MADAME DE VOYES
Tu comprendras, mon enfant, qu'il ne me soit pas permis, même aujourd'hui, de te dire son nom.
En voilà une qui a su se cacher, au moins! Car j'ai connu toutes vos amies, et je n'en vois aucune sur qui mes soupçons puissent s'arrêter avec quelque vraisemblance... Était-elle mariée?
MADAME DE VOVES.
Oui, mariée sans amour, comme nous le sommes presque toutes.
ANDRÉ
Qu'était son mari?
MADAME DE VOVES.
Un Breligny, si tu veux; moins intelligent peut-être.
Au bout de trois ans de mariage, il étiit retourné aux filles, et toute vie com-nune avait cessé entre sa femme et lui. Elle était fort jeu ne encore, assez romanesque et très courtisée. C'est alors qu'elb rencontra le père d'Hclène. C'était... oh! mon Dieu! c'était encore un Breti ny, celui-là! Je ne sais vraiment pas, de lui ou du mari, lequel valait le mieux.
ANDRÉ
Mais comment votre amie est-elle sortie de l'usage qui es!, je crois, de faire endosser tous les enfants au mari? Est-ce par loyauté ou par nécessité?
MADAME DE VOVES.
Par loj-aulé. Je te jure que ce n'est point un héroïsme que je lui attribue après coup. Elle aurait pu se rapprocher de son mari. Mais c'était une femme très tière et prête à tout plutôt que de s'abaisser à cette comédie... Aujourd'hui... ne t'indigne pas... mais je me demande si sa lo\auté avait raison, et s'il ne valait pas mieux pousser la trahi.-oa jusqu'au bout que de sacrifier une innocen'.e enfant. Sa faute l'avait mise dans une de ces situations qui ne vous laissent le choix qu'entre deux mauvaises actions. Je me demande parfois si elle n'a pas choisi la pire!
A.NDRÉ.
Oh! ne dites pas cela, ma mère... Ainsi, la naissance de l'enfant a été secrète?
MADAME DE VOVES.
Absolument.
ANDRÉ
Mais comment a-t-elle pu cacher à son mari...?
MADAME DE VOVES.
Ils avaient coutume de voyaj'ir chacun de son cùté. Mon amie di simula son état le plus longtemps qu'elle put. Puis elle prétexta un voyage pour sa santé. Je partis avec elle.
ANDrxÉ.
Oui, je me souviens. J'avais six ans et c'était la première fois que vous me quitiiez. Mon père ne s'occupait point de moi, et v lUs m'aviez laissé tout seul à la campagne avec ma gouvernante... Et vous ne reveniez toujours pas ! J'étais bien petit, mais je ne pouvais pas me consoler.
MADAME DE VOVES.
Ah ! mon pauvre enfant, le triste voyage ! C'est à Genève, dans une chambre d'hôtel, obligée de mentir du matin au soir, de se cacher, d'acheter le silence des mercenaires, parmi la plus affreuse détresse morale, et des terreurs et des écœurements sans nom, qu'elle mit au monde sa pauvre petite fille. L'enfant fut inscrite à l'état civil comme née de père et mère inconnus. Je me souviens qu'un garçon dhôtel et un clergyman qui se trouvait là signèrent en qualité de témoins. On mit l'enfant en nourrice, dans un village loin de Paris, et quand elle eut cinq ans, au couvent des Visitandines de Tours, dont je connaissais la supérieure.
ANDRE
Et le père?
MADAME DE VOVES.
Ah! oui, le père... Eh bien, mais il s'était conduit en homme du monde. 11 avait d'abord insinué à mon amie avec des tours de phrase charmants que... l'acci-
dent n'était peut-être pas irréparable, et, qu'après tout, elle avait un mari; et, peu de temps après, il seîait... dérobé, toujours avec des formes exquises, en jurant de s'occuper de l'enfant et de l'adopter plus tard... Puis vint la guerre. T'ai-je dit qu'il était officier de cavalerie? Il fit son devoir et mourut bien. Cette mort lui épargna sans doute des lâchetés futures. Au fond, j'ai toujours pensé qu'il n'était pas très convaincu de sa paternité, — sans doute parce que cette idée, lui était désagréable. Mais il faisait semblant d'y croire, par politesse. Il n'était pas méchant. Pauvre garçon!
