‹ Révolution française (1830) (volume 2)Chapitre 30 sur 87 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Nouvelle attitude prise par le parti démocratique. — Portrait de M. Arago. — Formation du Comité central ; sa physionomie ; résultats de son influence. — Elections. — Origine de la Coalition. — Fausse tactique de M. Quizot. — Première défaite de la GoaliiioiK — Derniers momente de M. de Talleyrand.

Pendant longtemps, on Ta vu, le parti démocratique avait obéi, dans sa marche, à des inspirations de dévouement ou à des haines impatientes ou à Tesprit d'aventure. Hais ses passions , mrme les plus gêné* reuses, Tavaient mal servi. De tant de glaives tirés dans des jours de colère, pas un qui n'eût été retourné contre lui et ne Teùt déchiré. Il lui avait donc fallu enfin reconnaître que, sous la domination de la bour-

geoisie, les chances n'étaient pas toutes du côté de Taudace et que malaisément il ferait violence à la fortune. U ne se découragea point cependant, et, doué d!une force de volonté plus grande que ses revers, il résolut de se commander le calme, de mettre de la patience dans ses attaques, de vaincre, en un mot, avec les seules armes de la loi, par le seul effort de l'intelligence. L'occasion pour cela se présentait favorable et

pressante, à la fin de 1837; car H. Mole avait dissoas la Chambre, et la lice électoraie s'ouvrait.

Mais , pour que l'entreprise n'avortât point, il importait qu'elle fût conduite par des personnages d'une haute renommée et d'une modération qu'eût épargnée la calomnie, des personnages tels que M. Arago, par exemple.

Et quel puissant allié qu'un tel homme ! Sa stature imposante, son œil étincelant sous de grands sourcils mobiles, la constante altération de ses traits, son profil aquilin, le rayonnement de son front, tout exprimait en lui l'intelligence dans la force et je ne sais quelle propension violente au commandement.

II avait été donné à cet homme illustre d'entrer en commerce avec la gloire, à un âge où, d'ordinaire, on ose à peine la rêver. A vingt ans, H. Arago avait été choisi par le Bureau des Longitudes pour aller prolonger la méridienne de France jusqu'au midi de l'Espagne, et, dans l'accomplissement de cette mission, il avait enduré mille souffrances, affronté mille dangers. Il passa six mois sur un pic isolé des montagnes, atten dant l'heure où une observation serait possible. Lors de la première entrée desFrançais dans la Péninsule, il fut, comme envoyé de Napoléon, plongé dans les prisons de Valence ; plus tard, conduit à Alger, il regagnait la France, lorsque, capturé en vue de Marseille par un corsaire espagnol, il fut ramené à Rose, puis jeté sur un ponton à Palamos. Pendant sa dure captivité à Rose et à Palamos, il poussa le dévouement à la science jusqu'à refuser de se sauver, pour ne pas perdre ses observations et ses instruments. Ainsi avait commencé la vie scientifique de M. Arago, vie marquée par une foule de travaux célèbres et d'admirables découvertes.

Ce qui caractérisait M. Arago, c'était la diversité de ses aptitudes. Renommé dans l'Europe entière comme professeur et comme savant, il apportait dans les joutes oratoires une éloquence abondante, lumineuse, nour-

rie de faits, de citations, de détails saisissants; et certes, parmi les premiers écrivains de son siècle, nul n'aurait pu se flatter de l'emporter sur lui pour l'ampleur, la souplesse, et surtout la clarté du style. Cette dernière qualité avait chez M. Arago quelque chose d'éblouissant, et faisait de lui un des plus féconds vulgarisateurs qui aient jamais paru.

Un homme ainsi organisé pouvait d'autant moins se résigner à vivre éloigné de la poli^ tique, qu'il y était appelé par un esprit naturellement dominateur et un immense besoin d'activité ; car à cette nature, si richement douée, tout semblait convenir également : le recueillement et l'action, l'immobilité de l'étude et le mouvement des choses humaines, la contemplation solitaire des mondes et le Forum rempli de tempêtes.

Puissant par la science, M. Arago l'était peut-être plus encore par la passion. Aussi n'avait-il pu se contenter longtemps de l'espèce de dictature que l'Académie des Sciences lui avait volontairement confiée, bien qu*il y eût là des obstacles à vaincre, et des ennemis à accabler. Mais^ pour que les facultés de M. Arago trouvassent un emploi suffisant, il lui fallait d'autres obstacles et d'autres combats. 11 s'était donc élancé vers les régions politiques, et, avec cette force d'attraction qu'elle exerce sur toutes les natures souveraines, la démocratie Tavait irrésistiblement attiré. Et qui, plus que lui, était fait pour y figurer avec éclat? Non moins capable d'émouvoir le peuple que de l'instruire, il s'imposait à ceux-ci par Tautorité de son nom, il entraînait ceux-là par l'énergie de son âme, affectueuse d'ailleurs et sans fiel.

Au besoin, le rôle de tribun n'eût pas été au-dessus de son ardeur. Et toutefois, il n'avait pas ce genre de supériorité qui permit à Mirabeau de se jouer des orages, d'y respirer avec une aisance orgueilleuse, de s'enivrer de la contradiction, et de se faire porter par les- haines mêmes autour de lui soulevées.. Accoutumé, conmie professeur,

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aux applaudissements, M. Arago ne se déployait tout entier que devant un auditoire disposé à le comprendre et à Taimer. Les frémissements d'une assemblée hostile, sans abattre son courage, altéraient en lui les sources de l'inspiration. ,Un soir de printemps, comme il se promenait dans le jardin de rObservatoire,avec quelques membres de sa famille et un ami, il lui plut d'exposer les idées dont se composait un discours qu'il devait prononcer à la Chambre, le lendemain. Il s'agissait de venger le peuple des mépris praticiens en traçant l'histoire des services rendus par lui à la science, et en faisant le compte des grands hommes sortis de son sein. Emporté par l'élan d'une improvisation d'abord familière, M. Arago s'anima peu à peu, il s'exalta, il devint sublime. Sur cette terrasse élevée d'où l'on domine Paris, il nous semble le voir encore avec sa haute taille et sa figure de chef arabe, la tète découverte, le bras étendu, l'œil plein de flamme, les cheveux agités par le vent, le sommet du front éclairé par les rayons du soleil qui descendait à Thorizon dans une vapeur embraséel.... Non, jamais homme n'eiit un aspect plus majestueux, et jamais pensées du cœur ne revêtirent des formes [plus solennelles et plus nobles ! Le lendemain, nous allâmes entendre M. Arago à la Chambre, et nous eûmes de la peine à le reconnaître, tant il paraissait attentif aux murmures imbéciles que l'éloge du peuplé arrachait à l'assemblée!

Les éminentes qualités de H. Arago n'étaient pas, du reste sans mélange. Se proposer un but invariable et unique, savoir concentrer son activité, ménager prudemment ses alliances et ses ressources, se faire des créatures par un système suivi d'attentions prévoyantes et d'égards patients, ne se donner d'autres ennemis que ceux qu'il est bon d'avoir, voilà ce qui importe à un chef de parti, dans une société qui balance entre le goût du changement et la peur des crises. Or, H. Arago avait moins de persévérance que de fougue ; il se laissait trop aisément distraire de la poursuite d'un grand dessein

par des préoccupations secondaires ; il diminuait lui-même, en les répandant sur trop d'objets à la fois, les forces de sa volonté; il ne connaissait qu à demi l'art de discipliner sous lui la résistance; intrépide et fidèle dans ses amitiés, il ne cherchait pas assez à gagner les indifférents, et sa personnalité impétueuse blessa plus d'une fois un parti ombrageux à l'excès : pour tout dire, il sacrifiait plus à sa passion du moment qu'à son but. L'opiniâtreté [et le calcul dans la passion furent tout le génie dQ Pym. Avec ce génie-là on prépare les révolutions : H. Arago avait le génie qui les décide.

Quoi qu'il en soit, M. Arago, à l'époque dont nous parlons, ne faisait pas mystère de ses espérances, et le parti démocratique le pouvait déjà saluer comme un de ses chefs. Or, M. Arago se décidant, M. Laffitte, qui acceptait volontiers l'influence de son illustre ami, se laissait entraîner inévitablement; et, quant à M. Dupont (de l'Eure), les démocrates n'avaient jamais douté que son patriotisme ne leur fût un appui.

