INANITION — RÉGIME DÉFECTUEUX
Toutes les substances alimentaires comprennent au moins trois éléments primitifs : le carbone, l’hydrogène, l’oxygène; les composés protéiques, renfermant un élément de plus, l’azote, forment les substances quaternaires; celles-ci, plus que les corps ternaires, se dissocient d’une manière incomplète; elles ne se consument pas entièrement, et l’azote ne s’en dégage point sous la forme gazeuse ; aussi sou exhalation par le poumon n’augmente jamais, du moins d’une façon appréciable, sous l’influence du régime protéique; l’azote a son principal émonctuire par les reins, et s’élimine avec les urines sous forme d’urée; c’est là le produit d’oxydation le plus avancé que fournisse la combustion des matières albuminoïdes; c’est en urée qu’elles se transforment presque en totalité. Tout ce qui des albuminates n’aboutit pas à ce produit ultime forme de l’acide urique, de la créatine, de la leucine ou tyrosine.
Les aliments quaternaires ou azotés, avant de subir ces métamorphoses, servent à la réparation et au développement des organes; c’est pour ce motif que les matières albuminoïdes portent le nom d’aliments plastiques. Une deuxième classe d’aliments est formée par les matières grasses, amyloïdes et sucrées, qui, à l’aide de l’oxygène, se consument et font les frais de la calorification ; c’est pourquoi ils sont désignés sous le nom d’aliments respiratoires.
Mais ceue classification n’est plus admissible; car la calorification n’est pas un but; la chaleur n’est qu’un résultat des méta-
morphoses chimiques qui s’opèrent daris l’organisme ; elle peut se former aux dépens des substances azotées aussi bien que des corps ternaires.
La valeur nutritive et calorifique des aliments, ainsi que je l’a prouvé, ne doit reposer ni sur la proportion d’azote ni sur la quantité de carbone qu’ils contiennent. L’azote doit être, relativement î l’oxygène, dans des proportions telles que le composé soit accessible encore à l’oxydation ; le composé le plus azoté et le moins oxydé doit être le plus apte à la réparation de nos tissus ; à ce titre la fibrine et l’albu— mine tiennent le premier rang; au contraire, l’urée, qui est un produit entièrement oxydé, ne peut plus servir à l’alimentation, bien qu’il renferme près de 46 pour 100 d’azote.
Le pouvoir calorifique des aliments est dû également à leur degré d’oxydabilité ; or celle-ci ne dépend pas uniquement du carbone et de l’hydrogène, mais de leur rapport avec l’oxygène. Le carbone et l’hydrogène, pour se transformer en acide carbonique et èau, exigent d’autant plus d’oxygène que le composé alimentaire en contenait moins; la pauvreté en oxygène et la richesse en hydrocarbones constituent la meilleure condition thermogène d’un aliment.
Sous ce rapport, on peut établir la hiérarchie suivante : d’abord les graisses, puis les substances albumineuses et musculaires, et, en troisième lieu, les matières amylacées et saccharines.
Ration normale. — Pour que l’organisme conserve son mtegritéil faut une véritable équation entre les ingesla et les excreta; or, dans les conditions normales de la vie, un homme sain qui pèse 70 kilogrammes et qui observe le repos, rend de 2i à 30 grammes d’urée, qui représentent près de 18 grammes d’azote. Ajoutez à ce chiffre 1 gramme d’azote contenu dans l’acide urique ou la créatine de l'urine, plus 2 grammes d’azote éliminés par l’intestin, et on aura un total de 21 grammes d’azote en vingt-qualreheures. D’uneautrepart, l’homme adulte exhale, par le poumon et la peau, 216 à 230 grammes de carbone ; il doitdone trouver dans sa ration quotidienne 21 grammes d’azote et 230 grammes de carbone; sinon le dépérissement s’ensuit.
Mais (et j’insiste surce point qui n’avait pas été suffisamment mis en lumière), pour que l’azote absorbé puisse couvrir la dépense d’azote, il faut qu’en même temps celle de carbone soit intégralement couverte
par l’aliment carbonifère. On comprend maintenant comment une alimentation insuffisante par la qualité peut entraîner l’inanition aussi bien que pourrait le faire une ration incomplète. Un régime non azoté ■produit les mêmes désordres que l’abstinence; mais ce qui parait plus étrange, c’est qu’une nourriture exclusivement azotée finit aussi par amener le dépérissement; la raison de ce fait a longtemps échappé ; on sait maintenant, depuis mes recherches complétant celles de Voit, que, pour que l’azote absorbé puisse couvrir la dépense d’azote, il faut qu’il y ait en même temps équation entre la recette et la perte de carbone.