DISCUSSION
VANGHETTI écrit: «(La chirurgie cinéplastique ne consiste pas actuellement dans une ou deux techniques précises pour tous les cas qui se présentent, mais dans l’application d’une technique générale qui doit contribuer à résoudre un grand nombre de problèmes toujours différents lesquels dépendent de la topographie, de la pathologie et de la prothèse, de façon que la solution du problème sera l'affaire de l'esprit d’invention personnelle du chirurgien auquel s'offre un champ très vaste pour pouvoir montrer toutes les ressources de sa technique à n'importe quel moment ou endroit, où il opérera. » Mais en présence d’un moignon d’avantbras la chirurgie plastique peut choisir entre deux méthodes: la cinématisation proprement dite et la phalangisation ou individualisation du radius et du cubitus
De ces deux méthodes, quelle est la meilleure? Examinons la question du double point de vue de l’utilité et de l'esthétique et comparons les résultats obtenus dans les deux procédés.
Pour que l'intervention soit utile il est nécéssaire que le rendement énergétique ait une certaine valeur. Quel est-il avec les mains artificielles? Tous les auteurs s'accordent à reconnaître qu’il est très faible et d'autant
plus que l’amputation de l’avant-bras a été pratiquée plus près du coude et que par conséquent les mouvements de pronation et de supination sont plus réduits s’il s’agit d’une prothèse à rotation.
Les mains, si perfectionné que soit leur mécanisme, ne permettent pas d'accomplir des travaux pénibles. Tenir un journal, une cigarette, une cuiller, un crayon, c'est tout ce qu’elles sont capables de faire. TUFFIER estime que les mouvements que donne la cinématisation à un appareil prothétique perdent les 9/10 de la force des muscles. L'appareil est animé d’une puissance tout à fait insuffisante pour le travail. Les mains sont à vrai dire suivant l'expression de TUFFIER » des mains de profession libérale ».
On ne saurait néanmoins méconnaître l'importance de ces résultats. La cinématisation rend des services incontestables et adoucit en particulier le sort des malheureux qui présentent une mutilation bilatérale.
D'autre part, quelle force peut développer une pince radio-cubitale? Il est certain qu’elle n’est pas considérable, mais elle n’est pas inférieure à celle que donne la main artificielle. Nos opérés accomplissaient des actes identiques à ceux réalisés avec une maïn artificielle. Peut-être même avec de l'entraînement obtiendrait-on des résultats plus importants. C’est ainsi que des blessés opérés par KRUKENBERG étaient capables de soulever des poids assez lourds.
En somme au point de vue purement énergétique les deux méthodes sont équivalentes. Mais, pour qu’une cinématisation soit réellement utile il faut qu’elle apporte aux mouvements qu'elle détermine, de la précision. Or, la précision d’un mouvement dépend es-
sentiellement de la sensibilité de l'organe qui l’exécute. Dans cet ordre d'idées, la cinématisation se révèle nettement inférieure à la phalangisation. L’absence de sensibilité, ainsi que le fait remarquer TUr- FIER, place le membre cinématisé dans une situation assez semblable à celle d'un membre atteint d’ataxie.
Les sujets qui en sont porteurs sont obligés de guider leurs mouvements avec leur vue. Ils ne possèdent qu’un contrôle très vague de l’acte de la préhension. Bien différente est la phalangisation. La pince est pourvue d’une sensibilité parfaite. L'un des opérés de PUTTI est très intéressant à cet égard, parce que, étant aveugle, la phalangisation lui permit d'apprendre à écrire et à lire par la méthode de BRAILLE.
Aïnsi donc, en résumé au point de vue de l'utilité la digitalisation marque une supériorité évidente sur la cinématisation. Elle procure une force aussi élevée et acquiert une valeur beaucoup plus grande à cause de la sensibilité qu’elle confère à la pince radio-cubitale.
Passons maintenant au point de vue esthétique, moins important, mais non pas négligeable. On a dit que la séparation radio-cubitale donnait naissance à une sorte de pince en forme de bec d'oiseau extrêmement laide que les opérés cherchaient à dissimuler le plus possible. Certes, les mains artificielles ont une allure beaucoup plus esthétique que les pinces de PUTTI ou de KRUKEN- BERG. Encore convient-il de faire une différence entre les deux. La pince de KRUKENBERG, avec ses branches longues, et disgracieuse, ressemble assez bien en eflet à un long bec d’oiseau, mais celle de PUTTI au contraire est constituée par des mors de faible longueur, 5 cm. environ, qui n’a pas un si vilain aspect.
Quoiqu'il en soit, nous reconnaissons que la phalangisation ne possède pas l'élégance de la main artificielle, mais il ne s’en suit pas qu’elle soit un objet de répulsion pour ceux qui l'ont subie.
Enfin, la phalangisation est d’un emploi plus pratique, si l’on peut dire, en ce sens qu'elle ne comporte pas l’usage d’un instrument dont le perfectionnement même rend plus aléatoire son bon fonctionnement.
D'ailleurs nous ferons remarquer encore avec d’autres auteurs que la séparation du radius et du cubitus n’empêche pas, surtout si l’on a suivi la méthode de PUTTI, d'adapter au moignon digitalisé un appareil de prothèse.
Nous conclurons en disant qu’à notre avis, dans tous les cas où l’on veut pratiquer une opération plastique sur un moignon d’avant-bras, la phalangisation ou digitalisation nous paraît être supérieure à la cinématisation proprement dite principalement en raison de ses qualités tactiles.