‹ Résultat des courses; comédie en six tableauxChapitre 69 sur 73 · I.E COMMISSAIRE · texte numérisé non relu

I.E COMMISSAIRE

En A'oilà une idée ! Vous seriez mieux chez vous qu'à la belle étoile.

CHANTAUD

Non, je ne veux pas.

LE COMMISSAIRE

Pourquoi ?... Votre fils ne veut pas vous recevoir?

CHANTAUD

C'est moi qui ne veux pas qu'il me reçoive. Je ne suis pas qu'un vagabond; je suis... je suis un voleur.

LE COMMISSAIRE, joyeux.

Ah ! ah !... Contez-moi donc ça... (// s'assied.) On appartient à une petite ])ande de camlirioleurs ? Allons, mets-toi à table... Les noms... Tu auras du tabac. (// se frotte les mains.)

CHANTAUD

Non... Jai volé... mon patron pour jouer aux courses.

LE COMMISSAIRE, désappointé.

Ah ! ce n'est que ça ! (^i lui-même. )iQ croyais tenir une bonne affaire... Enfin, je vous écoute.

CHANTAUD

Il y a six mois... douze cents francs...

LE COMMISSAIRE

Il ne vous a pas fait arrêter ?...

CHANTAUD

Non... Il m'a fait signer un papier...

LE COMMISSAIRE

... « Je soussigné, un tel, reconnais avoir volé... » CHANTAUD, tête basse.

Oui.

Connu.

LE COMMISSAIRE

CHANTAUD

Je VOUS demande de m'arrèter, de me faire condamner. Au moins, quand j'aurai fait ma peine, je pourrai croire que j'ai payé ma faute, et personne n'aura plus le droit de me la reprocher... Tenez, monsieur, le jour oii j'entrerai en prison, ça sera comme un vrai soulagement.

LE COMMISSAIRE

Vous êtes fou.

CHANTAUD

Non. Songez donc à ce que j'endure depuis six mois. Tous ceux que je rencontre, tous ceux qui me parlent, je me figure qu'ils sont au courant et qu'ils vont finir par m'appeler voleur... Je n'ai plus osé travailler de mon métier. On m'offrait une place, je disais « oui », et puis je n'y allais pas, parce que j'avais peur des renseignements... Alors, peu à peu, j'ai senti que c'était fini, que je n'étais plus un homme comme les autres, que je ne faisais plus partie des honnêtes gens, que j'étais dégradé. C'est à cause de ça que j'ai quitté ma femme et mes en-

fauts... j'ai senti que j'élais une gêne, moi qu'il fallait nourrir et qui ne travaillais i^as... Une fois dehors, j'ai dégringolé... J'ai couché chez Fradin ou aux Halles.,, et puis il y a eu des jours oii vraiment j'ai eu faim. Et si je suis venu cette nuit au poste, je vais vous dire pourquoi : j'avais marché toute la soirée, et... alors... à la sortie des théâtres, en voyant qu'il y en a tant qui sont heureux... voilà ce qui m'a fait le plus... y a un monsieur que j'ai entendu et qui a dit à un autre. « Allons souper. » L'autre a dit : « J'ai pas faim — Moi non plus, qu'a repris le premier; ça ne fait rien, on mangera tout de même... » Ça m'a fait drôle d'entendre ça, moi, monsieur, qui depuis deux jours n'avais dans le ventre que la soupe qu'on donne le malin aux Halles... Il m'a passé dans la tête des idées que je n'avais jamais eues... J'ai marché encore et j'ai senti que j'allais devenir un voleur pour de bon, peut-être pis... Voj^ez-vous... ce que... ce que... ce qui se passait dans ma ^Dauvre caboche... non... j' peux pas vous dire ce qui se passait là-dedans... Tout de même... j'ai pas voulu... je ne sais pas pourquoi... je me suis rappelé je ne sais plus quelle chose, de quand j'étais tout petit, et j'ai pas voulu... non! non! pas ça... et je suis venu ici... pour qu'on me prenne... (// pleure. Long silence.)

LE COMMISSAIRE

Voulez-vous le voir, votre ancien patron ?

CHAXTAUD

Non!

LK COMMISSAIRE

Pourquoi ?

CHANTAUD

J' veux pas.

LE COMMISSAIRE

Pourquoi ?

CHA>TAUD

Si je VOUS le disais... c'est pour le coup que vous diriez que je suis fou.

LE COMMISSAIRE

Bah ! qui sait ?

ClIAXTAUD

Il vous semble, n'est-ce pas, que je devrais lui être reconnaissant de ne pas m'avoir fait arrêter.

LE COMMISSAIRE

Naturellement.

CIIANTAUD

Eh ! bien^ expliquez ça comme vous voudrez, je lui en veux.

LE COMMISSAIRE

Vous lui en voulez ?

CHANTAUD

Oui.

LE COMMISSAIRE

De quoi ?

Je ne sais pas.

LE COMMISSAIRE

Comment, vous ne savez pas ?

CHANTAUD

LE COMMISSAinE

Si...

Alors ?

CHAXTAUD )

Je ne saurais pas bien le dire... Je lui en veux de... Je lui en veux de n'avoir pas compris que j'étais un honnête homme tout de même...

LE COMMISSAIRE

II était dans son droit.

CHANTAUD

Justement... il aurait dû savoir qu'il y avait son droit... oui... mais qu'il y a quelque chose pardessus.

LE COMMISSAIRE

Quoi ?

Quelque chose de plus fort je vous dis ... déplus sacré, si vous voulez... c'est d'avoir pitié... c'est de comprendre les choses... c'est d'avoir plus de bonté... c'est... ben... tenez... tout simplement, c'est de savoir pardonner.

LE COMMISSAIRE

Oui. Si on vous avait volé, vous n'auriez pas fait autrement.

CHANTAUD

C'est vrai... Mais ce qu'on demande aux autres, à ses supérieurs, c'est quelque chose de mieux que ce qu'on aurait fait soi-même.

LE COMMISSAIRE, après avoir sonné, à un agent. Emmenez-moi cet homme-là. Envoyez un inspecteur prévenir sa famille.

CHANTAUD

Je ne veux pas ! Je ne veux pas !

LE COMMISSAIRE

On ne vous demande pas votre avis. [A V agent.] Faites !

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