MM. Dupont, avocat, et Louis Blanc partirent de ces données pour prendre l'initiative des démarches qui devaient amener la formation d'un comité électoral au centre même du parti démocratique. M. Dupont (de l'Eure) promit son concours; on obtint celui de M. Arago; par M. Arago, celui de M. Laffitte; et, cela fait, les membres de l'Opposition dynastique furent invités à se réunir à un comité dont le parti démocratique venait de fournir le premier noyau.

Une double hypothèse avait été posée : ou bien l'Opposition dynastique accepterait, et alors on combattait à côté d'elle, réserve faite de la différence des principes; ou bien elle refuserait, et, dans ce cas, on était en mesure de se passer de son alliance, puisqu'on avait pour soi MM. Arago, Laffitte, Dupont (de l'Eure), c'est-à-dire trois hommes qui d'avance frappaient de mort tout comité d'Opposition dans lequel ils n'auraient pas siégé.

Le plan était bien conçu : la suite le prouva. Une assemblée ayant été indiquée, au mar-

ché des Jacobins, dans les bureaux de la Nouvelle Minerve ^ les deux Oppositions s'y réunirent. La république y siégait dans la personne de quelques-uns de ses plus fermes représentants, parmi lesquels MSf. Dupont, Domèz, Thomas, rédacteur en chef du National; Frédéric Degeorges, rédacteur en chef du Propagateur du Pas-de-Calais. La discussion s'ouvrit sous la présidence de M. Laffîtte.

Les radicaux s'expliquèrent sur leur but, hautement et fièrement. Jusqu'alors on n'avait cessé de leur reprocher ce qu'il y avait d'intraitable dans leur humeur et de trop fougueux dans leurs agressions : s'ils se décidaient à l'attaque, disait-on, ils ne savaient que tiier l'épée, et leur repos même n'était qu'un isolement farouche. Eh bien, il leur plaisait de prouver combien était injuste l'exagération de ces reproches. Les élections allaient commencer : ils y prendraient part et ils invitaient l'Opposition dynastique à joindre ses eiïorts aux leurs, Mais pour qu'une telle association fût morale, il fallait qu'on la nouât sans secrète pensée^ sans lâche détour, avec l'autorité que donnent aux actions humaines la droiture des intentions et la netteté des aveux. Pas de compromis équivoque entre les principes contraires, pas de concessions mollement échangées. Il s'agissait d'allier les forces contre un ennemi commun, non de confondre les drapeaux.

La proposition était loyale : ce fut avec un mélange d'estime et d'inquiétude que ceux à qui elle s'adressait l'écoutèrent et MM. Ghambolle et Léon Faucher n'hésitèrent pas à la repousser. Ne savait-on pas quel esprit animait la plupart des électeurs, et que la politique radicale leur était un sujet d'effroi? L'Opposition dynastique commettrait donc une faute grave en se traînant comme auxiliaire à la suite d'hommes qui, par un scrupule aussi fatal qu'honorable et nécessaire, ne voulaient rien céder sur leurs doctrines et s'en faisaient gloire. M. Dupont répondit d'une manière impétueuse et hautaine. Il laissait entendre que, si Ton refusait de s'unir à eux les radicaux se sentaient assez forts

pour marcher seuls. L'agitation gagna l'as* semblée.

Là se trouvait un professeur du collège de France à qui un vif talent de journaliste et des opinions populaires éloquemment propagées avaient valu, parmi la jeunesse, une popularité éclatante. Mais, par une résolution qui est sans excuse et qui resta sans commentaire, M. Lerminier avait depuis peu rompu avec ses anciens amis, déserté son camp ; et condamné par l'opinion, poursuivi par le cri de la jeunesse, il s'était, comme il arrive, réfugié dans l'audace. Il prit la parole, et, avec une âpreté particulière, il insista sur l'éloighement de la classe moyenne pour les radicaux, sur les dangers de leur concours, sur leur faiblesse, prouvée, ajoutait-il, par le nombre de leurs défaites: paroles étranges dans la bouche de M. Lerminier, et qui lui attirèrent de la part de M. Louis Blanc, son collaborateur de la veille, une réplique véhémente, terminée par ces mots : « Il est. Monsieur, certaines défaites qui honorent plus que certains triomphes. »

Ainsi, le débat s'animait de plus en plus. Tout-à-coup M. Mathieu de l'Institut, se dirige vers le président, lui parle à voix basse et quitte l'assemblée. Professeur de l'école polytechnique et beau-frère de M. Arago, M. Mathieu est aussi renommé pour son patriotisme que pour sa science. A peine est-il sorti, que M. Lafûtte se lève, et, d'un ton ferme: a Messieurs, dit-il, je suis prié de c< vous déclarer que MM. Arago et Mathieu « sont résolus à ne point faire partie d'un « comité où le parti radical ne serait pas « représenté. Je fais la même déclaration. »

Tout fut décidé alors. Au milieu d'une agitation extrême, on consulte l'assemblée ; une majorité se prononce en faveur des radicaux; parmi les membres de l'Oppositioh dynastique, les plus énergiques se rallient au parti de la démocratie» les dissidents se retirent, et le lendemain la note suivante paraissait dans les journaux :

« Un Comité central est constitué à Paris « pour s'occuper des élections. Son but est de « réunir dans une même action toutes les

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tf nuances de l'Opposition nationale, et d'obff tenir, par la combinaison de leurs efforts, « une Chambre indépendante.

« Le comité se compose actuellement de « MM. Dupont (deFEure), Arago, Mauguin, « Mathieu, Larabit, Laffitle, Ernest Girar- « din, le maréchal Clauzel, Garnior-Pagès, « Cormenin, Salverte et Thiars, membres de « la dernière Chambre ; Châtelain, rédacteur « en chef du Courrier Français ; Cauchois-Le* (c maire, rédacteur en chef de la Mmerve\ « Bert, rédacteur en chef du Commerce ; E. (c D. Durand, de la Minerve ; Louis Blanc, i< rédacteur en chef du Bon Sens ; Frédéric « Lacroix, rédacteur en chef du Monde ; Tho- « mas, rédacteur en chef du National^ Du- « bosc, rédacteur en chef du Joi/ma/ (/m /)^<- « pie ; Goudchaux, banquier ; Yiardot, a homme de lettres : Domèz, avocat ; Népo- « mucène Lemercier, de l'Académie fran- « çaise ; Rostan, professeur à Técole de mé- « decine; Félix Desporles, propriétaire ; Mau rie, avocat ; Ledru*Rollin, avocat ; Du- « pont, avocat; Sarrans, homme de let- « très; A. Guilbert; David (d'Angers), sculpte teur. »

Furent chargés de la correspondance, MM. Garnier-Pagès, Caucbois*Lemaire et Mauguin.

La composition de ce comité était presque entièremeet démocratique, et à côté de lui, nul autre comité d'Opposition n'était possible. M. Chambolle, rédacteur en chef du Siècle^ rendit compte au public, dans un article plein de convenance et de mesure, des motifs qui l'avaient amené à s'abstenir. De son côté, M. Odilon-Barrot, chef de l'O^^osition dynastique, publia une note par laquelle il faisait connaître qu'il déplorait la scission qui venait de se manifester dans le parti constitutionnel, mais qu'il ne povvait s'associer à un comité où le parti républicain venait d*entrer enseignes déployées^

Ainsi, la direction du mouvement électoral restait concentrée aux mains des radicaux. C'était la première fois qu'ils pénétraient au cœur des affaires résolument et

avec ensemble ; c'était la première fois qu'ils semblaient dire : « Pour saisir le gouvernail, a nous n'avons pas besoin de faire autour de ce nous la tempête. » Aussi la frayeur fut-elle grande au Château. Pendant plus d'un mois, la presse ministérielle épuisa au sujet du Co- MiTÉcENTRALf toutlc ficl dcsa polémiquc, et le Journal des Débats mit aie combattre un einportement furieux. Séparant, dans l'Opposition constitutionnelle, ceux qui avaient donné leur adhésion au comité de ceux qui la lui avaient refu3ée, le Journal des Débats louait les premiers de leur prudence et rendait les seconds responsables des maux à venir. A l'entendre le mineur était déjà au pied du trône. Et peu importait, suivant lui, que quelques noms constitutionnels fussent venus s'inscrire sur la liste fatale: «r Rien de « plus sérieux et de mieux calculé, s'écriait- « il dans le numéro du 20 octobre, que le but « et l'intention du parti radical. Il est prêt à « revendiquer et à. faire valoir tous les avan- « tages de la position qu'on lui a faite. La « coalition est son œuvre propre ; il en a ins- « pire la pensée ; il en est l'âme et l'élément « le plus vital; la place qu'il y tient, les « noms qu'il y a fait entrer lui en assurent

« la direction secrète Ce ne sont pas les

« programmes, c'est l'énergie des hommes «r qui les classe et décide la prépondérance. » Dans son numéro du 18 octobre, le même journal avait dit: « Exclure! On s'exprimait « autrement il y a quarante ans ! Et qui exce clue-t-on d'abord? Ce sont les constitu- « tionnels de toutes les nuances, les amis du « pouvoir, le tiers-parti, les dynastiques, « toute cette Opposition dont, il faut le dire, (C M. Barrot est la force et l'honneur. » L'accusation était calomnieuse, M. Barrot n'ayant pas été exclu, et s'étant exclu lui-même ; mais on semait de la sorte les défiances, la jalousie, et cela suffisait à la haine, presque toujours injuste.

