de temps que tu ne travailles pas ?

VER-DE-VASE

Depuis que j'ai quitté chez M. Lesterel il y a trois mois.

M. COULON

Pourquoi n'y rentres-tu pas ?

VER-DE-VASE

Y a plus d'ouvrage... 11 n'y a plus qu'un ouvrier.

M. COULON

On va autre part.

VER-DE-VASE

Ça m'embête.

M. COULON

Tu aimes mieux ne rien faire ?

VER-DE-VASE , riant.

Oui, m'sieu.

Tu veux que je t'envoie au Dépôt?

VER-DE-VASE

Oui, m'sieu... Fait pas chaud dehors.

M. COULON

Eh bien, tu vas aller chercher du travail, ça te réchauffera.

VER-DE-VASE

Je vais...

M. COULON, a r agent.

Mettez-le dehors.

VEU-DE-VASE, désolé.

Oh! m'sieu ! envoyez-moi au Dépôt... Qu'est-ce que ça peut vous faire ?

M. COULON

Non.

VER-DE-VASE

Je reviendrai ce soir... vous serez bien avancé ?... Envoyez-moi-z-y, m'sieu.

M. COULON

Non. Dehors. [L'agent l'entraîne et le fait sortir par la porte du fond.)

VER-DE-VASE, en sortant.

C'est pas chic... Au revoir, m'sieu... A demain. [Il sort. Hilarité parmi les vagabonds.)

A un autre.

RICHARD, le plus sordidc de la bande.

V'ià, m'sieu.

M. COULON

Comment vous vous appelez ?

RICHARD

Richard.

M, COULON, riant.

Eh bien! vous- n'en avez pas l'air... Voire prénom?

RICHARD

Fortuné...

M. COULON

Vous vous moquez de moi! Je vous engage à ne pas vous moquer de moi, vous entendez?

RICHARD, très humble.

Je ne me moque pas de vous, monsieur. Je m'appelle Richard Fortuné... C'est pas ma faute... Vous avez là mon livret militaire.

M. COULOX

Il n'y a pas à dire... c'est vrai... Vous devriez changer de nom. (// ne répond pas.) Voulez-vous changer de nom ?

RICHARD

J'sais pas.

Votre dernier domicile ?

RICHARD

INIelun.

M. COULOX

La prison ?

RICHARD

Naturellement. Sans ça, j'aurais jamais été à Melun.

M. COULON, riant.

Ah! ah! sans ça tu n'aurais jamais été à Melun... Et avant, où étais-tu ?

RICHARD

A Chartres... à côté de Chartres.

M. COULOX

Qu'est-ce que tu faisais.

M. COULOX

M'sieu ?

M. COULOX

Quel était ton métier?...

RICHARD

Garçon de ferme.

Pourquoi as-tu été en prison?

RICHARD

Parce qu'on m'a pris en train de mettre des collets pour les lapins.

M. COULON

Alors, en sortant de prison... tu es venu à Paris ?

RICHARD

Oui, monsieur.

M. COULON

Qu'est-ce que tu vas faire à Paris ?

RICHARD

J' sais pas.

M. COULON

Tu ne sais pas... Et comment mangeras-tu?

RICHARD

J' sais pas...

M. COULOX

Tu ne sais pas non plus... Tu mettras des collets aux lapins ?

KICIIARD, riant.

Des collets...

Ça te fait rire ?...

niCHARD

Oui, m' sicu...

M. COULON

On va t'envoyer au Dépôt... Et quand tu sortiras... comment feras-tu ?

RICHARD

J' sais pas...

M. COULON

Allons, au Dépôt.

l'agent, à Richard.

Par ici. [ïl le fait passer par la gauche.)

M. COULOX, au nouveau.

Ça en fait un de plus. On le reverra, celui-là. A un autre. [A une vieille.) Approchez.

LA VIEILLE

Oui, monsieur.

M. COULON

Quel âge avez-vous ?

LA VIEILLE

Soixante-dix-sept ans.

