DE L'HUMILITÉ DE JÉSUS -CHRIST DANS L'INCARNATION
Semctipsum exinanivit.
Il s'est anéanti lui-même. Philip, chap. 2.
PREMIER POINT
C'est un mystère incompréhensible à l'esprit humain que le mystère de l'incarnation ; et il n'yj avoit que l'esprit de Dieu qui pût nous en donner une juste idée, ni bien l'exprimer. Or, il l'a fait dans cette seule parole, qui comprend tout le fond et toutes les mer,veilles de ce mystère adorable : Dieu s'est anéanti (1). Voilà le grand secret caché dans Dieu durant toute l'éternité, et révélé dans le temps.
Qu'est-ce que l'incarnation du Verbe ? c'est l'anéantissement d'un Dieu : cela dit tout. Il s'est anéanti, ce Dieu de majesté ; comment? parce qu'étant Dieu il s'est fait homme, et que de l'homme à Dieu qui est le souverain Être, ou de Dieu à l'homme qui nest qu'un néant, il y aune distance infinie. Après cela, je ne vois plus rien qui m'étonne dans tous les autres mystères de la vie de Jésus-Christ : car, qu'un Dieu fait homme embrasse la pauvreté, les mépris, la souffrance, la croix, ce sont les suites et comme les engagemens de
(!) Philip. 2.
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l'humanité dont il s'est revêtu ; mais qu'un Dieu, tout Dieu qu'il est, ait voulu se faire homme, c'est à quoi il n'a pu être porté que par un excès d'amour, et à quoi * il n'a pu avoir d'autre engagement qu'une charité sans bornes. Si un homme se réduisoit à l'état d'un vil insecte, à l'état d'une fourmi, on diroit qu'il s'est détruit lui-même, et qu'il s'est mis dans une espèce d'anéantissement ; mais que seroit-ce là néanmoins en comparaison d'un Dieu incarné? Car enfin, entre un homme et le plus petit insecte, il y a toujours quelque proportion; au lieu qu'il n'y en eut jamais et que jamais il n'y en aura entre l'homme et Dieu.
Encore l'Ecriture ne se contente-t-elle pas de nous apprendre que ce Fils unique de Dieu s'est fait homme; mais elle se sert d'un terme qui nous donne à connoitre qu'il a choisi dans l'homme ce qu'il y a de plus grossier et de plus terrestre, qui est la chair: Le Verbe s'est fait chair (\). Cette chair si méprisable, cette chair sujette à tant de misères, cette chair qui nous est commune avec les bêtes, il se l'est associée et se l'est rendue commune avec nous. Mais ne devoit-il pas au moins, en se faisant homme, se faire d'abord homme parfait; c'est-à-dire, se délivrer des foiblesses de l'enfance, et venir tout-à-coup au monde tel que fut formé le premier homme? Non: il a voulu être conçu dans les entrailles d'une Vierge, il a voulu demeurer neuf mois dans le sein de sa mère comme les autres enfans, il a voulu naître enfant comme eux, et s'assujettir à toutes les humiliations et toutes les infirmités de cet âge.
Ce n'est pas tout : car, quoi qu'il se fit enfant, il pouvoit du reste se faire monarque, indépendant, souverain. 11 le pouvoit; mais c'est ce qu'il n'a pas voulu :
(0 Joan. 1.
il a voulu dépendre ; et qui plus est, il a vorJu se faire esclave (1). Il est vrai, selon le témoignage et l'expression de l'Apôtre, qu'il n'en a pris que la forme (2), et que, sous cette forme d'esclave, il étoit roi en effet, et roi de l'univers : mais c'est cela même qui doit bien nous surprendre, crue lui, qui étoit le maître et le roi du monde entier, il se soit abaissé jusqu'à la forme d'un esclave pour s'humilier davantage et pour s'anéantir. 0 abaissemens, ô anéantissemens de mon Dieu, que vous êtes inconcevables !
