M. HERBERT SPENCER
M. F. Howard Collins, après avoir durant plusieurs années rempli la tâche que sa bonne volonté lui avait fait entreprendre, et qu'il a si bien su accomplir, de préparer les tables des matières de mes livres, veut encore augmenter les obligations que j'ai envers lui en se chargeant d'un travail bien plus considérable et plus difficile. Il a exprimé le désir de faire un abrégé de la Philosophie Synthétique, et m'a demandé si, dans le cas où cet abrégé serait fait d'une manière satisfaisante, je consentirais à ce qu'il fût publié. J'y ai consenti, après quelque réflexion.
Il est bon d'étudier une carte avant de s'embarquer pour une région inconnue, et on obtient une conception préliminaire plus aisément par une petite carte des contours extérieurs que par une grande carte chargée de détails. De même, avant de commencer une série de volumes qui traitent de sujets variés, tout en étant cependant animés d'un même esprit général, une vue d'ensemble présentant les idées maîtresses en un espace plus restreint, et débarrassées de détails laborieux, ne peut manquer d'en faciliter l'intelligence. L'abrégé auquel M. Collins a consacré cinq années remplit ce but.
Mon mauvais état de santé m'a empêché de le lire en entier, mais les parties que j'en ai lues, prises au hasard, m'ont
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paru très bien faites. Les résumés sont à la fois clairs et exacts. Je dois avouer que j'ai été quelque peu surpris de voir qu'il est possible de faire tenir tant de choses dans un espace si restreint, sans rien sacrifier de l'intelligibilité. Naturellement, étant dépourvus d'exemples à l'appui, ces extraits de chapitres et de sections ne sauraient donner des conceptions vives et définies ; mais les germes de conceptions qu'ils présentent préparent la voie aux idées développées qu'on trouvera dans les chapitres et les sections mêmes.
Écrire une introduction à une autre introduction pourra sembler étrange ; mais l'abrégé que M. Collins a fait, en un volume, de matières qui en remplissent dix, peut lui-même être abrégé en trois pages, constituant naturellement une série de propositions très abstraites. Il y a environ dix-huit ans qu'un de mes amis américains me demanda, en vue d'un certain but qu'il m'indiqua, de lui fournir un exposé succinct des principes cardinaux développés dans les ouvrages successivement publiés par moi, et dans ceux que je me préparais à publier. Je reproduis ici, pour ouvrir la voie à l'abrégé de M. Collins, cet exposé écrit pour mon ami, et qui a depuis fait son apparition en Angleterre sous une forme qui ne lui a pas donné beaucoup de lecteurs.
1. — Il se produit, dans l'univers en général, et en détail, une distribution incessamment renouvelée de la matière et du mouvement.
2. — Cette distribution toujours renouvelée constitue révolution là où prédominent l'intégration de matière et la dissipation de mouvement, et constitue la dissolution là où prédominent l'absorption de mouvement et la désintégration de matière.
3. — L'évolution est simple lorsque le procédé d'intégration, autrement dit la formation d'un agrégat cohérent, s'opère sans complication par d'autres procédés.
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't. — L'évolution est composée lorsque, ;ï c^té de ce changeun'iit primaire d'un étal incohérenl ei 5ta1 cohérent, se produisent des changements secondaires «lus à des différences dans
les circonstances des différentes parties de l'agrégat.
:i. — Ces changements secondaires constituent la transformation de ce qui es1 homogène en ce qui est hétérogène — transformation qui, de même que la première, se voit dans l'univers considéré comme un tout, et dans tous (ou presque tous) ses détails : dans la masse des'étoiles et des nébuleuses; dans le système planétaire; dans la terre comme masse inorganique; dans chaque organisme, végétal ou animal (loi de Von Baer) ; dans l'agrégat des organismes à travers les temps géologiques ; dans l'esprit ; dans la société; dans toutes les productions de l'activité sociale.
6. — Le processus d'intégration, agissant localement aussi bien que généralement, se combine avec le procédé de différenciation pour que ce changement ne soit pas simplement de l'homogénéité à l'hétérogénéité, mais d'une homogénéité indéfinie à une hétérogénéité définie ; et ce caractère de définition croissante qui accompagne le trait d'hétérogénéité croissante, est, de même, observable dans toutes les choses, et dans toutes leurs divisions ou subdivisions, même les plus petites.
