‹ Révolution françaiseChapitre 1 sur 38 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

F»-H. JEANMAIRE, Éditbuk

Anamae librairie Uartimm 32, RUE DES BONS-ENFAKTS

'CaSiis (^omjfei-du-mione) , la 3 octobre "1879.

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INTRODUCTION

ooui»-d*<eiij sur la. restauration

Ceit par la aoDvenir d'une oataitrophe que ■'ouvrira ca T4cit Loraqn'Akiaiidre «Tait pouué 'à la chule da Napo- Uoa ponr conronnar la IVira de Cbarlea X, il n'arait fait foe préparer une chuta oouTelle : il était iutaneau autre daui désaatre*.

Daoi cette taceetiion uod ioterrompue da oalamitéa, qui se Domme l'histoire, que août loue cea triomplinlenn fameux, que août toua ces flera diitributeura d'empire? La peu qu'il* pèlent ae Toit mieux encore i laura proapériléi qu'à leur» roTert. Le dix-aeuTiime aiècle noua montra un monarque plua malbeureax, plus humilié que Charles X. Et ce monarque, c'est l'empereur Alexandre, sao» qui Charles X n'aurait jamais régné.

La puiasance de cetempereur était grande, sMurément, et formidable. Il arait conduit la paix da capitale en capitale. Il avait gouTerné touTerainement lea congrès et présidé dea aaaemblées de roi. Il lui fut mime donné de voir pttir devant «a fortune celle d'un homme supérieur k CéMr. Eh hien, il semblait qu'il n'eût été élevé ai haut que pour mieux donner aa faiblesse ut spectacle. Dévoré de mélancolie, il visita de lointains pajrs sans pouvoir s'éviter,

et te mêla, ponr éloordir se* vagues doulenn, k toutes le* agitations de son temps. A Pari* ob l'avait pouaeé le sort de* balaillea, on le vit surpris et presque effrajé de la grandeur da son destin, et il reprit la route de ses ^tatc, tout plein de la triptesse da ses triomphes. Pourquoi cette tristesse était-elle devenue si poignante aur' la fin de m vie? Qn'avait-il i s'agenouiller le aoir au fond dea cimsliires? Quelles pensées le 'poursuivaient dans les promenadaa solitaires de Ciarkofi-SeloT La mort tragique de Paul I" avait-elle laissé dans son esprit troublé quelque ineO'açable image? On le crut, Peut-jtre ne faisait-il que succomber k ce dégoût de la vie, maladie morale que Dien envoie aux puissants, pour venger de leurs souffrances phTsiques lea faible* et les petits t II était allé déjk depuis quelque temps loin de son pajs, qu'il fujait, lorsqu'un jour, pendant que sa mère priait pour lui dans la cathédrale de Saint-Pétersbourg, on apprit l'arrivée d'un . conrrier vêtu de noir. Le métropolitain entra dans l'Église portant un Christ couvert d'un crêpe, et on se mit k chanter comme pour les morta. Le fondateur da la Sainte- Alliance, le pacificateur armé de l'Europe,

HISTOIRE DE DIX ANS

rhomme par qui avait été terrassé dans Napoléon le double génie de la guerre et de la France, Tempereur Alexandre n'était plus.

Chose bonne à méditer 1 Des deux hommes qui, à Tilsitt, s'étaient partagé le monde, Fun est mort loin de son pays, dans une contrée sauvage où il s'était réfugié, lassé des humains, de la nature et de lui-même. L'autre, écrasé sous sa toute-puissance, s'est éteint lentement au milieu des mars. Us s*iogèr<)nt à disposer d«s peuples, et ne peuvent jusqu'au bout disposer d'eux-mêmes. Ceci est une religieuse leçon d'égalité.

Au reste, les événements se suivent d'une manière beau* coup plus logique qu'on ne serait tenté de le croire, à voir combien les gouvernements sont instables et les hommes fragiles.

Ainsi, depuis le jour où l'Assemblée Gonstituanto avait enregicitré les conquêtes de la bourgeoisie en France, que de variations dans la politique ! Que de changements ! Que de secousses 1 Que de modifications inattendues I Et pourtant, la bourgeoisie, en 1815, reparait stfr la scène, prête à continuer l'œuvre à peine interrompue de 89.

Dans un livre qui doit se lier à celui que je publie en ce moment, et qui servira à l'expliquer, j'ai dit comment la bourgeoisie s'était développée en France. Je l'ai représen* tée arrivant à la jouissance de la liberté civile par les communes, à l'iodépendance religieuse par le parlement, à la richesse par les jurandes et les 'maîtrises, à la puissance politique par les États-Qénëraux. C'est à cette dernière phase de son développement que se rapporte la Restauration, pendant laquelle se sont préparés les éléments d'un nouveau règne.

Je me bornerai donc ici à montrer :

Que la chute de l'empire et l'avènement de Louis XVIII étaient dans l'intérêt et ont été le fait de la bourgeoisie ;

Que totu Us mouvements politiques de la Restauration sont nés des efforts tentés par la bourgeoisie pour asser^ vir la royauté sans la détruire i.

Dans cette magique histoire de Napoléon et du peuple armé, la bourgeoisie semble s'effacer. Cependant, si on y regarde de près, on verra qu'en fait de commerce, d'industrie, de finances. Napoléon a continué l'œuvre de l'Assemblée Constituante. La tyrannie, càchëe dans le principe du laisser faire, il Ta maintenue et favorisëe. Le Code, il l'a fait sortir des vieilles coutumes et des in-folios de Pothier. Il a consacré le principe de la division des propriétés. Il n'a rien fait pour remplacer la commandite du crédit individuel par celle du crédit de l'État. Kn un mot, il a fortifie tout ce qui sert de base aujourd'hui à la domination bourgeoise.