Jusqu'ici, ma mère, votre amie n'est qu'une pauvre créature, dont il faut peut-être avoir pitié. Mais ensuite?... Quand est elle morte?
MADAME DE YOVES.
Mais... neuf ou dix ans après.
ANDRÉ
Ainsi, cette mère a vécu dix ans sans se soucier de sa fille. Car je le sais par Pierre, vous seule alliez voir mademoiselle Hélène à son couvent.
MADAME DE VOVES.
Sa mère y allait aussi, quelquefois, en se donnant, comme moi, pour une vieille amie des parents d'Hélène.
ANDUÉ.
Elle y est allée quelquefois! Ah! c'est très bien de sa part! C'était certes une femme prudente! Pourtant elle devait jouir de quelque liberté, puisqu'elle avait pu dissimuler son aventure à son mari... Vous vous trompiez tout à l'heure, ma mère. Ce n'est pas par loyauté
qu'elle s'était refusée à introduire à son fùyer un enfant adultérin. C'est qu'elle n'a pas pu, c'est que les moyens lui ont manqué de pou:;ser la trahison jusqu'au bout. Une femme qui aurait conservé dans sa chute, le courage et la probité que vous attribuez à votre amie, n'aurait pas abandonné son enfant! Une femme si fière dans la faute n'aurait pas été une si mauvaise mère !
MADAME DE VOVES.
Défie-toi, mon enfant, de la raideur de ta logique... Tu as la meilleure âme du monde et l'esprit le plus droit. Mais, crois-moi, il y a bien des choses oià tu n'entends rien. L'homme et la femme sont parfois plus compliqués que tu ne penses. Prends garde de maniuer d'intelligence et de bonté. Je ne puis d'ailleurs te dire certaines choses qui t'aideraient à comprendre... Ne juge pas les autres avec tant d'assurance ; n'aie pas la vertu impitoyable !
ANDRÉ
C'est que je vois clairement tout le mal que cette femme a fait, et qui continue de fructifier après elle!... Ne l'excusez pas, ma mère. J'en appelle à vous-même. Auriez-vous fait comme elle, à sa place ?... Pardon !ma question est absurde et suppose l'impossible... Mais, voyons! vous qui êtes une mère si adorable et si tendre, quelle qu'ait été cette femme et dans quelques conditions qu'elle ait mis cette enfant au monde, pouvezvous comprendre qu'elle l'ait délaissée à ce point? A quel orgueil, à quel intérêt l'a-t-elle sacrifiée? Si jamais madame Rousseau est une femme perdue, croyezvous que son enfance abanionnée et l'indiftérence de sa mère n'y auront été pour rien ? Je ne comprends pas vos indulgences, sans doute parce que je n'ai pas votre
vertu. Jamais je ne pourrai concevoir qu'il n'v ait pas des devoirs qui priment tout, dmt rien au monde ne saurait excuser l'oubli ; et je vous déclare, moi, que cette femme....
MADAME DE VOVES.
Tais-loi, André, tais-toi! Certes, elle a été coupable. Mais, je te jure, mon enfan!, que ce n'est pas à toi de la juger... Si tu l'avais connue, tu n'aurais pas eu le couiage de la maudire. C'est vrai, elle a été longtemps une mère négligente. Cependant elle s'est occupée de sa fille et elle est allée la voir beaucoup plus que tu ne crois... Et depuis, ah! comme elle s'est repentie!... car je ne t'ai pas dit la vérité tout à l'heure. Elle vit encore... Elle a im fils. Elle l'avait avant sa faute. Il a ton ^ âge. Elle l'aime avec une infinie tendresse, et a su lui mettre au cœur la haine du mal. Au temps oii elle était le plus coupable, c'est par là qu'elle croyait se racheter. C'est à cause de lui, pour qu'il ne sût jamais rien, pour qu'il n'eût pa'^, hélas ! à la juger, que la malheureuse a tout fait. Ce fils est sa seule consolation, sa seule joie au monde... Mais, si jamais il avait des doutes, s'il l'interrogeait, s'il lui parlait comme tu viens de le faire... Ah ! je te jure qu'elle aimerait mieux être morte!
Un silence.
ANDRÉ
M.i mère, que désirez-vous que je fasse?
MADAME DE VOVES.
Veille sur Hélène. Mais que ce ne soit pas seulement par amitié pour son mari. Que ce soit aussi par affection pour elle. Tu le dois.
Elle sorl rapidement par la porte de coté.