VIII. Chouchou : Petite fille très jolie, ou plutôt
LE PALAIS-nOYAL 2o3
mignonne, d'environ douze ans, que conduit une grosse femme dont l'air annonce tous les vices.
IX. Ckcilia : C'est une blonde faite au tour, ayant la démarciie voluplueuse, Tair distingué. Elle est ordinairement en jupe de gaze, avec un corset brun uni, ou tout en blanc. Elle ne va jamais seule, et donne toujours le bras à une sorlc de cuisinière ou de femme de chambre. On l'appelle la Blonde voluptueuse.
X et XI. CÉCILE et Rosette : Deux petites fdles, d'environ 14 à 15 ans, toujours ensemble. Cécile est très jolie, mais coquine, insolente ; Rosette est brune, un peu pâle, mais douce, complaisante. On va à la maison pour Cécile ; l'on y reste pour Rosette.
XÏI. Zaïre : Fille svelte, presque toujours mise en rayé brun. Elle est d'une jolie figure arrondie et riante. Nous l'avons connue dans une occasion singulière ! Le 1" octobre 1789, un garde national la rencontra dans l'allée la plus proche du club, et lui parla. Après une vingtaine de pas, elle voulut le quitter, et prendre l'allée du milieu. L'homme la retint, et lui saisissant assez rudement le bras, il lui dit : « Marche là, devant moi, sur cette ligne. » Et elle marcha ; mais en lançant un regard désarmant, si doux, si touchant, qu'il nous fit impression. En effet, cette soirée-là, les filles du Palais- Royal étaient le jouet de la jeunesse indisciplinée, qui les entourait, les troussait et les fouettait. Nous ne sommes ni les soutiens, ni les apôtres du vice, mais nous disons que cette coupable licence, que l'on souffre, sans mot dire, accoutume une jeunesse, composée d'apprentis, à devenir cannibale... Aussi, la pauvre Zaïre tremblait-elle que le jeune garde-bourgeoise ne la livrât à ces Tigpots . Elle fit tout ce qu'il voulut. Nous observâmes qu'un des ordres qu'il lui donna, fut d'aller embrasser un abbé; puis, de se trousser au milieu de l'allée. Il fallait voir l'air de Zaïre !... Elle nous
fit pitié ; nous la délivrâmes, malgré notre infirmité notoire.
XIII. Adélaïde : Grande et charmante fille, ayant l'air aussi décent que son état Test peu. Elle paraît rarement, et toujours avec une grosse femme qui, dès qu'on l'a regardée, dit : Nous allons à la maison. Et elle y va. On la nomme I'Athénienne.
XIV. Dorine, ou la Philosophe : C'est une fille de 24 ans, l'air distingué, ordinairement vêtue en mousse line sur un fond rose. Elle marche avec grâce et lenteur; ce qui lui sied, à cause de sa délicatesse. Elle est très polie, et sa conversation a des charmes.
XV. Coquine : C'est une petite friponne, "souvent en corset rose, bleu ciel, ou aurore, avec la jupe de gaze : elle est très jolie, très effrontée, très provocante, et elle a choisi le nom qui la caractérise.
XVI. Elise : Femme taillée par la volupté plutôt que par les grâces : elle a 25 à 26 ans ; sa taille est épaissie, mais admirablement coupée; sa marche, son tour de jupe, son port de tête inspirent la volupté. On ne la voit qu'en blanc, en jupe non traînante ; celle à la mode, malgré sa grâce, lui ferait perdre quelque chose.
XVII. Eléonore : C'est une éveillée, le plus souvent en corset brun, avec la jupe de gaze traînante : elle est vive, enjouée, et donne plus de plaisir par Momus, que par Cypris.
XVill, XIX, XX, XXI, XXII, XXIII, XXIV. SoFiE, Angélique, adèle, Zéfire, Zoé, Esther, Zilia : jeunes personnes, qui viennent rarement dans le jardin le soir, quoiqu'elles demeurent dans une maison voisine, chez une célèbre MatruUe. On les nomme les Houris, Sofie est brune, Angélique est blonde, Adèle est rouge, et Zéfire cendrée. Lorsque vous entrez, on vous livre à Sofie, qui, modestement parée, vous reçoit avec une politesse bourgeoise et vous persuade que vous êtes
avec nno honnête fille : elle aiguise les désirs, et ne les satisfait pas. Au moment où vous devenez pressant, une porte s'ouvre, vous poursuivez la belle, et vous tombez dans les bras d'Angélique, qui a beaucoup plus d'éclat. Vous trouvez ici une douce langueur, et tout ce qui peut flatter la vue, des pieds à la tcte. Excité par tant de charmes, vous voulez jouir... Angélique se dérobe,et vous trouvez Adèle.