7. — A côté de cette redistribution de la matière composant tout agrégat en voie d'évolution, se produit une redistribution du mouvement conservé par ses composés par rapport les uns aux autres : ici encore, peu ci peu, le caractère hétérogène devient plus défini.
8. — En l'absence d'une homogénéité infinie et absolue, cette redistribution dont l'évolution est une phase, est inévitable. Voici les causes qui la rendent nécessaire :
9. — L'instabilité de l'homogène, résultant des différents périls que causent les différentes parties d'un agrégal limité quelconque par le fait de forces incidentes. Les transformations qui en résultent sont compliquées par :
10. — La multiplication des effets. Chaque masse, ou partie d'une niasse sur laquelle s'exerce une force, subdivise et différencie cette force qui, sur ce, s'en va produisant des changements divers ; et chacun de ces changements enfante d'autres
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changements se multipliant pareillement, la multiplicité de ceux-ci devenant plus grande à mesure que l'agrégat devient plus hétérogène. Et ces deux causes de différenciation croissante sont favorisées par :
11. — La ségrégation, procédé qui tend constamment à séparer les unités qui diffèrent entre elles et à réunir les unités qui se ressemblent, servant ainsi continuellement à rendre plus vives ou plus définies les différenciations résultant d'autres causes.
12. — L'équilibration résulte finalement de ces transformations que subit un agrégat en évolution. Les changements se poursuivent jusqu'à ce que l'équilibre soit établi entre les forces auxquelles toutes les parties de cet agrégat se trouvent exposées, et les forces que ces parties leur opposent. L'équilibration peut traverser une période de transition de mouvements s'équilibrant (comme dans un système planétaire) ou de fonctions se contrebalançant (comme dans un corps vivant) avant d'en arriver à l'équilibre final ; mais l'état de repos, chez les corps inorganiques, ou la mort chez les corps organisés, est la limite nécessaire des changements qui constituent l'évolution.
13. — La dissolution est le changement opposé que tôt ou tard chaque agrégat ayant évolué doit subir. En demeurant exposé à des forces non-équiiibrées qui l'entourent, chaque agrégat court le risque d'être dissipé par l'augmentation, graduelle ou soudaine, du mouvement qu'il contient, et cette dissipation de l'agrégat, subie rapidement par les corps animés naguère, subie lentement par les masses inanimées, doit être subie à une période indéfiniment éloignée par chaque masse planétaire ou stellaire, qui lentement évolue depuis une période indéfiniment reculée dans le passé, le cycle de ses transformations se complétant ainsi.
14. — Ce rythme d'évolution et de dissolution se complétant en de courtes périodes pour les petits agrégats, et se complétant dans les vastes agrégats distribués à travers l'espace en des périodes que la pensée humaine ne saurait mesurer, est, autant que nous pouvons le voir, universel et éternel, chaque phase alternante du procédé prédominant tantôt dans une région de l'espace et tantôt dans une autre^ suivant que les conditions locales en décident.
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15. — Tous ces phénomènes, depuis leurs grands traits jusqu'à leurs détails les plus minutieux, sont des résultats nécessaires de la persistance de la force, sous ses formes de matière et de mouvement. Étant donné que ces formes sont distribuées à travers l'espace, et leurs quantités ne pouvant changer, par augmentation ni diminution, il doit en résulter inévitablement les continuelles redistributions que l'on distingue sous les noms dévolution et de dissolution, aussi bien que les traits spéciaux que l'on a énumérés ci-dessus.
16. — Ce qui persiste invariable en quantité, mais toujours se modifiant dans sa forme sous ces apparences sensibles que nous présente l'univers, dépasse la conception et la connaissance humaines; c'est une puissance inconnue et inconnaissable que nous sommes obligés de reconnaître comme sans limites dans l'espace, et sans commencement ni fin dans le temps.
Pour revenir au résumé que M. Collins a fait dans le volume que voici, j'ajouterai seulement qu'il ne sera point profitable d'en lire beaucoup à la fois. On se fatigue aisément, et l'on ne garde qu'une faible impression d'une longue série de propositions abstraites, que n'accompagnent pas des exemples concrets. Le lecteur fera mieux de ne lire qu'une section à la fois, et de chercher lui-môme des exemples des principes énoncés, avant de passer à la section suivante.
Herbert Spencer.