Le Comité central était conduit par des hommes audacieux; il occupait, dans la presse, des positions formidables: dédaignant de se défendre, il attaqua. Animé à la lutte par la violence de ses adversaires, il fit

feu à la fois de ses sept journaux, émut Paris, remua la province ; et« s'il ne parvint pas à modifier d'une manière sensible là majorité ministérielle, il se fortifia du moins aux dépens des opinions indécises, accrut à la Chambre le nombre de ses représentants, et fit, en un mot, sentir sur chaque point de la sphère électorale la présence et le soufile de la démocratie. Jamais depuis 1830, le pou* voir n^avait vu se dresser contre lui, dans les élections, une minorité aussi forte. A Paris le nombre des électeurs opposants fut de 6,303 sur un chiffre total ie 13,982. Tous les membres parlementaires du Comité central lurent réélus. Deux républicains bien connus, MM. Martin (de Strasbourg) et Michel (de Bourges) entrèrent à la Chambre ; M. Arago obtint les suffrages de deux collèges, il en fut de-même du maréchal Clauzel ; et, quelque éclat qu'eussent jeté par Thonorable excès de leur hardiesse les doctrines de M. Yoyerd'Argenson, une minorité imposante so déclara pour lui dans la capitale. Il est vrai qu'au deuxième arrondissement de Paris, M. Jacques Lefèvre l'emporta sur M. Laffitte, mais le sixième collège ne tarda pas à dédommager le banquier fameux dans la maison duquel la révolution de 1830 avait campé.

Le ministère, pendant ce temps, déployait une activité souterraine qui le décria et lui réussit. Les ennemis qu'il redoutait le plus, parce qu'il voyait en eux des héritiers, c'étaient les doctrinaires. Sa tactique fut de combattre ténébreusement leur élection en paraissant l'appuyer : manœuvres dont quelques-uns d'entre eux furent victimes, MM. d'Haubersaêrt et Giraud, par exemple. Du reste, la corruption électorale, partout mise en pratique, était partout dénoncée. Le préfet du Morbihan trouva dans M. de Sivry un accusateur puissant et passionné. L'in* génieur en chef de la Gironde, M. Billaudel s'étant présenté comme candidat de l'Opposition, une lettre du ministre des travaux publics lui avait enjoint d'opter entre sa candidature et sa place : il renonça noblement à sa place, triompha dans sa candida-

ture ; et le fait, porté par lui à la tribune, vint éclairer d'un jour odieux les moyens employés par le pouvoir pour arriver au succès.

La discussion de l'adresse ne se composa que de redites bruyantes et vaines ; et les commencements de la session n^offrirent de remarquable que l'attitude nouvelle prise par les doctrinaires. Trop fdibles pour saisir le pouvoir de haute lutte, trop orgueilleux pour le servir, ils résolurent d'abord de le soutenir en le protégeant. Mais à ce patronage glacé, à cette arrogante soumission, à ces services pleins de menaces et injurieux, qui n'eût préféré la guerre ? La guerre, par conséquent, était au fond des choses ; elle éclata enfin, d'autant plus vive que les passions ennemies s'étaient plus longtemps contenues.

Ce fut M. Thiers qui en alluma la première étincelle. Bien que M. de Rémusat fût doctrinaire, M. Thiers Tavait toujours recherché. Il aimait en lui une intelligence élevée, un talent sérieux assaisonné d'esprit, des manières sans pédantisme, et l'indépendance de l'homme de lettres. Enfants de la presse tous deux, ils avaient encore cela de commun, qu'ils croyaient le maintien de la monarchie en France conciliable avec quelques idées de fierté nationale, pourvu qu'il s*y mêlât beaucoup de modestie et de prudence. Ils se convinrent donc, et dans leurs relations privées se trouva le germe de Falliance si célèbre depuis sous le nom de Coalition. Il était singulier, selon M. Thiers, que les hommes les plus capables de la Chambre en fussent réduits à subir la loi de la médiocrité triomphante. Entre lés doctrinaires et le Centre Gauche, n'y avait-il point de rapprochement possible ? M. de Rémusat se laissa convaincre ; à son tour il intervint efficacement auprès de ses amis; et bientôt, MM. Jaubert, Piscatory, Duchàtel, Guizot lui-même s'accoutumèrent à Tidée d'une * alliance offensive. M. Duvergier de Hauranne, qui, plus tard, devait en être l'Âme, s'y montra d'abord peu disposé. Il pensait qu'à changer d'attitude un parti risquait son

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crédit; que de telles résolutions veulent qu^on les mûrisse, parce que, s^il est facile de les prendre, il Test moins de les expliquer. Toutefois, il était un drapeau auquel, d'après M. Duvergier de Hauranne, il suffisait de se rallier pour 6ter à la Coalition le caractère d'une intrigue. La part inconstitutionnelle et excessive que le roi s'était faite dans le maniement des affaires de l'Etat pesait d'une manière égale sur toutes les fractions de la Chambre : n'y avait-il pas moyen de se réunir honnêtement pour faire prévaloir la maxime le roi règne et ne gouverne pas; pour défendre la prérogative parlementaire contre les empiétements de la prérogative royale? M. Duvergier do Hauranne en fut d'avis, et, pour préparer le terrain, il publia dans la Revue française un BxiiÛB oh les doctrines de MM. His et Fonfrède étaient dénoncées hautement comme la destruction du gouvernement représentatif. MM. His et Fonfrède avaient écrit que la vie politique n'était qu'un douloureux chaos sans l'unité, sans la fixité; que la Chambre élective, pouvoir passager, fractionné, mobile, rebelle aux traditions, n'était en état, ni de concevoir un système, ni de diriger; que de la royauté devaient venir l'impulsion et l'initiative; que l'entendre autrement, c'était mettre* en face d'une monarchie à moitié morte une république vivante. Mais quoi ! MM. His et Fronfrède prétendaient-iis dépouiller la Chambre élective du droit de refuser les subsides? La logique de leurs théo* ries les conduisait là. Il eût été absurde, en effet, de laisser à la Chambre un irrésistible instrument de domination, quand on demandait que la royauté dominât. Or, le droit de refuser les subsides anéanti, que restait-il? Le despotisme, compliqué d'une Chambre consultative qui n'aurait plus été alors qu'un vain rouage, qu'un ressort à briser.* C'est ce que M. Duvergier de Hauranne prouva sans peine et victorieusement.

Mais il fut moins heureux dans l'exposition de son propre système. Sentant bien qu'entre une assemblée armée du vote des impôts et une royauté inviolable un duel

était à craindre, un duel à mort, il aurait voulu que le ministère participât à la fois et de la Chambre et de la Couronne ; de la première par la désignation^ de la seconde par la nomination^ de sorte que les ministres auraient servi de lien entre des pouvoirs rivaux et formé une autorité médiatrice.

M. Duvergier de Hauranne ne prenait pas garde qu'en croyant prévenir le combat, il ne faisait que déplacer le champ de bataille; caronlui pouvait répondre : «Dedeux choses l'une : ou le roi sera forcé d'avoir égard à la désignation^ ou il lui sera loisible de n'en pas tenir compte. Dans le premier cas, son droit est illusoire. Dans le second, la Chambre venant à lui refuser tout concours, la lutte renaît pour aboutir à un coup d'État, et, peut-être, à une révolution. »

Le régime constitutionnel allait ainsi s'affaiblissant, compromis, décrié, par les débats de ses publicistes et l'impuissance de leur logique. L'article de M. Duvergier de Hauranne. cependant, avait une signification redoutable : il donnait un mot d'ordre à la ligue parlementaire qui se préparait.

