Sermon sur la mort
les fraîches couleurs de la santé donnent au visage comme un reflet de l'immortalité qui fut originairement promise à notre race : c'est alors qu'on s'abandonne sans retenue aux illusions de la vie, et qu'on marche, la tête haute et le pied ferme, sur le sol croulant où disparaissent chaque jour plus de quatre-vingt mille existences humaines. — A moi la vie ! — Tel est le cri de la téméraire humanité qui doit mourir certainement, et qui ne sait pas quand elle va mourir.
A moi la vie ! — Personne, Messieurs, n'a le droit de dire cela. Le genre humain n'est pas une forêt, où Ton ne marque d'une tache sinistre que les arbres mûrs qui doivent tomber sous la hache des bûcherons ; tout y est marqué : les hautes futaies, les taillis, les buissons, les tout jeunes plants qui ne font que sortir de la semence : — marqué, l'enfant que la mère berce entre ses bras et endort sur son sein; marqué, l'adolescent dont l'esprit s'illumine et dont le cœur s'éveille; marquée, la folle créature qui voit s'ouvrir devant elle les portes de la vie mondaine et se promet d'y faire triompher sa grâce et sa beauté; marqué, l'ardent jeune homme qui entre en lutte avec les difficultés de la vie, et cherche à se faire une place
dans le monde ; marqué, l'homme mûr, le sage, le fort, qui porte en son âme expérimentée le poids des grandes sollicitudes et des grandes affaires ; marqué, le lutteur fatigué qui aspire au repos dans une vieillesse tranquille... Nous sommes tous marqués]... La mort peut frapper où elle veut sans craindre les procès de la justice divine. Elle n'a pas besoin d'appeler à son aide les fléaux et les catastrophes ; les plus vulgaires accidents la servent à souhait : un faax pas, une chute, un coup de soleil, un coup d'air, une goutte d'eau qui se trompe de chemin, un flot de sang qui s'arrête, une fibre qui se rompt, c'est assez pour suspendre et abattre un corps plein de vie. Oh ! que j'ai grande pitié de voir l'homme si facile aux illusions, malgré les avertissements que lui donne chaque jour l'effrayante promiscuité et soudaineté des coups de la mort ! Encore s'il ne faisait qu'oublier qu'il doit mourir, et si sa sottise ne devait être punie que par un trépas inattendu! Mais, malheureusement, en oubliant la mort, on oublie de régler sa vie : on néglige le soin de sa conscience, l'expiation de ses fautes, le redressement des habitudes coupables, la réparation de ses torts, en un mot, la pénitence, qui seule peut
préserver l'âme pécheresse d'une éternelle malédiction et d'un éternel supplice. Chez un bon nombre, l'oubli est si profond qu'on les voit, le front bas et humilié, flairer les biens de ce monde, et brouter les vaines pâtures, qui renaissent sans cesse sous leur dent affamée, et qui les trompent jusqu'au jour où ils meurent dessus, sans avoir songé au lendemain de leur trépas bestial. A ceux-là je n'ai rien à dire; ils ne sont pas ici. Mais les autres,... (c'est vous, Messieurs,) les autres ne sont pas tout à fait sourds aux plaintes de leur conscience, ni complètement aveuglés sur leur misérable état. Cependant, singulière contradiction, ils comptent pour en sortir sur un moment auquel ils ne veulent pas penser. On dirait que la mort leur a promis de les inviter à déposer le fardeau de leurs péchés quand il sera temps. Ah ! Messieurs, vous avez donc passé un contrat de bienveillance avec l'implacable et capricieuse ennemie du genre humain ? — Dites-moi comment vous vous y êtes pris; car moi, je ne sais qu'une chose : c'est que la mort viendra comme un voleur1. Le voleur ne traite pas avec celui qu'il doit