Mais ne dois-je pas ajouter, pour ma confusion, qu'une chose est presque aussi difficile à concevoir et à croire ; c'est qu'à la vue de ces abaissemens d'un Dieu, je nourrisse dans mon cœur un orgueil qui ne se fait que trop sentir à moi, et qui ne se fait même que trop sentir aux autres dans les rencontres ? Puis-je soutenir la moindre humiliation qui m'arrive ? puisje supporter la moindre parole qui me blesse? puis-je recevoir avec docilité et sans aigreur le moindre avis que me donnent ceux que Dieu a chargés de ma conduite ? Combien suis -je délicat à la plus légère répréhension? combien suis-je jaloux de certaines préférences et de certaines distinctions ? combien y suis-je sensible, soit lorsqu'on me les refuse, ou lorsqu elles me sont accordées ? Bien loin de vouloir descendre, comme mon Sauveur, je voudrois toujours monter de degré en degré, il n'y a rien dans mon état où je ne voulusse parvenir. Terre et cendre pourquoi vous enorgueillissez-vous, et de quoi (3) ? Ce reproche du Saint-Esprit convient à tout homme, puisque tout homme, de son fonds, n'est qu'un sujet de mépris : il convient encore plus à tout chrétien, puisque tout (1) Philip. 2. — (2) Ibid. — (3) Ecoles. 10.
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chrétien, par le caractère de sa foi, adore un Dieu anéanti; mais à combien plus forte raison me convient-il à moi religieux, à moi spécialement obligé comme religieux, de prendre tous les sentimens de Jésus-Christ ! Hélas ! sous un saint habit et sous un vêtement d'humilité, j'ai peut-être plus d'orgueil et plus d'envie de m'élever que je n'en aurois eu dans le monde. N'est-ce pas démentir ma profession ? n'est-ce pas me démentir moi-même ?
SECOND POINT
En même temps que le Verbe divin s'est humilié si profondément et jusqu'à s'anéantir, c'est de ce néant même où l'humilité l'a réduit, que Dieu a tiré sa plus grande gloire ; et c'est |par là que le Fils unique de Dieu, en réparant la gloire de son Père, a tout à la fois opéré le salut de l'homme. Combien de mérites, combien d'effets merveilleux de grâce et de sainteté ce néant a-t-il produits ? Car c'est là-dessus qu'est fondée toute notre justification, et c'est ce qui nous a enrichis de tous les dons célestes et de tous les trésors de la miséricorde du Seigneur. De sorte que ce néant a été plus glorieux à Dieu, plus salutaire aux hommes, plus fécond dans ses fruits sacrés et ses admirables opérations que tous les autres états de splendeur et de majesté où le Sauveur a paru, et où il eût pu paroître. 0 puissance infinie du Très-Haut ! ô abîme de sagesse ! Que vous êtes impénétrable, Seigneur, dans vos conseils, et que vous y êtes adorable ! Sur l'humiliation la plus étonnante, vous savez établir votre plus sublime grandeur, et dans le plus prodigieux abaissement vous trouvez de quoi vous élever, et de quoi nous sauver et nous sanctifier.
lg(3 TROISIÈME MÉDITATION
Voilà quelle est par rapport à moi-même et avec une juste proportion, la vertu et le pouvoir de l'humilité. Quels que soient sur moi les desseins de Dieu, je dois être persuadé qu'il ne fera jamais rien de grand dans moi qui n'ait le néant de mon humilité pour principe et pour fondement. Dès que je voudrai être quelque chose, je ne serai rien ; et, du moment que je* consentirai à n'être rien, je deviendrai devant Dieu capable de tout. Voilà par quelle voie les saints sont parvenus à une si haute perfection, et voilà par où j'y puis parvenir comme eux. Sans l'humilité point de véritable vertu, point d'œuvres vraiment saintes. Car, dans toutes nos œuvres et dans toutes nos vertus, il faut bien distinguer le corps et l'esprit : le corps, qui est la substance des choses que nous faisons ; et l'esprit, qui est la vue intérieure que nous nous proposons en les faisant. Or c'est cet esprit qui vivifie nos œuvres, et qui anime nos vertus. Dès là donc qu'il vient à manquer, ou qu'il est infecté et gâté par l'orgueil, les œuvres les plus apparentes ne sont plus que des œuvres mortes, et les plus spécieuses vertus n'ont plus qu'une vaine lueur, qui brille à nos yeux et qui nous jéblouit, mais qui s'éclipse et qui disparoît aux yeux de Dieu.
Et en effet de quel prix peut être auprès de lui ce que je ne fais pas pour lui, mais ce que je fais pour satisfaire ma vanité, pour m'attirer l'estime des créatures, pour avoir dans la communauté ou dans tout l'ordre dont je suis membre, une certaine considération? Quand même je ne m'y chercherois pas si expressément moi-même, et que je croirois y chercher véritablement Dieu, ne seroit-ce pas, non-seulement en rabaisser et en diminuer, mais en détruire toute la
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valeur, que d'en partager avec lui la gloire, en m' arrêtant à certains éloges qui me flattent, à certains retours sur moi-même, et à certaines complaisances, d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus subtiles, et que souvent elles se trouvent couvertes du voile de l'humilité ? Dieu perce ce voile, il voit le fond de notre cœur; d'ailleurs il est si jaloux de sa gloire, qu'il nous défend d'y toucher jamais et de lui en dérober la moindre partie. Il veut une gloire toute pure ; et c'est l'altérer, que d'y mêler la nôtre en quelque manière que ce soit.