On touchait au 12 mars (1838), époque fixée pour la présentation de la loi sur les fonds secrets^question de coiïfiance qui devait décider du maintien du ministère ou de sa chute. Les nouveaux alliés jugèrent l'occasion bonne pour essayer leurs forces et se partagèrent les rôles. Esprit agressif, orateur aventureux, M. Jaubert se chargea de commencer l'attaque. M. Guizot devait la soutenir, et M. Thiers porter le coup décisif. Mais les incertitudes de M. Guizot perdirent tout. Il entretenait avec le Centre'certaines relations dont il n'aurait pas voulu que te bénéfice lui fût enlevé. Il annonça donc l'intention de blâmer le ministère avec ménagement et sans rien compromettre. En vain ses amis lui représentèrent-ils les inconvénients d'une attitude flottante, et que la sagesse ici c'était la décision; il s'obstina par excès de circonspection ou par égoîsme.

Ainsi qu'il avait été convenu, ce fut M. Jaubert qui engagea le combat. Il s'y montra ce qu'il était : plein de fougue, de

LOUIS BLANC

verve, et railleur. Ce qu'il réprouvait dans les fonds secrets j c'était moins leur principe que leur emploi. Il fit ressortir par de vives paroles le scandale des subventions payées aux journaux, mettant à l'index le patronage ruineux à l'ombre duquel le Journal des Débais avait vécu et grandi. « J'accorde mon « vote au gouvernement, disait-il comme con* « clusion, je l'aurais refusé au ministère. » M. Guizot, lui aussi, vint se poser à la irirbune en adversaire du pouvoir. Mais il n'était plus reconnaissable. Il hésitait, il balbutiait, il s'embarrassait dans de vagues for- . mules dont l'emphase dissimulait mal la banalité, cet homme ordinairement si superbe et si tranchant dans son dogmatisme. Tantôt le regard fixé sur ses nouveaux amis, il semblait leur demander pardon de la mollesse de ses attaques ; tantôt se retournant vers le Centre, d'un air suppliant et contraint, il paraissait honteux de la nouveauté de son rôle d'opposition. Après un discours qui fut un supplice pour l'assemblée et pour lui-même, il descendit de la tribune, au milieu d'une désapprobation morne. Découragé, M. Thiers n'osa pas prendre la parole. C'était une campagne manquée. En dépit des graves protestations* de M. Odilon-Barrotet de celles de M. Gisquet, ancien préfet depolice, que sadestitution avait fait ennemi du ministère, le chiffre des fonds secrets fut voté tel que M. Mole le demandait. Et, réduite à attendre des jours meilleurs, la coalition vaincue se dispersa.

Une nouvelle bruyante émut, vers cette époque, le monde politique.

Nous avons dépeint M. de Talleyrand; nous avons dit combien était fastueuse sa vanité dans le mal. Mais son impassibilité n'était qu'un masque. Comme le mépris des hommes et des principes faisait école dans son salon, il ne voulait point perdre le bénéfice de ce professorat honteux, et il avait soin de ne paraître que triomphant et moqueur. Au fond, il était incertain, combattu, humble dans sa tristesse et toumenté. Son immoralité de parade no répondant pas en lui à une forte nature, à une perversité énergi-

que, il s'y épuisa misérablement. Destémoignagnes tenus longtemps secrets, mais irrécusables, prouvent* que dans les dernières années de sa vie laméditation lui était amère, insupportable. Aha^onné à lui-même dans le silence des nuits, il tombait du haut de son orgueil factice dans d'inexprimables découragements , et à la lueur de la lampe qui éclairait la solitude de ses veilles, il lui arriva d'écrire des lignes par où semontraientle tumulte de ses pensées etles défaillances de son ftme, des lignes comme celles-ci, par exemple: « Voilà 83 ans écoulés! que de soucis ! que d'agitations ! que de malveillances inspirées ! que de complications fâcheuses ! Et cela sans autres résultats qu'une grande fatigue physique et morale, et qu'un sentiment profond de découragement à l'égard de l'avenir, de dégoût pour le passé ! »

Ainsi, sous la glace de son front, l'ironie perpétuelle de son regard, le calme de son maintien, et la permanence de son bonheur apparent, M. de Talleyrand cachait une vie pleine de luttes et de pusillanimité. Une fois sur la scène, il faisait volontiers étalage de son dédain pour la vertu. Mais il avait le cinysme du mal sans en avoir le courage. Il ne croyait même pas à son scepticisme ; il n'avait pas foi même en son immoralité : de sorte que tout était faux chez cet homme, jusqu'à ses vices.

S'il en faut croire quelques dévots personnages, la première communion de la fille de M"** de Dino aurait marqué, dans la vie de M. de Talleyrand, d'une manière étrange, décisive ; et il se serait laissé toucher à un point extraordinaire par le spectacle de la piété chez une jeune fille qu'il aimait tendrement. Ce qui est certain, c*est que M"* Pauline de Dino était d'une dévotion rare, et, de la part de son grand-oncla, l'objet d'une espèce de culte. M. de Talleyrand, d'ailleurs, avait une faiblesse de caractère à peine croyable, et personne plus que lui n'était propre à être gouverné par un enfant. Ce fut de ces données qu'on partit pour préparer l'œuvre de sa conversion.

On devine de quelle importance était pour

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lea prêtres une conversion semblable ! Ceux d'entreeux qu'animait un zèle sincère ponr la religion devaient s'en réjouir comme d'une sainte conquête; les autres y voyaient un bommage rendu k leur-empire, une bumiliation sans égale inQigée au parti de Voltaire, la preuve enPm que le catholicisme avait droit de suzeraineiésur les deux extrémités de l'existence de l'homme, sur la naissance et sur la mort. Du reste, l'ancien archevêque de Paris, le cardinal Talleyrand de Périgordj avait spécialement recommandé la conversion de son neveu k M. de Quélen, qu'il désira, dans cette pensée, avoir porfr successeur.

L'intérêt de l'Église fut merveilleusement servi par la duchesse de Dino. Fille du duc de Gourlande, et née par conséquent dans le voisinage des trônes, elle avait exercé longtemps le double pouvoir de Tesprit et de la beauté ; mais l'un dure plus que l'autre^ et, soit qu'elle voulût par un changement d'habitudes rajeunir sa vie, soit que les allures de la Cour trop bourgeoise de Louis- Philippe eussent fini par épuiser ses aristocratiques dégoûts, elle en était venue à soupirer après le faubourg Saint-Germain. En vain M. Thier» et les hommes nouveaux lui avaient-ils maintes fois représenté combien était peu probable la réconciliation dont l'espoir la tentait, et qu'elle oe trouverait jamais ailleurs ce qu'elle allait perdre en.s'éloigoant de l'entourage de M. de Tnlleyrand, c'est-à-dire le plaisir d'iufluer sur les affaires et celui d'avoir des gens d'esprit pour courtisans, elle s'obstina. Or, elle crut, -r- et celte croyance, s'assocîant à des sentiments religieux, lui en était devenue sans doute plus chère, — elle crut que sa paix avec le faubourg Saint-Germain serait faite le jour où elle aurait obtenu de H. de Talleyraad un désaveu public du passé. Elle y gagnait, dans tous les cas, deQulter la reine. Et l'entreprise n'avait rieu de chimérique, car la duch*jsse de Dino commandait irrésistiblement àla volonté de son oncle, douée qu'elle était d'une vive intelligence et d'un esprit ' cbarmant.

Aussi bien, U. de Talleyrand coounençait à faire sur lui même de fréquents retours, quoiqu'il se gardât soigneusement d'en laisser nen paraître k ceux de ses amis qui, comme MU. de Uontrond, Thiers etMignet, auraient eu droit de s'en étonner. Pendant l'année qui précéda sa fin, il demanda souventàsOD libraire des livres pieux; et sur un petit morceau de papier nous avons lu, tracée au crayon et de sa main, l'indication suivante:

M. d« TdUïJTtiid {8" portrait)

La Religion chrélietme étudiée dans le véritable esprit de ses maximes. Enfin, arrivé k cet état d'inertie morale où l'homme ne peut plus se suffire, et voyant se dresser de toutes parts autour de lui les fantômes de son cœur, il résolut d'appeler un prêtre. Ce fut à l'abbé Dupanloup qu'il s'adressa. Il n'était pas encore atteint de la maladie k laquelle il devait succomber, et sa vieillesse seule t'approchait de la mort.

