SCÈNE II JULIETTE, MADAME CHANTAUD, AUGUSTE
JULIETTE, à sa mère.
Il ne peut pas être ici avant un quart d'heure.
Asseyez-vous, monsieur Auguste.
AUGUSTE
Vous ne voulez pas me donner la main... mademoiselle Juliette... ?
JULIETTE
Pourquoi... Elpourquoi èles-vous revenu? Croyezvous que vous ne m'avez pas assez fait pleurer ?
AUGUSTE
Je vous assure que j'avais et que j'ai encore de l'amitié pour vous ; je puis bien le dire devant votre mère. Et beaucoup ; seulement, je voudrais savoir assez bien parler pour me faire comprendre... Quand on est des ouvriers, on ne peut pas s'aimer comme dans des livres... parce qu'il y a, malgré nous, avant tout, la peur de tomber dans la misère...
JULIETTE
Quand on s'entend bien, ça ne compte pas et ça n'arrive pas.
AUGUSTE
C'est ce que je crois maintenant, mais je ne l'ai pas compris tout de suite. 11 faut que vous m'écouliez. Depuis que j'ai l'âge de raison, je n'ai qu'un désir : n'être plus dans un atelier, être mon maître, m'établir... J'ai choisi l'état de crémier... D'autres que vous ; qui connaîtraient pas les ouvriers, me trouveraient ridicule ; vous qui savez ce qu'on souffre, et ce qu'on est, ce n'est pas la même chose. Cette idée est devenue une idée fixe, comme on dit. Il le faut bien, puisque j'ai pu, à l'âge que j'ai, économiser huit cents francs pour me passer cette idéelà. Dame, si tous étaient contre moi, les marchands de vins ne feraient pas leurs affaires. Je voulais me marier. Dans les romances, on ne parle que d'amour, mais dans la vie, va te faire fiche, il y a autre
chose... Vous ne dites rien, vous me laissez parler... c'est peut-être pas la peine que je continue.
JULIETTE
Si.
AUGUSTE
Quand j ai su que vous aviez six cents francs à la Caisse d'épargne, je me suis dit : « Alors demandelà, tu pourras t'établir, tu travailleras ferme, et tu n'auras jamais le chagrin de la voir malheureuse avec tes gosses. (Se reprenant.) Avec tes enfants «, Et puis quand j'ai vu que vous ne les aviez plus... (// s'arrête.)
JULIETTE
Eh bien?
AUGUSTE
C'est là où i'ai été bêle.
MADAME CHAXTAUD
Ah ! oui!... vous pouvez le dire, M. Auguste.
AUGUSTE
iS "est-ce pas?... alors, un jour, Victor est venu... 11 n'avait pas l'air engageant. Il voulait me casser la g... figure... Je lui ai dit, si tu y tiens, je suis ton homme... seulement on pourrait causer d'abord... alors, on a causé... Et je viens pour vous dire... Si ça vous va toujours, maman viendra voir vos parents... Et puis, on fera comme on pourra... Mais je ne peux pas continuer à être aussi malheureux. C'est tout. [A Juliette qui pleure doucement.) Voilà encore que je vous fais pleurer... J' vous dis, j' suis un serin !
208 KÉSULTAT DES COURSES !
MADAME CHANTAUD
Non... On ne peut pas dire ça, seulement vous avez eu tort de ne pas avoir de confiance... Juliette... ne pleure plus.
JULIETTE
Je ne pleure plus... C'est passé... Je suis bien contente... [A sa mère.) Mais il faut tout lui faire savoir maintenant.
MADAME CHANTAUD
Oui, nous avons eu un malheur...
AUGUSTE
M. Chantaud... oui... Victor m'a raconté,
MADAME CHANTAUD
Il est parti d'ici... Il a été très malheureux...
.IULIETTE
Si vous saviez ! J'allais lui porter à manger sur un banc, place du Château-d'Eau...
MADAME CHANTAUD
Il ne voulait pas revenir. Alors, Juliette a eu une idée... Sa grand-mère est alh'e dire à mon mari que Juliette était malade, très malade, très malade... Et comme c'est à Victor surtout qu'il en veut... elle lui a assuré que Victor n'était plus ici... Nous l'attendons...
AUGUSTE
Je m'en vais,
JULIETTE
Non... Restez... Gomme il croyait que c'était de sa faute, ce qui s'est passé entre nous, ça lui fera plaisir de vous voir là.
AUGUSTE
Alors, vous voulez bien !...
JULIETTE, rieuse.
Oui, mais jiour vous punir... on allendra que j'aie refait des économies. [Entre GrancV Mère ; elle laisse la porte oin'erte.)