M. COULON

Vous ne travaillez pas?

LA VIEILLE

Si je pouvais!... Regardez mes poignets... [Elle pleure.)

M. COULOX

Mais à voti'e âge... pourquoi ne demandez-vous pas à entrer à l'asile de Villers-Cotterets ?

LA VIEILLE

J'ai demandé.

M. COULON

Eh bien?

LA VIEILLE

Il n'y a plus de place... Faut que j'attende qu'il en meure.

M. COULON

Vous n'avez pas d'enfants qui puissent vous venir en aide ?

LA VIEILLE

Non, monsieur... Ils n'en ont pas trop pour eux... Et puis, je ne peux pas m'entendre avec eux.

M. COULON

Alors, on va vous envoyer au Dépôt.

LA VIEILLE

J'y ai déjà été, monsieur... Mais je n'ai pas de chance, on ne veut pas me garder... J'ai faim...

Je vous donnerai tout à l'heure un bon de pain...

LA VIEILLE

J'ai faim... pour tout de suite.

LE NOUVEAU, tirant des sous de sa pocite et les donnant à M.Coulon.

Envoyez-lui chercher quelque chose...

M. COULON

Si vous voulez vous attendrir sur toutes les misères que vous verrez passer ici, vous n'avez pas fini. ^-1 un gardien, lui donnant les sous du nouveau.) Tenez... allez lui acheter un peu de pain et de charcuterie... Dites donc. (Tirant aussi des sous de sa poche.,.] Et un verre de vin... [Au nouveau.) Nous avons tort de faire ça, le règlenaent le défend !... Enfin, à un autre. [La vieille suit l'agent. Un enfant de douze ou treize ans approche. Très énergique et souibre.)

M. COULOX

Ton nom ?

BOURIGAILLE

Bourigaille.

M. COULON

Qu'est-ce que tu fais ?

BOURIGAILLE

Mousse.

D'où viens-tu ?

BOURIGAILLE

De Saint-Nazaire.

M. COULON

C'est vrai, ça ?

BOURIGAILLE

Voilà mes papiers de l'inscription maritime.

M. COULON

Ils sont en règle. Comment es-tu venu de Saint- Nazaire ?

BOURIGAILLE

A pied.

M. COULON

Comment as-tu mangé?

BOUHIGAILLE

J'ai mendié.

M. COULON

Où as-tu couché ?

BOURIGAILLE

Dans les granges.

M. COULON

Pourquoi as-tu quitté Saint-Nazaire ?

BOURIGAILLE

Parce que je ne trouvais plus à embarquer. La pêche ne fait plus rien.

M. COULON

Où vas-tu ?

BOURIGAILLE

Au Havre. On m'a dit que j'y trouverais de l'ouvrage.

M. COULON

Gomment y vas-tu ?

BOURIGAILLE

A pied.

M. COULON

Comment feras tu pour manger?

BOURIGAILLE

Je mendierai.

M. COULON

Tu ne veux pas qu'on t'envoie au Dépôt?

UÉSULTAT DES COURSES ! 189

lîOURlGAILLE

Non. Je veux aller au Havre.

M. COULON

Eh bien, va.

BOURIGAILLE

Au revoir, monsieur. (// sort.]

M. COULON

A vous. [Le père Jules s'ai'ancc, il est presque méconnaissable.)

LE PÈRE JULES

Oui, monsieur.

M. COULOX

Nom... prénoms ?...

LE PÈRE JULES

Jules Réelle. .. Le père Jules.

M. COULON

Votre âge ?

LE PÈRE JULES

Soixante-douze ans.

M. COULOX

Vous êtes sans domicile, sans moyens d'existence ?

LE PÈRE JULES

Je n'ai plus rien à moi... et je ne peux plus travailler.

M. COULOX

Vous n'avez pas d'enfants qui puissent vous venir en aide ?

190 RÉSULTAT DES COUlîSES !

LE PÈRE JULES

Ma fille est morte... J'ai une petite-fille... mais elle est partie.