L'abbé Dupanloup éprouvait pourM.i'eTalleyrand une répugnance extrême: prié à dîner, il refusa d'abord; mais, sur l'invitation de l'archevêque de Paris, il dut se prêter à des relations évidemment profitables k l'É-

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gliae. Une secrète inquiétude ragitait pourtant. N'était-il pas à craindre que la conversion de M. de Talieyrand ne fût une mystification cruelle préparée par son impiété, et comme une dernière comédie jouée audacteusemeut sur les bords du tombeau? Tout n^était-il pas possible à une dissimulHlion qui fut un des grands scandales de Thistoire? Tremblant d'être pris pour dupe, l'abbé Dupanloup aurait volontiers provoqué un éclat quipûtéclaircir ses doutes. Mais la politesse exquise de M. de Talieyrand le désarmait. Il se décida donc à lui écrire une lettre qui, rappelant des souvenirs de religion et de sacerdoce, fût de nature à arracher à M. de Talieyrand une réponse péremptoire. M. de Talieyrand répondit en effet, et sa réponse s'ouvrait par la phrase que voici : « Les sou- « veoirs que vous invoquez, monsieur Tahbé, « me sont tous bien chers, el Je vous remer- « cie d'avoir deviné la place qu'ils ont con- « servée dans ma pensée et dans mon <( cœur. » Entre le prince et Tabbé Dupanloup les relations continuèrent, la religion faisant le fond de leurs entretiens; et telle était Tinceititude d'esprit <ie Thomme qui passait pour le patriarche de rinrrédulilé, qu'il se laissa insensiblement amener nonseulement à ridée de remplir ses devoirs relig.eux, mais encore à celle d'abjurer publiquement sa vie. C'est ce qu'il lit dans une déclaration adressée au pape, et qui fut soumise à Tarchevêque de Paris. Le prince y confessait ses erreurs avec ujie humilité craintive. Seulement, il y en avait une qu'il u»'étudiait à excuser. L'arrhevéque de Paris ne voulut pas de la restiiciion et fil subir à l'acte des moditicatious auxquelles M. deTal leyrand se résigna, tant il était soumis et domi»té !

Cependant, il venait d'èlre atteint d'une maladie mortelle, et la nouvelle de ce qui se passait danb Tinlérieur perçait déjà, quoique vaguement, au dehors. Ce fut pour la portion la plus mondaine de l'entourage du prince un inej[primable sujet de surprise et de douleur. Que M. de Talieyrand eût fait iuterve^ nir dans ses adieux à la vie la religion et les

ordinaires pratiques du culte, des hommes comme MM. Thiers et Mignet ne pouvaient trouver cela que très convenable et très décent ;- mais dans la rétractation publique imposée au vieillard par qui la messe du Champde-Mars fut célébrée, il y avait, suivant eux, un outrage à l'ensemble des traditions révolutionnaires, et ils s'en indignaient. La colère était grande surtout chez M. de Montrond, homme d'Élat anonyme et génie clandestin, roué sans égal, perdu de mœurs et de dettes, possédant au plus haut degré la grâce dans l'impertinence et le dandysme de rincrédulité, causeur étincelant d'ailleurs, ami du roi, et- bien supérieur à M. de Talieyrand, duquel il disait: « Quine VadoreraUl il e$t si vicieitx l » M. de Montrond mita disputer aux prêtres son complice mourant une ardeur passionnée et violente. Tout fut inutile.

M. de Talieyrand avait toujours eu beaucoup de goût pour M. Thiers et pour M. Mignet. Il aimait leur genre de talent, Toriginalité de leur fraternelle fortune; et il flattait en eux des historiens; car ce sceptique, si profond et si complet en appîirence, se préoccupait avec une anxiété presque puérile du jugement que porterait sur lui la postérité. A son tour, M. Thiers avait été sensible aux avances faites à son mérite plébéien par un grand seigneur de la révo uiion. Il est vrai qu'au sujet du traité de la Quadruple- Alliance leurs relations s'étaient un peu refroidies, mais enfin elles ne s'étaient pas rompues, et M. TiÂers n'avait cessé d'avoir auprès du prince un facile accès: il crut remarquer qu^on essaya de l'éloigner dès que M. de Talieyrand fut tombé malade.

Le 17 mai, lessi^nes d'une mort prochaine devenant visibles, on présenta au prince, poui qu'il y apposât sa signature, la déclaratitm, objet de tant de craintes, de tant d'espérances. Il signa, l^eu de temps après, le roi parut, et Ton raconte que, touché d'une telle visite, le gentilhomme à l'agonie exprima Sri satisfaction en ces termes : « C'est <( le plus grand honneur qu'ait jamais reçu « ma maibon. » On raconte aussi — et c'est

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par des ecclésiastiques que. le faii^ quelque invraisemblable qu'il soit, a été sourdement propagé — que le roi ayant demandé à M. de Talleyrand s'il souffrait, et celui-ci ayant répondu: « Oui, comme un damné, » Louis* Philippe laissa tout bas échapper ce mot: i< Déjà? » mot que le mourant aurait en* tendu, et dont il se serait sur-le-champ vengé en donnant à une des personnes qui Ten* touraient des indications secrètes et redoutables.

Vint Tbeure suprême. La gangrène montait des entrailles vers la tète : les secours de rËglise furent apportés, et l'on récita les prières des agonisants. Le nombre des visi* teurs de marque était considérable, et nul obstacle n'était mis à leur admission, la duchesse deDino ayant intérêt à ce que les derniers moments du prince fussent entourés d'une publicité solennelle et incontestable. Or, parmi les personnages présents, quelle diversité de sénliments, de précautions, de discours I Quelques-uns s'affligeaient de l'appareil catholique de cetle mort ; la plupart y puisaient au contraire des motifs de consolations, et, entre autres, le duc de Noaiiles, M** de Gastellane. Beaucoup songeaient aux révélaUons curieuses qu'allait sans doute laisser après lui un homme qui avait passé un demi-siècle dans les coulisses de l'histoire ; ils ignoraient que ses Mémoires, déposés en Angleterre, ne devaientêtre ouverts, conformément à sa volonté, qu'au bout de trente ans.

Vers quatre heures du soir, on s'aperçut qu'il ne lui restaitphisque quelques minutes à vivre. Il avait néanmoins toute sa cannaisr sance et paraissait attentif aux prières. En entendant prononcer les noms de ses patrons, Charles, archevêque de Milan, et Maurice, martyr^ il ajouta d'une voix faible : « Ayez pitié de moil » Enfin, comme l'abbé Dupanloup lui rapportait ces mots de l'archevêque de Paris : « Pour M. de Talleyrand je don- « nerais ma vie, — Il aurait un meilleur « usage à en faire, répondit-il. » Et il expira.

Rien ne devait manquer à la pompe offi-

cielle de ses funérailles; mais le peuple, qui doutait de 9on âme, attaqua par des propos moqueurs Tinviolabilité de son cercueil.

Pourtant, chose bizarre et navrante 1 cet homme, qui fut traître à son pays, qui ntéprisa l'humanité, qui n'hésita jamais à immoler d'un trait de plume des millions de créatures humaines, qui trempa dans toutes les iniquités fameuses, qui fit de la politique une science sèche et dure à l'excès, abom»* nable et funeste, il se montrait, dans ses rapports privés, d'une bonté peu commune. Les gens de sa maison lui étaient dévoués. Se séparer d'un domestique était peur lui une peine si vive qu'il ne s'y pouvait ré* sondre. Il aima, il eut des amis.

N'importe. A qui touche aux destinées des peuples il faut plus qu'une certaine dis* position à compatir anx souffrances individuelles. L'existence poli tique de M. deTallejrand ne fut qu'un long scandale : il est juste, il est nécessaire qu'on la flétrisse. Par lui fut couvée, en effet, l'immoralité contemporaine, qui à son tour le soutint et le port». A son école se formèrent les philosophes de boudoir qu'on a vus depuis prendre le cynisme pour une preuve de supériorité et la corruption pour de l'esprit, plagiaires dm vice heureux, malhonnêtes gens à 1^ suite.

