‹ Rêves du soir [microforme]Chapitre 6 sur 6 · AO · texte numérisé non relu

AO

Sous la pluie des obus, tout au bord d'un grand bois, Deux brancardiers s'en vont à leur cueillette sainte. Ils vont l'oreille au guet et s'arrêtent parfois, S’efforçant, anxieux, de saisir une plainte, Ou le cri de douleur triste appel du blessé ; Et la puissante voix de la lutte sans trève Couvre tout ! Mais soudain, par les nôtres pressé, L'ennemi va plier, et sur lui court et crève Une trombe de fer, fauchant ses bataillons.

La bayonnette au poingt, se ruant à la gloire Emportés par ‘la charge ” en vivant tourbillons. — Les clairons enragés sonnent ‘“ La goutte à boire.” — Les nôtres briseni tout. Les soldats allemands Sont broyés aux longs cris de ‘“ Rheims ” et de

[‘ Termonde ”?

Et nos héros à nous, haletants et sanglants, Enivrés et vainqueurs sont grands comme le monde.

Et les deux brancardiers, aux éclats de la charge, Vers le cœur du combat se sont mis à courir :

C’est là qu'est la moisson, car à chaque décharge Et Français et Teutons sont fauchés, vont mourir. Sous le vent des shrapnels, sous les éclats de bombe, Pour sauver une vie et pour dompter la mort

Il suffit d’un moment. Dans la grande hécatombe Ils vont à la moisson ; ils vont porter comfort

A ceux qui sont frappés ; ils courent hors d’haleine. Halte ! voici quelqu'un qui s’affaisse à l'instant. Est-il blessé à mort ?... Il respire avec peine !... Simple blessure du cou. ‘“ Courage, Lieutenant !” Sous l'orage de fer, un pansement rapide

Et déjà le blessé est mis sur le brancard.

Son souffle est plus aisé, sa face est moins livide. Allons, fuyons la mort ! Au large sans retard ! Ils vont courbés en deux, marchent avec prudence Pour éviter tout choc à leur. noble fardeau ; Encor quelques efforts, ils sont à l’ambulance Cachée en un replis sur le bord du plateau.

Un sifflement sinistre, une explosion affreuse, Et les porteurs, hélas ! sont frappés tous les deux. Quoi done, mort implacable et funeste glaneuse, Il faut pour t'assouvir ce spectacle hideux ? Ici rien n’est hideux : La mort a ses grandeurs ! L'officier ranimant ses forces qui renaissent S’efforce à secourir à son tour ses sauveurs ; Mais il voit du premier les membres qui s’affaiblissent. “Rien à faire,” dit-il. Il lui ferme les yeux. L'autre semble dormir et vraiment, il respire. Il est baigné de sang, mais il passe un sourire Sur sa lèvre violette. 11 lève un de ses bras, Attire sur son cœur qui bat avec violence L’ofticier tout tremblant et murmure tout bas : “Il faut vous conserver, lieutenant... pour la France. ” Il se tourne à grand peine et de son corps sanglant Il fait comme un rampart à l'officier qui pleure. Son pauvre cœur faiblit... son corps est pantelant... Mais il soupire encore : ‘“ Eternelle demeure ! ” “Mon officier ?... Moi, je suis prêtre. .. Voulez-vous ? ” Le lieutenant se signe et de sa voix tremblante Il dit: ‘“ Bénissez-moi... je me confesse à vous. ” Et dans la main du prêtre il met sa main brûlante. Mystérienx symbole ! Au front du lieutenant Le sang du prêtre coule. Et puis dans un sourire : “ Introïbo !...” Ses yeux vers le Ciel s’élevant : ‘Ad altare Dei! ”

C’est tout : le prêtre expire.

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