C'est ce qui l'a perdu. •

Car, tandin que son système économique régularisait la domination bourgeoise, il s'essayait dans son système politique à refuire l'aristocratie. Con radiction étrange et funeste l Que lui manquait-il donc à cet homme pour marcher solitairement et sans cortège? Son géuie l'avait duué d*une force immense ; l'ascendant personuul qu'il exerçait

l.Par bourgêoi*ie yeniendi rensemble «les eiioyt'nsqni, poss'dAst des iostnimHiiU «le travail on na capital, ir.tvuli ril a»'KC des r«;ft- •oorefj qui leur lODt propres, et nu dépeiitl«iil «l'untrui que ilans ne. eufldine ineMire. Le peuple est Te isein>i| • île» rituyeii» qui, ne poisi'dtnl' \}H% de eapitai, dépooiietit d*auirui complèidiuttnl, et en ce qui touciie aax premières nécessité» de la vie.

tenait du prodige. Ses victoires l'avaient entouré d'un prestige tel que n'en eurent jamais un semblable, ni Charlemagne ni Charles-Quint. Il avait fait de la France un soldat, et sVtait. fait le Dieu de ce soldat... Ne pouvait-il se passer lie chambellans et de pages? Mais non. Il ne fut pas donné à Napoléon lui-même d'être empereur à sa manière. Il lui fallut des mousquetaires sous le nom d'aideade-camp, de» hérauts d'armes à blason, des voitures armoriées, une étiquette bien puérile, des généraux-ducs, des- héros- barons, d^ grands-hommes-princes. Il avait tellement peur que son génie ne parût trop roturier, qu'U octroya des lettres d'aaoblisoement à chacune de ses victoires. La journée 4» Wagram lui donna pour épouse la fille d'un monarque qu'U avait pu foire attendre dans son antichambre; et lui, ancien sous- lieutenant, beau-frère , d'un ancien valet d'écurie, il s'en allait tout fier d'être le mari d'une archiduchesse trouvée, pour ain-si dire, dans les bagagtis d'une armée en déroute. Mais quand un fils naquit à cet homme sorti du peuple, ce fut bien autre chose, vraiment l Voici que le bambin est créé roi de Rome ; une maison des enfants de. France est instituée, et c'est une comtesse, une vraie comtesse, ^ui devient gouvernante de cet enfant de France. Maintenant, gardez-vous de contempler avec dédain ce trône que n'honorait pas suifisamment, j'imagine, le génie d'un parvenu : autour de ce trône se rangent, pour le couvrir de leur splendeur historique, les de Croï, les Just de Noailles. les Albert de Brancas, les de Montmorency, tous ceux enfin que recommande la possession immaculée de vieux parchemins échappés aux vers. Du reste, dans les Tuileries, envahies par cette cohue de nobles donnés pour patrons à la roture du chef, les formules seront plus serviles, l'étiquette plus dégradante qu'elles ne le furent jamais sous les successeurs d'Hugues Capet. Là, tous les mouvements seront réglés conformément au rituel monarchique : le nombre des révérences dues à chacune de leurs majestés sera sévèrement déterminé. Comme tout cela est petit et misérable I Et pourtant qui oserait refuser à Napoléon le sentiment de la véritable Krandeur? Combien de fois ne le vit-on pas monter en quelque sorte, par la majesté de ses manières, de son langage, dans les plus hautes régions de 1 «ipopée ? MaiR, empereur, il fut dominé, asservi par le principe en verhi duqu -1 il s'était assis sur un trône. Or, il aurait fallu ou détruire la puissance de la bourgeoisie, ou ménager 9es répugnances.

IXail eurs, pour accomplir son rôle historique. Napoléoû avait besoin d'être tout à la fois despote et guerrier. Kt la bourgeoisie ne pouvait se développer qu'à la double condition d'avoir la paix et d'être libre.

La paix! Napoléon l'aurait voulue, mais glorieuse et forte. Lors-^u'au mois de novembre 1813, M. de Saint- Aii^nau lui apporta, telles que les alliés venaient de les po>er à Frauciort, les bases d'une pacification générale, Cî-t-ce qu'il ue consentit pas à faire taire son orgueil f Elles éliierit dures, pourtant, les conditions qu'on lui faisait 1 Al»;jii.louuer l'Espagne, la Hollande, l'Italie, l'Allemagne, cViiiit l»ien laibser subsister la France républicaiue, mais celait anéantir la France impériale. N'imp.wte : l'Emp»'reur se résigne. Pour mieux rassurer les esprits, il reniiilace, au ministère des affaires étrangères, le duc de Ba>hiiio par le duc de Viceoce. aimé du Czir. Et quand c» a<:i irtce est accompli, quand le duc de Vicence a écrit aux ;tllie> que Napoléon consent à acheter la pais au prix de tint de conquêtes perdues, les alliés reviennent bur ce

INTRODUCTION

qu*ils ont euz-mAmes proposé, et ils lancent sur la France trois grandes armées I Qael moment pour accuser Napoléon da tyrannie que celui où de toutes parts le territoire était envahi 1 Mais. qui aurait pu alors arrêter le déchaînement dtis intérêts? MM. Fiaugergues, Raynouard, Gallois, Maine de Biran, Laine, font revivre contre rEmperenr étonné la vieille opposition des parlements. Il répond à ces attaques par rétablissement de la dictature. Pois, confiant dans son génie et dans la fortune de la. France, il se prépare à courir une fois encore au-devant des ba« tailles. Ce fut une nuit solennelle que cette nuit du 23 janvier 1814, dans laquelle Napoléon, après avoir brûlé ses papiers secrets, embrassa sa femme et son âk. Il ne devait plus les revoir 1