Mais, grâce au ciel, il n'est pas vrai que l'intelligence soit du partf de l'improbité. M. de Talleyrand, nous le répétons, el la vérité l'exige, M. de Talleyrand fut um homme médiocre. M. d'Hauterive eut le mé^ rite des travaux diplomatiques dont il usurpa, lui, tout l'honneur. Les traités sur lesquels on lit sa signature en qualité de serviteur de Napoléon, Tépée de son maître les avait conr olus. Repoussé par l'Empereur après l'avoir été par la République, il ne prévit pas le retour des Bourbons, et ne le jugea possible ^ que lorsqu'ils entrèrent dans Paris. Les Cent-Jours prirent au dépourvu sa prévoyance, si follement vantée! Au congrès de Vienne, et bien que le partage des dépouilles du monde eût fait naître entre les Puissances victorieuses des dissidences dont un négociateur habile pouvait aisément tir^

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profit, il ne BOt empêcher ni la formation du royaume des Pays-Bas, qui devait nous servir de barrière au Nord, ni celle du royaume de Sardaigne, qui devait nous servir de barrière au Midi ; il s'allia, contre Tempereur de Russie, qui nous aimait, à TAngleterre, qui travaillait ardemment à notre ruine; il ne put rien, absolument rien, pour le roi de Saxe, notre allié le plus fidèle; et, au lieu de donner pour voisin à la France, sur les bords du Rhin, une Puissance secondaire, ainsi que la Russie le proposait, il contribua, par imbécillité ou trahison, à établir à nos portes la Prusse, Puissance principale et hostile. Il fut incapable de se maintenir sous la Restauration, à laquelle Fouché luimême, le régicide Fouché, s'était rendu nécessaire. 11 n'eut point de part à Tavènement de Louis-Philippe, tam son influence était nulle en 1830! Dans les Conférences de Londres, réduit à un rôle tout à fait subalterne, il fut mis honteusement en dehors des délibérations qui avaient pour objet la destruction des forteresses élevées contre la France, et on lui fit signer le traité des vingt-quatre articles, appendice à ceux de 1815. Il ne connut la Quadruple-Alliance qu'après sa conclusion, et il permit qu'onlui en attribuât Ja pensée. Humilié par lord Palmerston dans sa fatuité de grand seigneur, il se détacha, pour se venger; des Whigs et de l'AngleteiTe, et prit parti pour la politique continentale, lui à qui d'ignorants panégyristes ont prêté des vues si persistantes et si profondes. Enfin, rappelé de Londres, il fut obligé, pour retenir un reste d'influence, de s'abaisser aux fonctions de flatteur, et il s'attira un jour, de la part de M. Thiers, cette exclamation cruelle : « Que M. de Talleyrand,

(( sous Napoléon, se soit fait le courtisan de c( la gloire et de la grandeur, à la bonne « heure; mais se faire le courtisan de « ceci ! . . . » Donc pas un fait qui prouve la capacité de M. de Talleyrand.

A la vérité, il a traversé beaucoup d'orages, et il est mort dans son lit. Mais, pour se tenir debout dans les hautes régions de la politique, quand on n'aspire qu'à cela, que faut-il ? Avoir une âme d'esclave ; savoir être infidèle au malheur et ingrat ; ramper dans la tyrannie ; ne sentir ni l'orgueil des choses sublimes, ni l'ambition des vastes desseins; être assez médiocre pour qu'on dédaigne de vous haïr, et assez vil pour qu'on se serve de vous, même en vous méprisant. On appelle cela le génie de l'homme heureux ! Ah ! qu'on descende jusqu'aux plus humbles conditions ; qu'on regarde ce malheureux aux prises avec la misère ; qu'on calcule l'étendue des ressources qu'il est obligé de mettre en œuvre pour échapper à la faim, la force de volonté qu'il emploie contre le désespoir... «Vous vous croyez un « grand homme. Monsieur le comte, parce « que vous êtes un grand seigneur, dit « Beaumarchais. Eh morbleu ! perdu dans « la foule obscure, il m'a fallu déployer plus « de science pour subsister seulement qu'on « n'en a mis depuis cent ans à gouverner « toutes les Espagnes. » Non, le génie n'a point le succès pour mesure. La vraie grandeur ne reste pas si aisément impunie. Seul, abattu, exilé sur un point de la mer, et tenant fixés sur son impuissance les regards de l'univers inquiet. Napoléon était plus imposant qu'au sommet de sa fortune, où l'appareil du souverain pouvoir le cachait à demi.

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Travaux légielatifs dans Tannée 1838; lois sur Torganisation départementsle, sur Tétat-major, sur les justices de paix, sur les aliénés. — Finances : question de la conversion des rentes. — Exposé des doctrines financières de M. Jacques Laffitte : théorie de la dette perpétuelle. — Nécessité d'abolir Tamortissement. — Etat moral de la société. — Agiotage. — Qiiestion des chemins de fer. — Le principe d'autorité défendu par le parti démocratique, abandonné par TEkat. — Rapport de M. Arago. — Comment la question est résolue.

Les travaax législatifs de Tannée 1838 furent très importants, non par leurs résultats, mais par leur objet : il convient de les passer en revue.

Nous ne nous arrêterons pas à la loi sur les attributions des conseils généraux et d'arrondissements : hérissée de détails stériles et conçue dans Tesprii le plus étroit, elle ne changeait rien au mécanisme administratif que nous avons eu déjà occasion de décrire, et elle signalait dans la bourgeoisie une ignorance complète des premiers rudiments de la science politique. Il ne saurait y avqir, en effet, dans la société que deux forces: la commune, qui répond à Tidée d'association, et I'état, qui répond à l'idée de nationalité. Quant à Tautorité départemei^tale, sa destination ne doit être évidemment que de mettre «n rapport ces deux forces essentielles. Les Chambres travaillaient donc à une œuvre puérile et vaine, lorsque, n'ayant encore rien fait pour constituer la Commune, elles essayaient de constituer le Département.

La chambre élective eut ensuite à organiser l'état-major général de l'armée. La France entretenait sur pied 280,000 hommes, répartis en 53 régiments de cavalerie, 88 régiments d'infanterie et les armes spéciales. Ce fut sur ces données, bien qu'elles fussent variables de leur nature, qu'on s'appuya pour fixer le cadre des maréchaux et des généraux. Il fut décidé que le «nombre des maréchaux serait de six en temps de paix et de douze en temps de guerre ; que le cadre des officiers généraux se diviserait en deux classes ; l'une d'activité et de disponibilité, com-

prenant 80 lieutenants-généraux, et 460 maréchaux-de-camp, et l'autre de réserve : que les lieutenants-généraux, à l'âge de 6S ans accomplis, et les maréchaux-de-camp, à l'âge de 62, cesseraient d'appartenir à la première section pour passer dans la seconde ; que les officiers généraux ne seraient admis à la retraite, à titre d'ancienneté, que sur leur demande, à l'exception de ceux qu'un conseil d'enquête aurait reconnus incapables de continuer à servir active ment, ou à faire partie des cadres de l'armée. Ces dispositions présentaient un inconvénient grave, celui d'établir une règle dont rinflexibilité, trop absolue, tendait à priver le pays de services quelquefois précieux et nécessaires. Mais^ par là, on coupait court à l'arbitraire ministériel; on empêchait les héros d'antichambre décharger de leur présence inutile les cadres de l'activité ; en un mot, on arrachait l'armée au régime du bon plaisir. Aussi la loi fut*elle acceptée avec faveur par l'opinion, tant la conduite des divers gouvernements subis par la France avait décrié le principe d'autorité !

De toutes les institutions trouvées par nous dans le glorieux héritage de nos pères, pas une qui. eût été aussi bienfaisante que celle des juges de paix : on n'aurait dû, par conséquent, y toucher qu'avec beaucoup de réserve et de prudence. C'est ce que les Chambres ne comprirent pas assez. Elles crurent qu'en étendant les attributions des juges de paix, elles fortifieraient l'institution. C'était l'altérer, au contraire, et en compromettre les avantages. Le juge de paix est la

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loi vivaDte ; son autorité a cela d'admirable . que par essence elle est paternelle. Organe de ces traditions d'équité dont la source est au sein de Dieu, il Faut, pour que la spécialité sainte de sa mission ne soit point dépassée, qu'il juge avec simplicité de cœur : y avait-il sagesse à faire sortir ces magistrats du pauvre, de la sphère des choses simples et des procès sommaires, pour les accabler d'une besogne qui, exigeant une connaissance approfondie des lois écrites, risquait de remplacer le conciliateur par le jurisconsulte et l'homme par le fonctionnaire ?

Mais, du mains, la loi sur les justices de paix n'était qu'imprudente : celle qu'on rendit sur les aliénés fat presque odieuse ; car elle mettait à la merci du pouvoir administratif la liberté de« tout individu ^t/5j9^c^ d'aliénation mentale.

Ici se présente une question qui mérite d'être exposée d^une manière complète, à cause de l'ébranlement qu'elle imprima aux esprits et parce qu'elle se lie à des considérations d'un ordre supérieur.