Celte belle rouge ne blesse par aucun défaut de sa couleur ; elle n'a ni odeur, ni taches rousses : c'est une blancheur éblouissante ; elle est plus parfaite qu'Angélique : vous êtes en feu. Elle disparaît, comme les deux autres, et vous trouvez Zéfire.
C'est une céleste créature que celle-ci, et la plus belle des quatre : ses cheveux fins, son air touchant, ses manières caressantes vous empêchent de regretter ses compagnes. Vous ne vous possédez plus, et la délicate Zéfire ne pourrait se défendre d'un homme vigoureux. Quatre nouvelles filles très jolies viennent à son secours, vous enlèvent, elle fuit, et vous vous refroidissez avec une des quatre.
Zoé est destinée à doubler Zéfire, et non à la remplacer : c'est une charmante blonde ! mais ce n*est pas Zéfire.
Esther est une noire parfaite, ayant l'air tendre, languissant; elle parle à peine français, mais ses demiexpressions sont touchantes et voluptueuses : elle est née en Afrique, au royaume de Juida; c'est une des filles d'un grand du pays ; le fils aîné, héritier unique du père, la vendit avec sa mère aux Européens.
Zilia est métive, un peu cuivrée, et paraît descendre d'une Péruvienne et d'un Français : elle a de belles couleurs rosées, et la peau d'un satiné admirable. On vous demande votre goût : on vous donne Esther, s'il est noir ; mais on ne vous la laisse pas : Zilia sur-
vient. Elle est unique, et jamais elle n'accorde le complément; de jolies, mais ignobles créatures la substituent.
On donne, pour tout cela, depuis un louis, jusqu'à deux, et l'on a de la volupté pour son argent. Mais après avoir passé par les mains de ces créatures, il n'est plus d'homme qui soit homme avec les femmes honnêtes ; il les fuit, il est blasé ; il est nul pour le mariage et la génération : un jeune seigneur, pour avoir un héritier, a été dernièrement obligé de conduire sa jeune épouse dans cette maison, sans la lui faire connaître ; elle a succédé à Zéfire, elle est devenue mère. Je ne sais mais il me semble que l'enfant, ainsi conçu, dans le délire de l'imagination d'un père affaibli, sera languissant, imbécile, ou vicieux. Les six belles, Sofîe, Angélique, Adèle, Zéfire, Esther et Zilia, se nomment les Hourls : on assure qu'elles sont encore vierges, et qu'au moment où elles auront cessé de l'être, la Matrulle leur en substituera d'autres, qu'elle fait élever pour ce rôle, dans une maison séparée.
XXV, XXVI, XXVII, XXV III . Dorothée, Jeanne, Agnès, Corisandre : L'art de la débauche est aujourd'hui porté, à Paris, beaucoup au delà de ce qu'il était chez les Romains, du temps de Pétrone, de Juvénal et de Martial ; c'est-à-dire, sous les Néron et les Domitien. Les quatre filles que nous venons de nommer, expriment, par leurs noms, leurs charmes, et leur caractère, celui des quatre héroïnes de la Pucelle de Voltaire : pour un louis, elles se succèdent ; pour six francs, on n'en a qu'une, et Ton choisit : l'un veut Jeanne, qui est terrible ; l'autre la douce et tendre Dorothée; celui-ci, Agnès la timorée; celui-là, la sotte Corisandre.
XXIX, XXX, XXXI, XXXII. Une autre Matrulle du Palais-Royal a trouvé un moyen nouveau de gagner de
l'argent : elle est riche ; elle a fait en grand son métier, qu'elle a pris par goût : avant d'être artiste, elle était atnatcusc : elle chorche partout de jolies fillettes qui ressemblent aux plus belles femmes de la cour et de la ville ; elle les leur fait voir, par des moyens qu'elle paie sans doute aux domestiques, les leur fait imiter du plus près possible ; les habille comme elles ; leur fait affecter le même son de voix, les mêmes nuances, adopter les mêmes mots favoris, les mêmes tournures ; et quand elle a réussi, elle découvre les hommes hors de portée, qui sont amoureux de ces dames, et leur fait payer cher une illusion Ixionne. Elle a ainsi vendu en effigie tout ce qu'il y a de grand à la Cour et dans le Royaume : elle donne à ces filles les noms de leurs ressemblances ; et comme les dames sont plus âgées, la MatruUe, par la parure, fait avancer l'aigaille du temps sur ces statues animées. On n'ose ici dire les noms qu'ont porté les quatre filles dont il est question dans cet article. On les appellera seulement Gerïuude, Isabelle, Rosiiîre, et Polhimme : la iNIatrulle se nommait Cunégonde.