Que ce départ fut le signal d'un nouvel embeasement du monde, la bouigeoiaie pouvait le craindre assurément et s'en effrayer. Biais on ne saurait sans injustice faire retomber sur la tête de Napoléon la responsabilité de ces derniers combats. Les conférences de Gh&tillon-sur^Seine ne doivent pas être oubliées : c'était la pensée de la paix au milieu de toutes les fureurs de la guerre. Sans doute, Napoléon refusa de laisser réduire la France à ses anaiet^ ne9 limitêt; sans doute il crut de son devoir de défendre Théritaga de la République, aussi longtemps qu'une épée lui resterait dans la main. « Quoi ! s'écria-t-il lorsqu'il « reçut de GhAtîllon le protocole du 7 février, quoi I on « veut que je signe un pareil traité I que je foule aux pieds « mon serment de maintenir l'intégrité du territoire de la « République? Des revers inouïs ont pu m'arraclier la ■ promesse de renoncer aux conquêtes que j'ai faites, mais « que. j'abandonne aussi celles qui ont été faites avaiit « moi; que je viole le dép6t qui m'a été remis avec tant « de confiance ; que, pour prix de tant d'efforts^ de sang * et de victoires, je laisse la France plus petite que je ne « l'ai trouvée : jamais M » Y avait-il excès d'orgueil en de telles paroles? Qui Toserait prétendre après avoir lu les bulletins de la prodigieuse campagne de 1814? Car jamais «e soldat inéritable ne s'était montré si terrible. Les alliés écrasés à Gbampaubert, à Montmirail, à Montereau, à Craonne, c'était assez pour que Napoléon eût le droit de dire en parlant des envahisseurs de la patrie : « Je suis « plus près de Munich qu'ils ne le sont de Paris. » Mais dans cette ville dont les femmes, comme celles de Sparte, n'avaient pas vu depuis bien des siècles la fumée d'un .camp ennemi, il y avait une bourgeoisie ardente à la paix; il y avait des banquiers rêvant emprunts an bruit des victoires. Des industriels, des commerçants, tous ceux qui souffraient du duel à mort engage entre Nafx^éon et FAngleterre, tels furent les chefs véritables de la défec* 4ion qui ouvrit aux étrangers les portes de Paris.

Paris, en 1814, ponvait-il se défendre, né fut*ce q^ie deux jours de plus? Cette question a été résolue négativement par la plupart de ceux qui ont écrit sur [cette sombre époque de notre histoire. Disons quel était l'état 4es chosef*, au point de vue militaire.

La direction du casernement de Paris et des environs pouvait recevoir vingt mille hommes à deux par lit. £h bien, •en mars 1814, les soldats étaient couchés à trois piAr lit,

1. Manuê€ril de mil huit eeut quatorzt» ptge llO, par le baron Fiio.

f. Les renseignements qae nous consignons Ici sont tirés d'une note qui nous a été commnniqac^e, et qui est écrite de la main même d'un des oflleJen 8op«rieurs chargés, en 1814, de la déféase de •Paris.

et les greniers des bâtiments étaient occupés par des hommes serrés l'un contre l'autre et couchés sur la paille. De sorte que le nombre des soldats alors casernes dans Paris peut être évalué au moins à trente mille.

On aurait pu tirer parti :

1* De plus de deux mille officiers sans emploi qui étaient venus demander du service au ministère;

2^ De plusieurs milliers d'hommes très légèrement maladesou convalescents;

3<* De tous ces braves faubouriens qui turent, depuis, les fédérés de 1815, lesquels s'offraient pour servir k nombreuse artillerie agglomérée dans Paris (500 bouches à feu approrisionnées de 800 milliers de poudre);

5« Des hommes de bonne volonté faisant partie de la garde nationale;

5* De la garde nationale elle-même dont on pouvait fomïer des réserves apparentes, et qui, en tout état de cause, aurait fait le service intérieur de la ville. ' Toutes ces vivantes ressources furent paralysées.

Depuis plusieurs mois Paris était menacé. On avait eu par conséquent tout le temps nécessaire pour organiser le personnel delà défense. D'où vient que, lorsque Tennemi se présenta devant nos portes, rien ne se trouvait préparé? La masse armée, déjà si nombreuse, qui occupait Paris, devait s'augmenter encore, au moment de la lutte, des corps qui se replieraient sur elle.

On a porté à douze mille le nombre des cavaliers de toutes armes qui étaient alors à Versailles ou dans les environs. Ce chiffre est exagéré, mais ce qui est certain, c'est que lorsque le roi Joseph, fuyant Paris, traversa Versailles, beaucoup de soldats de cavalerie, à pied, en veste et en bonnets de police, accoururent sur son passage, et le saluèrent de leurs cris de dévouement, le prenant pour l'Empereur; ce qui est certain, c'est qu'à Maintenon, un régiment de gardes d'honneur était rangé en bataille dans la plus brillante tenue, et que des lanciers, des chasseurs, venant de leurs cantonnements, se rallièrent à Ghartref*.. Ces troupes étaient braves, dévouées. Quelle main mystérieuse les retint immobiles autour de Paris, au bruit du canon qui décidait du sort de la France? Hélas I elles furent si bien éloignées du combat, qu'on ne put juger du nombre des défenseurs possibles de la capitale, que par ce flot de fuyards qui, durant plusieurs jours, inonda les routes de Blois et de Vendôme 1

Quant aux moyens matériels de défense, ils étaient plus puissants encore.

Saint-Denis pouvait être mis à l'abri d'une attaque, au moyen d'inondations obtenues par le simple abaissemenit ides vannes de moulins, et rendues plus efficaces par quelques tranchées.

- Le canal de Saint-Denis, large de 20 mètres et profond de 2, fermait la plaine Saint-Denis, et les massifs de sas déblais sur la rive du côté de Paris offraient des épaule^ ments propres à recevoir un grand développement de 'batteries qui auraient joué en toute sécurité.

Le canal de TOurcq. large de 6 à8 mètres, formait un fossé qui, flanqué par les batteries du canal de Saint- Denis, assurait et couvrait la gauche du village de Pantin. En profitant des maisons et de quelques obstacles militaires d'une exécution prompte, il eût été facile de tenir l'espace resserré entre le canal et les escarpements de Romainville, espace protégé par les batteries placées en sûreté en arrière et au-dessous de Romainville,'

0e village est élevé et favorablement situé pour la

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déreuM. Le udltanl vers l'annenii en est occupé ptr ua beau et gT«nd chiteau, par l'églue at le cimetière, ijui iclairent el battent le* peiit«a eo avant et loutei les approchée de l'eanemi. Troii c«iit« chevtux de fHie avaient été pripar^ pour la défeDea des mes.

t^tre RomeioTilIe el Monbreuil est un eepace de trois quarts de lieue, ouvert, il est vrai, k l'attaque, mais en arrière duquel se trouvent 1m villages de Belleville, de Bagnolat, de Charonus et le bois de Romainville. L'en- Demi, arrêté sous les feux de l'artilleriG de ce dernier village, e6t été forcé de s'en emparer avant de passer

MoQtKuil, immense amas de maisons, de mun d'espalier, préMnte un dédate d'obstacles qu'on aurait pu rendre

li Joseph Bonaparte.

tuiec«M)ble* par des crénélements et d«i barrage*. Il est, d'ailleurs, protégé par le voisinage de Vincennes.