S'il est un droit incontestable, c'est celui qu'a tout débiteur de se libérer en rendant la somme qu'on lui a prêtée. Aussi les auteurs du code civil avaient-ils écrit dans l'article 1911 : « Toute rente constituée en perpétuel « est essentiellement raehetable. »

L*État pouvait-il réclamer le bénéfice du droit reconnu par le code civil à tout débiteur ? Serait-il admis à dire aux rentiers : « Je vous ai payé jusqu'à ce jour un intérêt « de 5 francs pour un capital de 100 francs: « voici 100 francs ; et nous sommes quittes. » Telle était, dans toute sa naïveté, la question à résoudre, et il était d'une haute importance qu'elle fut résolue en faveur de l'Etat.

En effet, l'intérêt de l'argent, k cette époque» étant descendu au dessous de 5, l'Ëtat n'aurait pas manqué de prêteurs disposés à lui fournir, en échange d'une rente de 4 francs, par exemple un capital de 100 francs, au moyen duquel il aurait éteint une rente >de 5 francs, ce qui aurait, comme on voit, diminué d'un cinquième la somme des rentes annuellement payées par le trésor.

Que si les rentiers avaient préféré à l'avantage d'être remboursés celui de toucher 4 0/0 de leur capital resté aux mains de l'Etat, on leur aurait laissé le choix.

Il ne s'agissait donc pas de réduire les rentiers, mais de les rembourser. Seulement, la conversion leur eût été offerte comme un moyen d'échapper, s'ils l'avaient voulu, à l'exercice du droit qu'avait l'État de rembourser.

On avait, par conséquent, mal posé la question en disant : Conversion des rentes; il aurait fallu dire : Remboursement des rentes, avec faculté de convertir.

Qui le croirait ? sur le mérite d'une opération si légitime, si fructueuse, si impérieusement commandée à l'Etat, et par la pénurie du trésor, et par la misère publique, les débats les plus acharnés s'engagèrent.

Les adversaires de la conversion trouvaient la mesure illégale, s'appuyant sur les mots rentes perpétuelles qui se trouvaient dans le Grand-Livre. Ils invoquaient la loi du 9 vendémiaire an VI, laquelle n' avait mit au néant les deux tiers de la dette publique qu'en déclarant l'autre tiers exempt de toute retenue présente ou future. Ils s'apitoyaient sur le sort des petits rentiers qu'on allait frapper inexq;rablement dans le revenu sur lequel ils avaient compté pour leurs vieux jours et qui était le fruit de leurs laborieuses économies. Sous le nom de conversion, s'^ criaient-ils, c'est une spoliation qu'on demande. Consentirons-nous à une banqueroute déguisée ?

Mais les partisans de la conversion répondaient par des considérations décisives. Que signifiaient ces expressions du Grand Livre, dont on prétendait s'armer contre Topérar tion, ces expressions rentes perpétuelles? N'était-il pas évident que le législateur les avait employées en opposition avec celle-ci : rentes viagères? Et s'il y avait eu ineomr patibilité grammaticale entre les mots rente perpétuelle et rente raehetable^ comment expliquer l'article 1911 du code civil : « Tonte « rente constituée en perpétuel est essen* « tiellement raehetable » ? Eh quoi ! .le droit

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conféré par le code à chaque citoyen dans son intérêt propre, on osait le disputer à l!£tat voulant Texercer dans Tintérèt de tous I On rappelait la loi du 9 vendémiaire an YI? Mais rembourser était-il synonyme de retenir ? Chose étrange ! on dépouillait len reutiers en leur rendant ce qu'ils avaient prèle, ou plutôt, ce qu'ils élaient censés avoir prêté! car, lorsque la loi du 9 vendémiaire fut portée, les rentes ne valaient pas plus de 9 ou 10 francs. Or, c'était pour ces rentes, achetées 9 ou 10 francs par quelques-uns des possesseurs actuels, que TEtal offrait 100 fr. Et Ton appelait cela une spoliation,' une banqueroute déguisée !

Quant au sort des petits rentiers, atteints dans leurs revenus, était-il plus lamentable que la destinée de tant de malheureux cultivateurs, de tant de journaliers, privés de revenu* quelquefois privés de salaire? Si Ton plaignait le pauvre qui touche une rente, que ne phiignaii-on davantage le pauvre, plus pauvre eucore, qui la paie? Que ne descendait-on sur les pas du fisc, qui descend partout, dans ce» abîmes de misère d'où sort l'impôt, déplorable trésor dont chaque parcelle, représente une souffrance ? Mais non : les riches propriétaires et les financiers opulents pourvus de renies, voilà ceux dont on prenait en réalité la défense en ayant l'air de plaider seulement la caui^e des petits rentiers. Et la preuve, c'est que les adversaires de l'opération étaient des gens de Cour, des écrivains du Journal des DébatSy desbanquiersou amis de banquiers, et les mêmes qui, à la nouvelle des désastres de fiyon couvert d'une population affamée, révoltée, avaient indiqué la mitraille pour tout remède, trouvant sans doute que, de la part des tisseurs, le crime étjciit grand d^avoir manqué de pain !

La polémique en était à ce point de violence et d'emportement, lorsque, le 17 .avril (1838), la discussion s'ouvrit à la Chambre. La Cour ne voulait à aucun prix de la conversion ; mais la mesure avait pour eile la majorité de la commission s*exprimant par l'organe de M. Antoine Passy, la majorité

des députés, et enfin l'opinion pnblique, qui s'était prononcée hautement.

Le chiffre des rentes 8 0/0 inscrites sur le Grand-Livre s'élevant à 134 millions, l'opération proposée eût réalisé une économie de plus de 13 millions par an, alors même qu'elle n'aurait eu pour résultat que de substituer à chaque rente de 5 fr. une rente de 4 fr. 1/2. Mais elle devait avoir un résultat bien plus utile encore, quoiquemoios direct; et c'était celui-là qui frappait surtout les bons esprits. La^bnisse de l'intérêt de l'argent, a dit Turgot, c'est la mer qui se retire, laissant à sec des plages que le travail de rhomme peut fécon<ler : définition magnifique et juste! Le haut prix des capitaux, voilà le despotime, que consacie la civilisation moderne, lourd despotisme, qui arrête l'essor de l'industrie, enchaîne l'activité humaine, et soumet l'intelligence à une suzeraineté aussi grossière quinepte. Faire baisser rintérêt des effets publics, c'est faire baisser celui des capitaux que réclament l'industrie et l'agriculture ; parce que le prix des rentes payé par TLtat est un prix régulateur, parce qu'il sert de terme de comparaison dans les transactions particulières, parce que c'est, en un mot, le thermomètre sur lequel se mesurent les exigences du capitaliste. Augmenter la valeur du travail, affaiblir la tvrannie de Targent, diminuer la prime payée à l'oisiveté par un ordre social corrompu, tendre è ranimer dans le pauvre le sentiment de sa dignité, telles étaient les conséqjiences certaines, bien qu'éloignées, de la mesure en discussion.

Aussi nul doute sur l'adoption du principe. Mais, pour rap|ilication,àquel système convenait-il de s'arrêter? On en avait proposé deux«

Le premier consistait à ém>Utre » pour rembourser le capital des rentes S p. 0/0, d'autres rentes inférieures et que néanmoins rÉtatpouvait vendre, vu le cours du marché, à 100 fr., c'est-à-dire au pair (1). De sorte

1. Personne n'ignore qu'émettre un fonds au pair^ c'est émettre une renie qui coûte 100 fr. ; et qu'émettre un fonds au-dessous du pah\ c'est émettre une rente qui} vu le cours du marché, coûte moins de 100 fr.

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que FEtat, pour chaque rente de 4 fr. émise par lui, aurait reçu 100 francs, avec lesquels il aurait remboursé le capital d'une rente de 5 fr. ; à moins que les possesseurs d'une rente de 5 francs n'eussent consenti à en toucher seulement une de 4, ce qui, pour l'État, serait revenu au même et lui aurait toujours procuré un bénéfice d'un cinquième.

Le second consistait à émettre, pour racheter le capital des rentes 5 0/0, d'autres rentes inférieures, et coûtant, vu le cours du marché, moins de 100 francs, c'est-àdire étant au dessous du pair.

Voici quelle était la différence des deux systèmes :

Les remboursements se font toujours au pair, c'est-à-dire à 100 francs. Que l'État, lorsqu'il a emprunté, ait reçu en échange de la rente émise par lui", un capital de 100 fr. ou un capital moindre, 'peu importe : c'est toujours un capital de 100 fr. qu'il s'oblige à rembourser le jour où il voudra s'affranchir du paiement de la rente, quelle qu'elle soit.

Lors donc que l'État émet des rentes au pair^ recevant 100 francs pour chacune d'elles, il ne sera pas tenu plus tard à rendre un capital supérieur à celui qu'il aura reçu en réalité ; et, par conséquent, cette opération n'entratne aucune augmentation de capital dans la dette publique.

