SUR L'USAGE ET LA FRÉQUENTATION DES SACREMENS
PREMIER POINT
Entre les sacremens, il y en a deux dont l'usage nous peut être plus fréquent et plus commun; savoir, celui de la pénitence par la confession, et celui de la divine eucharistie par la communion. Aussi est-ce de l'un et de l'autre qu'on entend parler, quand on exhorte les âmes chrétiennes et religieuses à la fréquentation des sacremens. Jésus-Christ les a établis dans son Église, comme deux sources abondantes de toutes les grâces ; et c'est à nous d'en retirer tout le fruit qu'il s'est proposé en les instituant pour notre sanctification.
Ils ont chacun leur vertu propre. Le sacrement de pénitence est comme un baptême, qui nous purifie et nous lave de toutes les taches de nos péchés. Le sacrement de l'eucharistie est comme une manne et un pain qui nourrit notre âme ; qui l'engraisse, selon le terme de l'Ecriture ; qui la fait croître et l'entretient dans une étroite union avec Dieu. Or le Saint-Esprit nous témoigne que le juste même tombe et pèche jusques à sept fois le jour : d'où il s'ensuit que nous avons donc sans cesse besoin d'être purifiés, et par conséquent que nous devons souvent recourir à la pénitence et à son sacrement. De plus, nous ne pouvons
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ignorer quelle est toujours notre foiblesse, malgré toutes les résolutions que nous avons formées au saint tribunal et dans le sacrement de pénitence. D'où suit encore cette autre maxime, qu'il nous faut un aliment solide pour nous soutenir dans le chemin de la perfection, et pour nous aider à y faire continuellement de nouveaux progrès. Cet aliment, c'est l'adorable eucharistie, et de là nous devons juger combien il nous importe de ne nous en tenir pas longtemps éloignés, mais d'en approcher autant qu'il nous est permis, et d'y participer.
Voilà pourquoi les maîtres de la vie spirituelle ont tant recommandé la fréquente confession et la fréquente communion. Ils recommandent l'une et l'autre aux fidèles en générai ; mais en particulier, et à bien plus forte raison, aux personnes religieuses. La fréquente confession est un moyen très-efficace, non-seulement pour obtenir la rémission des fautes actuelles dont nous nous rendons coupables, et pour nous maintenir par là dans l'innocence et la pureté du cœur, mais pour nous faire acquérir la connoissance de nous-mêmes; pour nous faire prévoiries occasions dangereuses et personnelles que nous avons à éviter, et pour nous apprendre à les prévenir ; pour empêcher que nos imperfections, par une malheureuse prescription, ne se tournent en habitude, et qu'elle ne s'enracinent. Car tout cela et bien d'autres avantages, c'est ce que produit la grâce du sacrement dans les âmes qui y sont plus assidues, surtout quand la fréquente communion s'y trouve jointe. Par cet usage ordinaire et fréquent de l'eucharistie, l'âme est comme transformée en Jésus- Christ. A chaque communion, elle reçoit de nouvelles lumières pour connoître ses devoirs ; elle sent de
nouvelles pointes, qui sont autant de remords de ses relâchemens et de ses infidélités ; et elle prend de nouvelles forces pour se relever et pour redoubler le pas dans la voie sainte où Dieu rappelle.
De tout ceci je dois tirer par rapport à moi une conséquence particulière, et qui m'est d'une grande importance. C'est que le fréquent usage de la confession et de la communion est un des plus sûrs préservatifs contre les attiédissemens et les rechutes où ma fr.r Hité, qui est extrême, m'a si souvent entraîné, et où j'ai infiniment à craindre qu'elle ne m'entraîne encore après cette retraite. Tant que je conserverai un certain zèle pour fréquenter les sacremens, et que j'y aurai un certain attrait, ce sera un des meilleurs signes à quoi je pourrai voir la bonne disposition de mon âme, de même qu'un bon appétit est communément une des marques les plus certaines de la bonne santé du corps. Si quelquefois la tentation me presse avec plus de péril, et que je me sente moins ferme que je n étois, cette fréquentation des sacremens sera un frein pour me retenir. Ou s'il m'arrive enfin de déchoir en quelque chose et de m'échapper, ce sera une prompte ressource pour me ramener de mon égarement et pour me remettre dans Tordre.
