CHAPITRE I
Je.oie trouvai h quelques repas, à la suite de traites d affaires, avec le marquis de Coucy, seigneur des Cordalles , et un ëvêque que je crois être celui de La Rochelle : je fus aaisi d'effroi lorsque j entendis Tevêque dire au marquis : w D'Orléans, pour avoir » la couronne , doit faire assassiner le roi ; s'il le » manque , il périra néanmoins , il sera empoi-» » sonné. Ce cochon-là ne peut nous servir. » D'après ce renseignement , je ne pouvais douter du ^projet de d'Orléans, d'assassiner le roi et de monter sur le trône.
Un nommé Tabbé de Limon, frère du célèbre de L^mon, secrétaire particulier de d'Orléans, fut
' le médiateur d'un différend que j'eus, les derniers jour^ de janvier 1790, avec un scélérat consommé^ QOmmé Viriot, vicaire de l'hypocrite Poupart, curé de St.-Eustacbe, dont j'avais k me plaindre pour dçs friponneries et des atrocités qu'il avait exercées a mon égard. Cet abbé de Limon était de Chàiellerault où j'avais des parens; son nom était Geoffroy. Je découvris, dans quelques-uns de ses propos, que d'Orléans prétendait à 1^ couronne; je rejetai les offres qu'il me fil pour lui r^endre compte de l'esprit public sur d'Orléans.
J';»vais, les premiers jours de janvier, épousé une filleule de Louis XVI et de la reine. J'allai, sur quelques malheurs, trouver la princesse de
. Chimay, dame d'honneur de la reine , qui lui avait fait signer mon contrat de mariage; je la trouvai
prévenue contre moî par Fabbé Viriot. Il avak interposé son crédit pour arrêter l'efFet des poursuites que j'avais commencées contre lui et ses complices au Châtelet de Paris. J'étais alors aussi patriote que je le suis maintenant^ juste et non exalté ; j'étais enfin révolutionnaire par principes. ' ^
Je fus reconnu tel , et cela m'a suffi pour être l'ennemi de la cour. 11 en résulta que je perdis la restitution d'une somme de trente m jUe livres, et une épouse en qui je mettais toutes mes espérances de bonheur. La princesse demeurait alors au pavillon de Flore,. aux Tuileries : pendant que je l'attendais dans une pièce de ses appartemens, j'entendis une voix prononcer ces mois : « Si le » roi, qui ne tient son épée et sa couronne que » de Dieu, doit être puni pour abandonner ses )) ministres et protéger les rebelles impies, une » main secrète doit pousser le poignard, et il vaut w mieux que le duc d'Orléans soit l'acteur que non )) pas la reine; elle peut compter sur un degré » de puissance très-élevée; qu'elle lui. laisse sup- >^ porter le poids de l'infamie, bientôt d'Orléans » portera le coup; l'horreur de cet attentat retom- )) bera sur lui , et il perdra la couronne par le » moyen même qu'il emploie pour l'usurper, jeu )) nom de Dieu , ma fille , disposez la reine , pré^ » veqez-la de mon avis ! » J'entendis alors venir quelqu'un , et je m'éloignai de la porte où j'écou*
' CHAPITRE I. g
taîs. Survint une jeune personne dans la pièce où j'étais ; peu après je vis sortir un bénin prélat que je ne connaissais pas. Ces faits me parurent importans.
Trompé, comme d'autres, sur le compte de La Fayette (i), j'allai lui confier ce que je présumais du projet de d'Orléans ; il me répondit : ce Oui , » le prince veut la couronne ; mais il ne peut la » prendre que la main gantée comme un bour- » reau. » Il m'offrit de prendre quelques instructions , me promit des places; je les refusai. Je n'aimais pas le métier d'observateur, et je n'eus depuis aucune entrevue, aucunes relations ni avec l'un ni avec l'autre. Je me retirai dans la ville de rUe-Bouchard , mon domicile ordinaire , et je restai tranquille dans mes anciens foyers. Mes conci- ^ toyens m'appelèrent à des fonctions municipales que je ne quittai que lorsque, obligé par des revers de fortune à ne vivre que du travail de mon cabinet , comme avocat , je me fixai à Tours , en 1791 , où la confiance me revêlit bienlôt de nouvelles fonctions publiques : je fus nommé officier de la garde nationale, ensuite élu procureur de la commune. Ce fut alors que commencèrent mes travaux et mes découvertes dans la révolution,
(1) Il est inutile de dire que la modération de M. de La 'Fayette était un crime aux yeux du- parti montagnard qui Ta proscrit.
lO MÉMOIRES 9E SCITART.
dont Tânalyse simple est plus éloquente que le travail le mieux soigné, le plus fleuri. Je vais vous présenter la vérité toute nue ; mais il faut du courage pour entendre le détail des crimes des com- , plices de d'Orléans.
Je fus nommé président d'une commission militaire et révolutionnaire à Tours : j'étais alors corresporulant des représentans du peuple a l'armée de rOuest ; enfin je fus élu président du comité ré- • vôlutionnaîre départemental à Tours , et je devins commissaire correspondant du comité de sûreté générale, Quelques circonstances m'appelèrent auprès du coan'té à Paris. Je fus chargé de l'interrogatoire de Santerre et de l'examen de ses papiers ; c'est en cette qualité que je transmets le fait suivant.
Santerre, complice de d'Orléans, désigné tel, fut convaincu par les aveux signés de sa main, ainsi que par les pièces matérielles trouvées chez lui , lors du procès-verbal dressé par moi , en exécution d'ordres du comité de sûreté générale, dans le mois de prairial an II, à son domicile. Il fut constaté qu'il était le distributeur des sommes données parPitt et d'Orléans; on trouva des lettres anglaises avec des annonces d'envoi de plusieurs millions, et des notes de divisions distributives à tant par personne. Le commerce de Santerre n'était pas assez étendu pour aller jusqu'aux millions: ce qui établirait des doutes, s'il s'agissait d'un