Lorsqu'au contraire, l'État émet des Yentes au-dessous du pair^ comme il touche pour chacune d'elles moins de 100 francs, il se charge de l'obligation de payer plus tard, pour les racheter, 100 fr.; c'est-à-dire un capital supérieur à celui qui est entré dans ses caisses. D'où résulte dans la dette publique une augmentation de capital.

Ainsi, la dette se compose de deux choses qu'il importe de ne pas confondre : le capital et l'intérêt. Il peut arriver que parallèlement au premier, qui s'accroit, le second diminue. Et e'est même là le résultat nécessaire de toute conversion au-dessous du pair (1).

1. Pour fixer les idées de ceux qui ue sont pas habitués au lan^^age financier, supposons que TËtat émette cinq rentes de 3 fr. C'est comme s'il s'obligeait à payer aux

Tels étaient les deux modes mis en présence. Ce fut sur leur valeur comparative que porta la discussion presque tout entière ; et parmi ceux qui combattirent le second, nul ne le fit avec plus de puissance que M.Garnier-Pagès. Jusqu'alors on l'avait cru étranger à l'aride science des chiffres, et la surprise vint s'ajouter à l'impression profonde que produisit son éloquence, aussi vive que substantielle et entraînante quoique austère. Il rappela d'abord que l'amortissement était une caisse alimentée par l'impAt et créée pour éteindre par des rachats successifs de rentes, le capital de la dette publique. Or, augmenter par une conversion au-dessous du pair un capital que l'amortissement avait précisément pour but de diminuer, c'était, suivant l'orateur républicain, faire une opération insensée, puisque c'était enlever aux contribuables d'une main beaucoup plus qu'on ne leur rendait de l'autre. Au lieu de cela, U. Garnier-Pagès proposait de convertir au pair, par l'émission d'une rente qui pût être vendue 100 francs, c'està-dire par l'émission du 4 pour 0/0.

Mais si ce système était le plus simple, s'il avait l'avantage de réduire l'intérêt de la dette sans en augmenter le capital; s'il aUégeait les charges du présent et n'empiétait point sur l'avenir, n'offrait-il pas en revanche' un grave danger? C'est ce que fit ressortir avec beaucoup de force etd'autorité un financier célèbre, U. Jacques Laffitte. Que l'État, disait-il, propose aux rentiers de les rembourser, il en a le droit assurément, mais il a le plus pressant intérêt à ce que

préteurs nouveaux une somme annuelle d'intérêts montant à 15 fr. Or, si les rentes 3 pour 0/0 se vendent à la Bourse 80 fr., l'Etat, pour les cinq rentes émises, aura reçu cinq fois 80 fr. ou 400 fr., qui lui serviront à éteindre au pair quatre rentes de 5 fr., ou, en d'autres terme», à se décharger de l'obligation de payer annuellement aux préteurs anciens une somme d'intérêt montant à 20 fr.

Bénéfice sur Tintérèt annuel : 5 fr.

Mais si, plus tard, il faut qu'il rembourse le capital des cinq rentes de 3 fr., ne pouvant le rembourser qu'au pair, c'est-à-dire en offrant 100 fr. par rente, il devra donner &00 fr., au lieu de 400 fr. qu'il aura reçus.

Perte sur le capital : 100 fr.

De sorte que l'opération aura eu ce double effet de diminuer la dette quant aux intérêts à servir, et de l'augmenter quant au capital à rembourser.

HISTOIRE DE DIX ANS

ses créanciers actuels demeurent dans la rente en subissant la conversion. Quel embarras en effet pour le trésor, si, chassés tumultueusement de la Bourse, les rentiers se décidaient tous pour le remboursement! Pressé, accablé, TÉtat serait-il en mesure de faire face à toutes les demandes? Non, bien évidemment. Et alors quelles clameurs!

quelle panique! Une pareille crise pouvait devenir terrible, et c'était le comble de Timprudence que de Taffronter. M. Jacques Laffitte concluait de là que, tout en réduisant les rentes, il fallait ménager à leurs posses* seurs un attrait qui les portât à préférer la conversion au remboursement. Et cet attrait, il se trouvait dans l'émission du 3 i/2 pour 100 à 83 fr. 33, parce que, dans ce système, les rentiers avaient pour se consoler de la diminution de leur revenu, l'espoir de gagner un jour' sur le capital, tandis que la conversion au pair leur imposait une perte sans compensation (1).

Les deux camps une fois dessinés, chacun courut à celui où l'appelaient ses instincts, ses intérêts, ses prédilections personnelles ; mais bientôt la mêlée parlementaire devint

i. Dans le système soutenu par M. Laffite, le rentier aurait pu dire : a Si j'exige de l'Etat qu'il me rembourse, ( je me verrai en possession dVn capital que j'aurai peut- « être de la peine à placer ou que je placerai mal. Eh « bien, l'Etat m'offre pour un ca)'ital de 83 fr. 33, une « reute de 3 fr. i/2, c^est comme s'il m'offrait, pour un ca- « pital de 100 fr., une rente de 4 fr. 20. Au heu de 5 fr. « que je touche aujourd'hui, je ne toucherai donc plus que « 4 fr. 20. Mais, en revanche, les rentes 3 1/2 que je vais « posséder, et qui ne valent en ce moment que 83 fr. 33 c. « vaudront davantage dans quelque temps, puisque dans H les époques de pais et de calme, les rentes tendent tou- « iours à la hausse, surtout quand elles ne sont pas au- « dessus du pair, comme les rentes 5 pour 0/0. Donc, en a me résignant à perdre momentanément quelque chose « sur les intérêts, je me prépare à la chance heureuse et « presque certaine de gagner beaucoup sur le capital, M quand il me plaira de vendre mes rentes. »

Dans le système soutenu par M. Garni er-Pagès, le ren- ^ tier se trouvait, dans une position bien difTérenle. Car, à la place de sa renie de 5 fr., on lui en offrait une moindre et qui avait déjà atteint le pair. Or, il y a deux raisons pour que ces rentes au pair ne soient pas susceptibles d'une grande hausse. La première, c'est que, pour des motifs qu'on verra plus bas, il a été interdit à Tamortissèment de les racheter, aussitôt qu'elles ont dépassé le pair; et l'on sait que le prix d*une marchandise 8*élève d'autant moins qu'elle a moins d'acheteurs. La seconde, c'est que les rentes qui ont dépassé le niveau du pair se trouvent par cela seul menacées d'une conversion prochaine, ce qui tend à les discréditer.

si confuse, et de si épaisses ténèbres descendirent sur le champ de bataille, qu'il n'y eut plus moyen de s'y reconnaître.

Convertissons au pair, disaient les uns avec M. Garnier-Pagès ; mais on leur répon* dait : Prenez garde ! tous les rentiers vont affluer au trésor : l'opération sera impos* sible.

Convertissons au-dessous du pair, disaient les autres avec M. Jacques Laffitte ; maison leur répondait : Vous augmentez ainsi le capital que l'amortissement est destiné àra* cheter; et ne voyez- vous pas combien il est absurbe de faire perdre à TÉtat par Tamor* tissement plus qu'il ne gagnerait par la conversion? l'opération serait ruineuse.

De part et d'autre on avait tort, et le tort venaitdd ce que nuln'avait compris qu'avant d'aborder le problème de la conversion, il aurait fallu abolir ramortissement.

L'amortissement aboli, l'argument tiré de Taugmenlation du capital tombait de luimême. Car il importait peu, au point de vue financier, que le capital de la dette publique fût indéfiniment accru, si on le considérait comme ne .devant jamais être racheté. Cette augmentation, dès lors, devenait un fardeau purement nominal^ et le meilleur système, sous le rapport, exclusif, de l'économie à réaliser, se pouvait résumer de la sorte : Augmentons indéfiniment le capital de la dette, charge fictive, et réduisons indéfiniment l'intérêt de la dette, charge réelle.

Rien, d'ailleurs, n'eût été plus facile que de prouver combien l'institution de l'amortissement était onéreuse et insensée'. C'est ce que sentait parfaitement M. Laffitte. Lui aussi, il avait cru autrefois aux merveilles tant vantées de l'amortissement; mais, depuis, il était bien revenu de son illusion ; et il avait, en matière de finances, trop de sa* gacité pour ne pas voir que le système des conversions au-dessous du .pair avait un corollaire inévitable dans la suppression de l'amortissement. Il n*osa point la demander, cependant, convaincu peut-être que devant

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