M. COULON

Vous ne savez pas oi^i elle est ?

LE piinE JULES

Non, monsieur.

M. COULOX

On vous a arrêté... parce que vous mendiiez ?

LE piiRE JULES

Oui, monsieur... Je sais bien que c'est mal...

M. COULON

Alors ?

LP piîRE JULES

Je le regrette... Seulement, j'avais si faim !

M. COULOX

Vous n'avez jamais été condamné ?

LE PÈRE JULES, indigné.

Moi, monsieur !

M. COULON

Ben oui, vous. Qu'est-ce qu'il y aurait de drôle à ça ?

LE PÈRE JULES

Je suis un honnête homme.

M. COULOX

C'est pas ça qu'on vous demande. Avez-vous déjà été condamné?

LE PÈRE JULES

Non monsieur.

M. COULON

Où avez-YOus travaillé ?

LE PÈIÎE JULES

Cinquante-deux ans chez M. Lesterel, rue de Turenne... Du reste... Quand je disais que je n'avais plus rien à moi... Je me trompais... J'ai ça que j'aurais peut-être pu vendre, mais dont je ne me séparerai jamais. [Il pose sur la table un petit paquet enve loppé dans du papier.)

M. COULOX

Enfin, vous êtes en état de vagabondage. Vous couchez à la belle étoile et vous mendiez. Qu'est-ce que c'est que ça?...

LE PÈRE JULES

Ma médaille d'honneur... La médaille du travail.

M. COULON

C'est tout ce que vous avez économisé pendant cinquante ans ?

LE PÈRE JULES

J'avais des charges.

M. COULON

Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse de vous ?

LE PÈRE JULES

C'est pas à moi de vous le dire.

M. COULON

Rédigez une demande d'entrée à l'asile de Nanterre... Joignez-y un certificat du commissaire de police de votre quartier.

LE PÈRE JULES

J'ai pas de quartier, puisque je ne demeure nulle part.

M. COULOX

Et votre ancien patron ; il ne peut pas vous aider?

LE PÈRE JULES

Il m'a aidé. Seulement, à la fin, j'étais si mal habillé que je n'osais plus y aller. On est fier.

M. COULON

On va vous envoyer au Dépôt.

LE PÈRE JULES

On va nie mettre en prison... C'est donc un cxnme d'être sans pain et sans abri?...

iM. COULON

Ce n'est pas un crime, c'est un délit.

LE PÈRE JULES

Et après?

M. COULON

On vous relâchera.

LE PÈRE JULES

Et après?

M. COULON

Vous ferez ce que vous voudrez.

LE PÈRE JULES

Vous trouvez que c'est juste?...

M. COULON

Je n'ai pas à vous dire si c'est juste ou non... c'est eomme ca... c'est comme ca...»

LE PÈKE JULES

Oui, mais c'est malheureux que ça soit comme ça. . .

M. COULOX

Au Dépôt!... A un autre... \On emmène le père Jules. Arsène Chantaud s approche.) Nom, prénoms.

CHANTAUD

Arsène Chantaud.

Vous êtes sans domicile ?

CHANTAUD

Oui, monsieur.

M. COULOX

Vous ne travaillez pas ?

CHANTAUD

Pardon. Je vends des pronostics aux courses.

M. COULON

Je ne vous conseille pas de vous en vanter. C'est défendu.

CHANTAUD

Je ne savais pas.

M. COULON

Il faut savoir, ^'ous n'avez pas de famille, pas d'enfants, qui puissent vous venir en aide ?

CHANTAUD, après une hésitation.

Non, monsieur.

Monsieur le commissaire de jîolice !.., {Tout le monde se lèi'e.)

LE COMMISSAIRE

Eh bien, Coulon, où en êtes-vous ?

M. COXJLON, montrant les vagabonds.

J'ai encore tout ça...

LE COMMISSAIRE

Allez les faire dans l'autre salle. Les ouvriers sont dans mon bureau.

M. COULON

Bien, monsieur le commissaire. [On fait sortir les i'agahonds.)

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