Enfla, entre le di&teau de Viuoennei et la Marne, le bois semé d'abatis et d'obstacles préparables en peu de temps, aurait été tenu sans de grands efforts par des soldai* intrépides. '

Donc, avec une armée d« la forcé de celle que Paria avait en 1814, et au mojren des précautions que non* venons d'indiquer, la défense de Paris se réduisait à la posaeaaion de Romainville.

Ce dispositif fut proposé formellement. On le rejeta, et cola sous prétexte que, pour occuper tout ce développeineal, il fallait trente mille homme*. Ed vain fnt-il répondu et prouva qu'il était aisé de disposer de trtntt milU homma; la vérification de ce fait fut obstinément refuaée, et l'on se contenta de déployer en avant des différentes barrières on ridicule simulacre d'appareil défensif.

Ce n'est pas tout : la veille de la bataille, un ofBcier

•Dpérienr du génie fut envoyé au roi Joseph par le mioUtre de la guerre. Il était sit heures du soir ; l'ennemi commençait à paraître à Noisj, au pied des hauteorade Romainville. 11 importait de le prévenir en occupant !• village, clef de la position. Et c'est ce que la ministre de la guerre faisait dire k Joseph. Inutile tentative 1 h'ta- Tojé ne put être admis, malgré se* observattons, ses prières, ses instances.

Le lendemain, il n'était déjb pla* temps de réparer le mal. L'ennemi avait occupé Romainville pendant la noit, sans éprouver de résistance, at, dans la matinée, de* oonp* de canon, partis des hauteurs en deçà, apprirent aux dér«nsear« de la capitale qu'il ne leur restait plus qu'on moyen de salut : il fallait à tout prix reprendre Romainville. Jérôme proposa cet acte de vigueur; il demanda vivement k se mettre à la tète de la garde impériale pour enlever une position de laquelle dépendait le sucera de la bataille de Pari* : il ne put rien obtenir.

Ce qui suivit on le sait; at dan* quelle kme lïançaise un tel souvenir aurait-il pu s'éteindre7 On sait que le 6* corps, qui ne comptait guère que cinq mille hommes, défendit avec un étonnant héroïsme ce Paris, cœur et cerveau du monde. On sait qu'en chargeant k la baïonnette l'ennemi qui avait déjà envahi la grande me de BelleviUe, le duc de Ragnse eut son chapeau et ses habit* percés de balles. Mais déjà le roi Joseph avait autorisé tes maréchaux Mortier et Marmont à capituler; at ce fnt le soir, vers cinq heures, dans une pauvre auberge de la Villetla, que fut dressé le programme de* Ainérailles de l'Empire.

Ce qui est moins connu, c'est que de retour dan* son hôtel, et avant la ratiScstion de la convention fatale dont les bases venaient d'être posées, la duc de Ragose resta quelque temps en proie k uue douloureuse hésitation. Or, cette hésitation, qui la vainquit! Des représentants de la banque et du haut commerce. Je n'accuse point ici M. Jacquet Laffitte. L'histoire lui doit cutte justice que, le lendemain même de la ReeUturatioa, il montait k la brèche sur laq .'.slle il est resté pendant quinze années ; mais enHn M. Lal'iitta eut le malheur, dans la soirée du % mars 1814, d'accompagner U. Perregaui chei le duc de Ragute; il eut la malheur de paraître dans ce «nlon vert on le cœur de Marmont s'ouvrit aux eihorlatious d'une bourgeoisie (happée d'épouvante.

Voilk comment les étranger* entrérentk Paris, Que la capitale eût été en état de soutenir un long siège, rien de plus douteux, j'en conrians: mais, ponr sauver la fortune de la France, que fallait-il T résister deux jonr* de plus ; car, le soir de la bataille, l'ennemi, séparé de *es parc*, avait épuisé se* munitions, at l'Empereur approchait.

Malheureusement, et j'insiste «nr ce point, la chute de Napoléon était préparée k Paris de longue main. Le peuple des faubourgs aTait inublemenl crié aux arme* ; l*a homnte* qui occupaient alors la scène politique firent distribuer, sur la place de l'Hôtel de Villa, des fusils sans cartouches, et sur celle de la Révolution, des cartouches *auB fuûU. Napoléon, qui aimait tant la peuple en uniforme, avait horreur du peuple en blouse : il en fut cruellement puni. Il eut contre IuL en 1614, la bourgeoisie guj pouvait tout, et pour Im, la population des faubourgs qui ne ponvait rien. Il tomba pour n'avoir pas voulu être le bras de la démocratie.