Mais tout au contraire, dès que je viendrai à négliger les sacremens, et que je les fréquenterai moins, peu à peu je dégénérerai et je m'éloignerai de Dieu. Car c'est par là, dans la religion comme dans le monde que l'on commence à se -déranger. Une personne, outre ses confessions ordinaires, faisoit de temps en temps des revues. Elle avoit dans le mois, dans la semaine, certain nombre de communions réglées par un sage conseil. Mais dans la suite elle se relâche. De manquer
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une confession, une communion, ce n'est plus pour elle une peine. Elle se fait même de son relâchement un prétexte pour se tenir plus éloignée des saints mystères. Sa piété se refroidit, et dans peu son état est tel qu'il étoit avant sa retraite, et même plus mauvais. Dieu veuille que je ne l'éprouve pas moi-même tout de nouveau, après l'avoir déjà peut-être tant de t'ois éprouvé.
> SECOND point
L'usage des sacremens ne peut être utile qu'autant qu'il est saint ; et il n'est saint qu'autant qu'on y apporte les dispositions convenables. On les connoît assez, surtout parmi les personnes religieuses. Mais on n'y est pas toujours aussi attentif qu'on le devroit ; et pour descendre à quelques points particuliers, il y a dans l'usage du sacrement de pénitence deux extrémités à éviter.
L'une est une timidité trop scrupuleuse et une crainte excessive d'y venir sans la préparation absolument requise. Car il faut convenir qu'il y a quelques âmes timorées, qui portent là-dessus trop loin la vigilance et la précaution. Elles ne peuvent presque jamais se persuader qu'elles soient suffisamment disposées, soit à l'égard de l'examen qu'elles doivent faire de leurs fautes, soit à l'égard de la douleur qu'elles en doivent concevoir. D'où il arrive, que pour une confession de pen de jours, elles consument un temps infini à rechercher tous les sujets d'accusation qu'elles s'imaginent avoir, et à les arranger dans leur mémoire. En sontelles venues à bout ? il faut ensuite former l'acte de contrition, et c'est pour elle un autre embarras. Elle la veulent sentir cette contrition, et pour cela elles
mettent leur esprit à la torture, et se dessèchent la tête. Enfin, après bien des efforts et bien des tourmens, croient-elles pouvoir procéder à la déclaration de leurs péchés ? nouvelle peine. Dès qu'il est question de parler, le trouble les saisit, et elles ne savent plus guère ce qu'elles disent. Longs discours sur des points où un mot sufïisoit, répétitions perpétuelles, circonstances inutiles. Encore ar > être sorties du tribunal, y reviennent-elles bier ':*■*-, parce qu'elles ont peur de ne s'être pas assez expliquées, et d'avoir omis plusieurs choses. De sorte que la confession leur devient un fardeau des plus pesans, et un travail qui les fatigue, qui les dégoûte, et leur ôte toute dévotion. Le remède seroit de leur faire comprendre que la prudence chrétienne et les soins raisonnables qu'exige de nous l'Eglise, ne vont point jusqu'à de pareilles inquiétudes : mais parce que souvent elles ne sont pas même en état d'entendre là-dessus raison, le plus court et le meilleur conseil qu'elles aient à suivre, est de s'en rapporter au directeur en qui elles ont mis leur confiance, et de faire ponctuellement ce qu'il leur prescrit.