Aussi voyons-nous qu'il a toujours fait choix des âmes les plus humbles, ou pour les porter à des degrés de sainteté extraordinaires, ou pour* les employer à ses plus grands ouvrages. Ce fut la plus humble des vierges qu'il éleva jusqu'à la maternité divine. Ce fut par de pauvres pêcheurs qu'il convertit toute la terre, et qu'il y répandit son Église. // n'a choisi pour cela, dit saint Paul, ni les sages, ni les puissans, ni les nobles du siècle, parce qu'ils sont communément orgueilleux et pleins d'eux-mêmes : mais il a pris ce qu'il y avoit de plus fjible pour confondre les forts. Il a pris ce qu'il y avoit de ?noins noble et de plus méprisable, les choses même qui ne sont point, pour renverser celles qui sont. Et par quelle raison en a-t-il ainsi usé ? afin que nul homme n'ait de quoi se glorifier devant lui(i).
Au contraire, quels jugemens a-t-il exercés contre des âmes présomptueuses, qui se sont laissé enfler de leurs prétendus mérites ? Nous n'en avons que trop d'exemples dans des solitaires, des religieux, en des hommes qui passoient pour des saints, et qui Tétoient du reste, mais dont il a permis les chutes malheureuses,
(1) 1 Cor. 1.
pour les punir de leur orgueil. Si Dieu ne m'a pas encore puni avec tant d'éclat, ni avec tant de sévérité, n'est-ce pas pour moi un mal assez déplorable, que tout ce que je puis avoir pratiqué jusqu'ici dans la religion de plus pénible et de plus saint en soi, ait peut-être été perdu, parce qu'une secrète envie de paroître s'y est glissée, et qu'elle y a eu la meilleure part ? Que sera-ce à la fin de mes jours, si, comblé d'années et consumé de travaux, je me trouve néanmoins les mains vides, et que j'aie le malheur alors qu'une fausse et vaine gloire m'ait tout enlevé ?
TROISIÈME POTNT
Dans ce mystère d'un Dieu incarné, nous avons contracté avec lui une alliance toute particulière. Alliance en vertu de laquelle nous sommes les frères de Jésus-Ghrist, et Jésus-Christ est notre frère. Nonseulement même par cette alliance nous devenons ses frères, mais nous sommes ses membres, et nous ne faisons plus avec, ce Dieu-Homme qu'un même corps. Le nœud qui forme entre lui et nous une union si parfaite, c'est l'état d'humiliation et d'anéantissement où il a bien voulu descendre pour nous. S'il ne fût point sorti de sa gloire, et qu'il eût refusé de prendre une chair semblable à la nôtre, ce seroit toujours notre Dieu, et nous serions toujours ses créatures: mais nous n'aurions jamais l'avantage de lui être liés comme frères, ni comme membres. Nous ne lui appartenons donc de si près, que parce qu'il est venu à nous, et qu'il s'est fait petit comme nous.
De là combien nous doivent être chers ses abaissemens puisqu'ils nous ont ainsi élevés et qu'ils nous ont été si salutaires ! Or, n'est-il pas étrange que nous
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y soyons néanmoins si opposés, et que dans la pratique nous n'y voulions avoir aucune part ? Quand il ne s'agit que de les adorer dans la personne de Jésus- Christ, et de m'en expliquer en des termes et avec des sentimens d'admiration, j'use sur cela des expressions les plus vives et les plus touchantes; quand il n'est question q*ue de les méditer et de m'en entretenir intérieurement dans la prière, j'y trouve du goût, et j'en suis même attendri quelquefois jusqu'aux larmes ; mais qu'il se présente une occasion de les imiter et d'y participer, c'est là que toute l'onction que j'y trouvois, s'évanouit, et que toute l'ardeur de mon zèle vient à s'éteindre. Un mépris, fût-ce le plus léger, et ne fût-il, comme il arrive souvent, qu'imaginaire, suffît pour me serrer le cœur et pour me remplir d'amertume. Ou j'éclate avec chaleur, ou si je dissimule mon chagrin, j'en suis continuellement occupé, et je le porte partout.