Les troirpea française*, dan* la soirée du 30 man, avaient reçu ordre de se replier *nr le ChAteau-d'Eau. De 14, elle* fUrant dirigées var* la barrière d'Enfer. Loraqn'k

INTRODUCTION

minuil on flt l'appel, la nombre des présenta était de 1,600 hoinmMl Comment cette poignée de soldat» aurait-elle pn, livrée t elle-mime, tenir an échec la foule innombrable des asSBillant*? Il anrait donc fallu qn« la population civile de Paria s'nnit pour U défense d« MB toyeni Rien de semblable n'eut lieu. Les hommes en veste, les hommesen haillons, voilà ceux qui se monlrèreat prêts à combattre, prits à monrir. Et ils n'avaient rien à défendre, eeni-lb l Mais les banquiers, les maanfacluiîen, lu marcbands, les notaires, les propriétaires de maiaoDS, voilï ceux qui spplaudirent à Teotrèe des alliés. Oui, — et j'écris ceci, la rougenr »ur le front, puiaqu'onfln c'est de mon pays que je psrie, — oui, le nombre fut petit des hommes qui , dans la bourgeoisie, ne songèrent alors qu'à aaiair une épée. Depuis, je le sais, la bravoure de la garde nationale, en 18U, a été célébrée en termes pompeux. On a fait de la butte Monbnartre le théâtre d'exploits immortels ; la bsrrière de Oichy a fourni à la pÙDtare une page émouvante. Mais l'histoire, qui plane an-deanu des mensonges de parti, et qui juge le* natione endormies pour jamais, l'histoire dira qu'en 1814, Paris ne voulut pas se défendre; que la garde ualionale , à l'exception de quelques gens de cœur, ne Bt pas son devoir; que la bourgeoiùe, enfin, à part un petit nombre d'éooUers valeureux et-deiûtOTens dévoués, quoique riches, courut au devant de l'invasion.

Aussi lorsque le colonel Fabvier qui, sur l'ordre du maréchal Harmont, s'était placé aux barrières ponr voir dédier l'armée ennemie et juger de sa force, lorsque la colonel Fabvier, le lendemain du 81 mars, alla rendre compte à Napoléon de ce qu'il avait vu, son indignation était si grande que, pour l'exprimer, il cherchait eu vain des paroles. Napoléon était en ce moment en arrière d'Essonne. Le colonel Fabvier se présente à lui, de* larmes dans les jeta. Il avait fa dire à ['Empereur que l'armée ennemie occupait Paris; que cette armée était formidable; qu'elle venait d'être accueillie dans la capitale avec bunsport; et il aurait pn ajouter que lui, soldat, il avait couru risque d'être mauacré en cette qualité par des garde* nationaux, et n'avait dû Is vie qu'à la protection d'un «nicier russe I « Que dit-ou de moi, demanda l'Empereur

■ au colonelT — Sire, je n'ose vous te répéter. — Mai* » Bucoreî — On vous injurie de tontes parts. — Que • Toulei-vous? reprit Napoléon avec sérénité, ils sont

■ malheureux: les malheuranx sont injuste*. > Et pas une parole amére ne sortit de »a bouohe.

La chute de Napoléon était donc dans les loi* du développement de la bourgeoisie. Une nation pent^lle être à la fois sesentisllemeut industrielle et eesentiellement guerrière? 11 anrait fallu, ou que Napoléon renonçlt à ton r61e miUtaire dans le monde, ou qu'il rompit brusquement avec la tradition bourgeoise et industrisUe. Vouloir en mêms temps régner par le glaive et continuer l'Assemsemblée constituante, c'était une folie. La France na pouvait pas avoir tout à la fois les destinées de Rome et celles de Csrtbage : Napoléon succomba el dut succomber sous l'effort de la partie carthaginoise du peuple français.

liais si le néeetsaire développement de la bourgeoisie appelait le renversement de l'Empire, il appelait aussi raTénemént de* Bourbons. Pour le prouver, non* avons besoin de rétablir, dans toute' la naïveté instructive de se* détails, l'histoire de cet avènement, que tant d'historien* ont altérée.

Transportons-nous à l'époque oh le* diplomate* de la

I coalition étaient réunis k Chàtillon-sar-Hame. Qn'allaiaali ils faire du sort de la FranceT La Franoa était ^p indispensable au monde, pour qu'ils pussent songer sérieusement t s'en partager las lambeaux. D'ailleurs, il lai restait encore, dan* ses désastres, son Bmparenr et son désespoir. Mais, à part cette crainte, la France morte avait pour les peuplas quelque chose de plus effrayant que la France trop pleine de vie.

11 est des peuple* nécessaires.

Las rois étrangers le comprenaient. Aussi avaient-ils en soin, en mettant le pied sur notre sol, d'affirmer à la face des nations qu'ils venaient faire la guerre, non pas è la France, mais à l'Empereur. Renverser Napoléon,

L'Empereur Napoléon Bonaparte,

(nes-iest.)

affiùblir la Francs, li se bornait leur audace, «non leur cupidité.

Et ils sealaient si bien la nécessité de toucher avec respect à une teUe proie, qu'ils s'accordaient tous à dire que, pour le choix d'un gouvernement nouveau, la volonté de* Fraapaie devait être avant tout consultée.

Cette disposition d'esprit était particulièrement oaUe de l'Empereur Alexandre. Au milieu de ce grand bmit d'armée et de chevaux dont il remplissait l'Enrope, il était tombé dans la rêverie. Pendant que, des bordi de la Neva aux bord* de la Seine, il traînait ses innombrablss soldats à travers le monde troublé, la solitude s'était faite autour de son cœur. La fortune, bienifit, lui accorda taol, qu'elle lui rendit le déair impossible, aussi bien que l'espérance ; il fut tout puissant et malheureux. Honteux alon d'avoir vainou dans Napoléon nn mortel qu'il savait supérieur à lui, il trouva nna jouissance amère à se nier à lui-mèms sa grandeur. La modération dans le triomphe lui fut donc facile et douce ; il était humilié de oe taiom-

Yl

HISTOIRE DE DIX ANS

phe, t\ Tazcès de 80d bonheur l'avait attristé à jamais.

PluA que tous les princes, ses alliés, Alexandre tenait à entrer en libérateur dans la France asservie; mais ce que voulait la France, qui le pouvait savoir? Sous. la main de Napoléon elle était restée muette : comment la deviner?

Au reste, s'il y avait incertitude dans Tesprit des alliés, il 7 avait aussi incertitude dans Tesprit de leurs complices de rintérieur. M. de Talleyrand, quoiqu*en aient dit les historiens delà Restauration, ne savait rien, ne complotait rien, ne prévoyait rien. Seulement, il voulait la ruine de Bonaparte, parce qu'il avait cessé d'être employé par lui. Bonaparte l'aurait toiyours compté au nombre de ses partisans, s'il se fût toujours borné à le mépriser.