Outre cet excès d'une préparation trop scrupuleuse, il y en a un autre tout opposé et beaucoup plus dangereux ; c'est celui d'une préparation trop superficielle et trop légère. Car il est vrai que les personnes même religieuses, qui approchent souvent du sacrement de pénitence, doivent prendre extrêmement garde à ne s'y pas tellement habituer qu'elles ne donnent pas à chaque confession tout le temps et toute l'attention nécessaires. Il n'y va pas moins que d'un sacrilège ; et ce seroit un étrange renversement, que, bien loin de se purifier au saint tribunal; elles s'exposassent à en sortir plus criminelles devant Dieu, qu'elles n'y étaient
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venues. Les fautes qu'elles viennent confesser peuvent n'être que vé.nielles; et parla miséricorde de Dieu, ce ne sont point en effet communément des fautes grièves : mais du reste, toutes vénielles que sont ces fautes, il y aune obligation étroite et sous peine de péché mortel, en les confessant, d'en avoir une vraie douleur, et d'être dans une vraie résolution de les éviter. Sans cela, confession nulle, et abus du sacrement. Désordre où l'on peut dire dans un sens, qu'une âme religieuse peut plus aisément tomber que les plus grands pécheurs. Car ses fautes, par leur légèreté, n'étant pas ordinairement d'une nature à faire beaucoup d'impression sur l'esprit et sur le cœur, elle a plus de sujet en quelque sorte de se défier de ses sentimens et de ses dispositions. C'est pourquoi plusieurs personnes vertueuses ont cette coutume très-sage et très-solidement fondée, de joindre toujours, ou en général, ou en particulier, aux fautes présentes dont elles s'accusent, quelques-uns des péchés passés, qui peuvent exciter davantage leur repentir et l'assurer. Quoi qu'il en soit de cette pratique, qui n'est après tout que de surérogation et de conseil, il est certain que la fréquente confession, si louable d'ailleurs, et si avantageuse, a néanmoins ses dangers, et qu'il ?'y peut quelquefois glisser des défauts très-essentiels. C'est à moi de voir quelle conduite sur cela j'ai lenue jusques à présent, et d'y remédier, si j'ai lieu de craindre qu'elle n'ait pas été telle qu'il convient.
troisième point.
La bonne confession dispose à la bonne communion; et je n'ignore pas quelles sont, outre cette première préparation, les autres dispositions requises pour
paroître dignement à la table de Jésus-Christ. Ce que j'ai donc surtout à examiner, c'est la manière dont je m'acquitte d'une action si importante ; et de quoi je dois rougir en la présence de Dieu, c'est d'avancer si peu, quoique je mange si souvent le pain des anges et une viande toute divine. Une communion bien faite est plus que suffisante pour sanctifier une âme : et cependant après tant de communions je ne remarque en moi nul progrès, et je n'y vois au contraire qu'imperfection et qu'infidélités. D'où vient cela ? Ce ne peut être que de ma négligence et de ma tiédeur. Car il faut convenir, non pas à la honte de l'état religieux, lequel condamne toutes mes lâchetés, mais à ma propre confusion et à celle de bien d'autres comme moi, que dans la religion même, il n'y a que trop de communions très-imparfaites et dès là très-infructueuses.
Je communie, mais combien de fois l'ai-je fait peutêtre par un respect tout humain, ne voulant pas me séparer du reste de la communauté, ni par là me distinguer, regardant la communion comme une gène, et n'y allant que par une espèce de contrainte !
Je communie mais avec quelle réflexion, soit avant la communion, soit dans la communion même, soit dans l'action de grâces qui la doit suivre ? La cloche m'appelle, et je marche sans avoir peut-être un moment pensé où je vais. Au milieu de la communauté assemblée, j'assiste au sacrifice de la messe avec un esprit distrait et sans dévotion. L'heure vient de se présenter à la sainte table : je m'y range à mon tour, après avoir précipitamment et confusément formé quelques actes. Enfin je reviens à ma place, et là je retombe toutà-coup dans ma première indifférence, ne disant rien ou presque rien à Dieu. Le temps ordinaire est-il passé.