Est-ce là l'honneur et la reconnoissance que je dois à un Dieu si profondément humilié pour moi ? Afin de inégaler en quelque sorte à lui, il n'a pas dédaigné de me ressembler d?„ns toutes mes infirmités et toutes mes misères ; et II n'est rien dont j'aie plus d'horreur que de lui ressembler en cela même qui l'a approché desmoi, et qui m'a donné avec lui un rapport si avantageux et si glorieux. Il faut qu'il y ait de là proportion entre le chef et les membres; et quelle proportion, quelle alliance peut-il y avoir entre son humilité et mon orgueil? Quelle indignité, disoit saint Bernard, et quelle honte, que sous un chef couronné d'épines les membres vivent dans le plaisir et dans les délices ! Je puis bien me dire de même : Quel renversement et quelle contradiction, que sous un chef qui s'est vo-
lontairement anéanti, moi qui me reconnois pour un de ses membres, et qui dois regarder comme un insigne bonheur de l'être, je me fasse toutefois un scandale de ses anéantissemens, et que je les rejette si loin de moi ! N'est-ce pas le renoncer lui-même, n'est-ce pas m'en séparer ? Or, dès que les membres ne communiquent plus avec le chef, ils n'en reçoivent plus de vertu, et ils tombent dans une mortelle défaillance. Voilà ce que j'ai à craindre. Dieu laisse une âme vaine languir dans la tiédeur, et ne se remplir que de frivoles idées, qui l'amusent toute sa vie, plutôt qu'elles ne l'occupent.
Encore est-ce un bien qu'il en demeure là, et qu'il ne l'abandonne pas en des rencontres et sur des points plus essentiels. Quoi qu'il en soit, le Seigneur résiste aux superbes (1) , et c'est aux humbles qu'il donne sa grâce. Sans l'humilité point d'esprit chrétien ; à plus forte raison, point d'esprit religieux ; et par le même principe, point de progrès dans les voies de Dieu, point de commerce ni d'union avec Dieu. Je ne l'ai que trop éprouvé : veux-je l'éprouver encore ? ou plutôt n'y dois-je pas et n'y veux je pas apporter un prompt remède ?
CONCLUSION
C'est vous, Seigneur, qui me l'enseignez ce moyen si nécessaire pour guérir les maux infinis que l'orgueil m'a causés jusquesà présent, et pour arrêter les pernicieux effets qu'il produit tous les jours jusque dans les plus saints états. Le premier de tous les péchés a été l'orgueil, et c'est de cette source empoisonnée que sont venus dans la suite tant d'autres péchés. Il
(1) Jac. 4.
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n'y avoit que vos humiliations, Seigneur, qui pussent les réparer ; et voilà pourquoi, entrant dans le monde, vous avez commencé par vous humilier.
Votre exemple est pour moi une leçon bien sensible et bien intelligible. Tout Dieu que vous êtes, vous voulez être renfermé, comme un enfant, dans le sein d'une vierge ; vous y voulez demeurer obscur et inconnu, et par là que m'apprenez-vous autre chose, sinon que je dois moi-même, par mon humilité, me rendre aussi petit qu'un enfant ? Puis-je l'ignorer, cette excellente et divine leçon ; et par quel prétexte puis-je me défendre de la pratiquer? La gloire m'estelle plus due qu'à vous, et mon nom sur la terre doit-i être plus connu que le vôtre ?
Ah ! Seigneur, ces pensées me confondent, et j'y trouve toute ma condamnation. Maintenant que je les ai présentes à l'esprit, j'en suis touché, et il me semble que je serois en disposition de soutenir tous les outrages et de vivre comme le dernier des hommes : mais que ces idées passent bientôt de mon souvenir, et qu'il faut peu de chose pour les effacer ! De toutes les vertus, il n'en est point qui s'acquière plus difficilement qu'une sincère humilité, ni qui engage à de plus grands efforts, et à de plus grands sacrifices. Du moins, mon Dieu, je sens là-dessus ma foiblesse, et je m'en humilie devant vous. Ma sensibilité est extrême, et je ne puis de moi-même la vaincre : mais aidez-moi, Seigneur ; fortifiez-moi dans le dessein que vous m'inspirez, de travailler enfin à déraciner de mon cœur ce fonds d'orgueil qui m'est si naturel, et qui se répand dans toutes mes actions et toute la conduite de ma vie.