Aussi M. de Talleyrand n'apportait-il aucune passion dans les changements qui se préparaient. Le gouvernemtint d'une femme ignorante et faible ouvrant une belle perspective à l'égolsme de cette àrae incapable de haine et d'amour; ce qu'il désirait, c'était la régence de Marie- Louise. Pour ce qui est des Bourbons, il y. pensait à peine; car peu de temps avant le 31 mars, il disait à la duchesse de Vicence : a A l'Empereur, je préférerais tout, même les Bourbone. » Du reste, il ne se prononçait pas, et faisant passer sa réserve pour de la profondeur, il vivait, en ■attendant, de la bêtise humaine. Ce fut tout son génie.

Il y avait alors, à Paris, un homme que n'avaient encore visité ni la renommée, ni la fortune, mais qu'attendait une célébrité orageuse. Plein de pénétration et d'audace, habile surtout à déguiser sous des manières de grand seigneur un esprit naturellement agressif, le baron de Vitrolles aspirait au rétablissement des Bourbons. Il s'en ouvrit au duc d'Alberg avec lequel iUétait lié, et dont il séduisait par une sorte de pétulance révolutionnaire l'imAginajtion mobile.

Le salon de M. de Talleyrand était sans nouvelles. Ce •que pensaient, ce que voulaient les alliés, M. de Talleyrand l'ignorait de la manière la plus complète.

Sur ces entrefaites, il entendit parler du baron de Vitrolles. Le duc d'Alberg le dépeignait comme un homme intelligent et résolu. Il fut question de l'employl^ auprès des alliés, non pour les disposer en faveur des Bourbons, mais pour sonder leurs sentiments. Ce rôle passif et servile fut le seul que, dans cette occasion, joua M. de Talleyrand. Il avait promis, il est vrai, d'accréditer M. de Vitrolles par quelques lignes écrites de sa main; mais lorsqu'on les lui fit demander, il les refusa, oraignaat l'avenir.

Le duo d'Alberg avait connu intimement à Munich le ■comte de Stadion, ireprësentant de rAutricl^e au Congrès. Or, à Munich, ces deux persounages avaient noué de tendres retations avec deux jeunes fiUee dont le duo d'Alberg se rappelait les noms. Ces noms, il les écrivijt .sar un carnet qui servit de lettres de oréances k l'aventur^vx ambassadeur. Le baron de Vitrolles partit sans avoir vu M. de Talleyrand, sans avoir reçu de lui aucune mission, sans avoir même pu obtenir «on aveu. Il se déguisa, prit À Aoxarre le nom de Saint- Vincent, et •• fit reconnaître du comte de Stadion, au moyen de deux noma, acMivenira •d'école et d'amour. Voila de quelle sorte il plait 4 Dieu de disposer du sort des peuples I

L'Empereur Alexandre étant à Troyes, M. de Vitrolles quitta ChàtiUon pour se rendre auprès du Gzar. Il trouva dans Alexandre un éloignement extrême pour les Bour- .bons, t Rétablir cette dynastie sur le trôné, disait ce

tt monarque, c'est ouvrir carrière à des vengeances terri* « blés » Ney et Labédoyère ne prouvèrent que trop la vérité de ce pressentiment. — « Et puis, ajoutait-il, « quelles voix s'élèvent en France pour les Bourbons? « Quelques émigrés venant nous dire à l'orrille que leur « pays est royaliste, représentent-ils l'opinion publique ? » M. de Vitrolles, qui parlait en son nom, et pas au nom de M. de Talleyrand, combattit avec beaucoup d'habileté les répugnances d'Alexandre. Dans une dernière entrevue qu'ils eurent ensemble, M. de Vitrolles s'écria ; « Sire, « vous n'auriez pas perdu. tant de soldats dans ce pays, » croyez-moi, si vous a\iez fait de la question d'occupation « une question française. — Mais c'est ce que j'ai dit cent « fois, répondit Alexandre avec vivacité. » L'entretien dura trois heures, et quand il finit, Alexandre était gagné à la cause de Louis XV III.

Ce fut le 31 mars, on le sait, que les alliée entrèrent à Paris. M. de Talleyrand avait fait préparer ses salons pour y recevoir le Czar. « Eh bien, dit Alexandre, en « apercevant son hôte, il parait que la France appelle lea u fiiourboas. » Ces mots jetèrent M. de Talleyrand dans une profonde surprise. Mais habitué à composer son visage, il se contint, et se garda bien de contredire ce qu*il croyait de la part de l'empereur, l'expression d'un désir personnel. Dès ce moment, il fut converti à une cause qui lui paraissait être celle de la victoire.

Dans la réunion où devait s'agitor le sort politique des Français, M. de Pradt fut un des premiers à prendre feu pour les Bourbons. Le duo d'Alberg, qui ne pouvait pas être encore dans la confidence du royalisme Irop récent de M. de Talleyrand, son modèle, le duc d'Alberg prit la parole en faveur de la régence de Marie-Louise. Tout.lt coup, remarquant une sorte d'altération sur le visage d'Alexandre, il se trouble, il hésite, et porte les yeux sur M. de Talleyrand, pour interroger . son attitude. M. de. Talleyrand restait imoiobile, impénétrable, les regards fixés à terre. Le duc d'Alberg craignit de s'être engagé trop avant, et chacun s'empressa de faire acte de royaliir me, pour ne pas compromettre son lendemain.

Cependant quelques royalistes s'étaient réunis au dehors* On dut suppléer au petit nombre par l'agitation. Ce mensonge de l'enthousiasme public fut complet. Les plus hauts personnages du royaume vinrent jouer sur la place Louis XV, et sous les yeux d'Alexandre, une scène d'éooliers en vacances. Alexandre vit la nation dans quelques hommes qui criaient. Il jugea la France du haut des fenêtres d'un hôtel de la rue Saint-Florentin. M. de Montmo» rency, agitant un mouchoir blanc au bout d'une canne, indiqua un dénoùment à la coalition dans l'embarras. Que dirai-je encore? M. Michaud attendait dans l'antichambre de l'empereur Alexandre; il tenait à. la. main une proda* mation rédigée d'avance : grftce au zèle de quelques royalistes, elle couvrit bientôt tous les murs de Paris. Le peuple apprit, à son grand étonnement, qu'il désirait avec ardem; le retour des Bourbons.

Ainsi, ce retour avait lieu contrairement au vouloir du peuple, à qui les* BourbonSi en 1814, étaient inconnus; contrairement aux sympathies d'Alexandre, qui redoutait les périls d'une réaction; contrairement, enfin, à l'opinion de M. de Talleyrand, qui n'avait cru possible et n'avait désiré que la régence de Marie-Louise.

Au surplus, la royauté nouvelle tme fois proclamée, tous ceux qui disposaient de la fortune et des honneurs, s'empressèrent autour d'elle. Napoléon avait avili la pairie

INTRODUCTION

deux fois : par ses prospérités, qui la rendirent servile; et par son malheur, qui la rendit ingrate. Mais, son maître par terre, elle se trouva si faible, qu*elle n^osa pas même prendre rinitiatÎTe de son ingratitude ; elle se livra an premier fourbe venu ; et le sénat devint, aux mains de M. de Talleyrand, une machine à trahisons. Par un châtiment à îamais mémorable de Torgueil, Napoléon dut en partie sa chute à cette bassesse même qu*il avait créée, qu*il avait entretenue. Il avait compté, pour la force et la durée de son règne, sur rabaissement des caractères ; et sa première défaite le laissa seul sur les débris de sa fortune.

Voilà ce qui fut fait en 1814, Cela fut appelé le rétablissement de la royauté légitime. Quelle triste bouffonnerie ! Et comme on serait tenté, en assistant à de tels spectatades, de ne reconnaître dans l'histoire que Terapir^ imbécile du hasard! Mais ce sont les occasions et les instruments qui sont petits : les causes sont grandes. Pour ramener les successeurs de Louis XVI dans ce palais qu'il n'avait quitté que pour al!er à Téchafaud à travers une prison, aurait-il sufS d'une parade jouée devant un chef de Tartares, si la raison de ce fait, en apparence extraordinaire, n'eût été dans l'essence même des choses ? La vérité est que Louis XVI fut continué en 1814, parce que sa mort n'avait été que le signal d'une halte de la bourgeoisie dans l'histoire. Pour que la bourgeoisie, en 1814, pût reprendre cette marche ascendante qu'avaient interrompue le régime de la Terreur et celui de l'Empire, il lui fallait un pouvoir qm eût besoin d'elle, ne pût se passer de son appui et même de son patronage, c'est-à-dire un pouv oir sans force intrinsèque, sans éclat, sans nationalité, sans racines. Ce qui devait rendre la monarchie bourbonnienne désirable à la classe bourgeoise, c'était la faiblesse m ôme d*une semblable monarchie, sa nouveauté 8urtout ; car elle ne datait, celle-là, toute capétienne qu'elle était, que du 21 janvier.

En 1814, assurément, le gros de la bourgeoisie était loin de faire tous ces calculs ; aussi mon intention n'est-elle que de prouver une chose, c'est que la Providence les faisait pour elle. Et plus je songe à la petitesse des incidents dont se compose l'épopée de l'Empire vaincu, plus je me persuade que ceux qui ont écrit cette histoire ont pris les occasions pour des causes, et ont expliqué par des riens pompeux ce qui n'admettait d'autre exj)lication légitime que les nécessités de la marche victorieuse de la bourgeoisie dans Thistoire, depuis l'abolition du régime féodal.

Et, par exemple, n'a-t-on pas écrit et n'a-t-on pas feint de croire que, sans la défection du duc de Raguse à Essonne, les destinées de la France auraient pris un autre cours? Qu'on nous permette ici de dégager .la logique de l'histoire de quelques faits dont on Ta mal à propos obscurcie * •

Napoléon était à Fontainebleau, rêvant encore aux moyens de conjurer un dernier malheur, quand le prince de Tarante lui montra une lettre qu'il venait de recevoir décachetée. Elle était du général Beurnonville, membre du gouvernement provisoire. Remise, d'abord, au duc de Raguse, qui l'avait lue, elle contenait de vifs encounmements à la défection. A la lecture de cette lettre. Napoléon sentit redoubler son découragement. On lui parla d'abdiquer en faveur de son flis, sans que l'orgueil de son âme en parût trop profondement blessé. L'immensité de

I. Le récit qu'oa va lire s'appait* «nr des renMi|[oeiDeiits foa'-nis par le maréchal Macdonald, et mit à ma duposilioa par M. Ar^gos

•on infortune l'avait interdit, lui que son élévation fabuleuse n'avait pas même étonné. Il rédigea cet acte condi • tionnel d'abdication, qui est resté gravé dans toute mémoire; et pour discuter les intérêts de son flIs, pour négocier une moitié de déchéance, il désigna le maréchal Ney, Gaulaincourt et le duc de Raguse. Puis, se ravisant tout à coup : « Marmont, dît-il, est mieux placé à Essonne, « comme soldat, qu'à Paris comme négociatenr. Il connaît « les lieux; qu'il reste à l'avant-garde» » Et Maodonald tûi nommé à la place de Marmont.

Le duc de Raguse, cependant, avait reçu de Paria un message funes\e. Se promenant dans un jardin, à Essonne, avec le colonel Fabvier, il lui demanda ce qu'il pensait des tentatives commencées : « Ja pense, répondit « le colonel en montrant un arbre planté au milieu du « jardin, qu'en temps ordinaire il faudrait pendre là le a messager. • Mais ces sentiments n'étaient pas ceux qui animaient l'àme des cheTs.

Les trois négociateurs, désignés par Napoléon, passèrent par Essonne en se rendant à Paris. Us allèrent voir le duc de Raguse et lui apprirent l'objet de leur mission. Marmont fut ému jusqu'au fond du cœur; la confiance que l'Empereur avait en lui l'accablait comme un remords. Il avoua qu'il avait ouvert l'oreille aux propositions de Schwartzemberg; qu'il avait rassemblé ses généraux; qu'il l<*s avait consultés sur les ouvertures des alliés, et que, d'après leur avis, il s'était résolu à donner l'ordre d'un mouvement sur Versailles. « Mais, ajouta-t-il avec un « mouvement passionné, puisque Vbus êtes chargés des « intérêts du foi de Rome, je me joins à vous, et j'arrête « le mouvement sur Versailles. » Il donna contre-ordre, en effet, et monta dans la voiture qui transportait à Paris les commissaires.

Après une station assez courte au châteati de Petit- Bourg, où s'était installé le prince de 'Wurt'-mberg, qui commandait l'avant ^rde ennemie, ils arrivè'^^nt dans ces salons dorés de la rue Saint-Florentin, théâtre de tant de bassesses. Les négociateurs officiels plaidèrent la cause du fils de Napoléon. Mais M. de Talleyrand s'était déjà compromis en faveur de Louis XVIII : il mit en jeu pour faire échouer la négociation, toutes les ressources de l'intrisnie*

L'heure fatale allait sonner pour l'empire : Alexandre se résolut enfin à les prononoer, ces paroles qui allaient commencer l'agonie de Napoléon et la sienne. Il avait à peine fini de parler que la porte de l'appartement s'ouvrit; un officier russe parut et prononça, en accompagnant sa voix d'un geste expressif, un mot dont on ne devait que trop tôt connaître le sens mystérieux. Car voici ce qui s'était pa^sé à Essonne depuis le départ de Marmont.

Le général Ooargand avait été envoyé de Fontainebleau à Essonne; il arrive; il apprend le départ du duo de Raguse , laisse éclater sa douleur en termes violents, et retonme à Fontainebleau. Alors les généraux se rassemblent. Faut- il ordonner un mouvement sur Versailles? Napoléon esi-il homme à pardonner à ses généraux d'avoir manqué de foi en son destin? Le général Souham se prononça pour la défection d'une manière formelle. Déjà compromis dans une conspiration que Napoléon avait découverte, il avait un motif particulier de redouter aa colère. Le général Compans demandait qu'on ne précipitât rien, et qu'on attendit au moins le retour de Marmont. « Prenez garde, « b écna le général Bordeso*ille, en pariant de l' empereur, « vous ne connaisseï pas le tigre; il aime le sang, il nous

HISTOIRE DE DIX ANS

■ fera fnailUr. • L'ordra d« U marche fat donoé ani

Le colonel Pabner aiait reçu dn duc de Rapiu le commaudemeot dea avanl-potte* placé* anr k« haulenra da e6U de Paria. Ne comprenant rien an moniemenl qui M faiaait autour de lui, il traTene le pool d'Eluonne, au milieu de* Iraupea d'înfsQterie qui roulaient en détordre. Anlonr d'un fau allnmé prèa d'an ca3)aret, à la gauche dn pont, il aperçoit le* générani Sonbam el Bordeaonllel. Il s'aTance Ten enz, et demande an premier d'un ton reapttctueui ce que eignifle le mouTement imprimé aux tranpea : ■ Je n'ai pai l'habitude, répondit l« général Sonbam, • de rendra compte de mes actaa k. mes ioférieun. ■ El, comme la colonel inaiitait, il ajouta c«t mot* caraetéris

La cotonal Fabiier.

tique* : ■ Ifannont s'eat mi* en sAreU. Je anï* de haute

■ (aille, moi, et je n'ai pas enrie de me faire raccourcir 1 par U téta. > La colonel Pabrier *e contint : il détirait qu'on lui permit de *« rendre anprèi du gonrememeut proriaoire, et qu'avant aon retour on ne décidAl rian. On n'eAt paa de peine à ; conientir, et il partit rapidemeot pour Pari*.

Lai tn>ia aégoeiatean,étaient cbei H. de T^eyrand; le duc de R«gu*e était chei le maréchal Ne;. En Tojant entrer le colonel Pabrier, Harmont devint tria-plie, et, un* attendre que le colonel ouvrit la bouohe, il •'écria ; •I Je snia perdu I — Ouï, vous êtes perdu, répondit 1; colo-

■ net Pabrier : to* troupe* paiaent à l'ennemi. ■ Le duc de Ragu*e B'appuja contre la cheminée en chancelant, et

1. Il aiiita nu letln dn gtnénl BordMOBlla, din> liqoella il déclare qae, da eoo«n ivec looi lei ftiiéraiii prtuett k Bwonne, DD leol eiceplé, la f loéril LnMUe. il a tall eiiculcr la BMaTemanl ■Dr Venaillei, MintraircRiSDt ini ordrn do due d< ttiiiM.

•ir sombre qu'il ne lui restait plua d'antn parU A prendre que de se brûler U cervelle. > Il ; en a sn

• antre, lui dit le colonel Pabrier : c'est de partir et d'ar-

• réter le mouvement. ■ Le duc de Biguse s'empara de ce mouvemint avec rivacité; mais. ausaitAt «pré*, il déclara qu'il devait à ses collègues d'en coorérer avec eux, et il courut, accompagné dn colonel, chei le prince de Tallejraad, où il entra seul. Ouelques minutes s'étaient à peine écoulées, que le colonel Fabrier, qui att«ndait Marmoot, le vit reparaître, le risage altéré, mais l'étndiant k maîtriser son trouble. Il ne voulait plus partir : il acceptait la rasponsabiUté d'une défection qui n'était pas son oeavre! Depuis, cette responsabilité terrible n'a cessé de peser sur lui: que n'a-t-il eu le courage d'en rejeter le fardeanî Laisser croire qu'on est coupable, lorsqu'on lire proSt da la pnbhque erreur, c'est l'être doublement.

Il résulte de ce récit qne ce n'est point par quelques faits accidentels, msis par un ensemble de causes irrésis tibias, que s'explique la catastrophe qui atteignit le roi de Rome an sein même des débris de la fortune paternelle.

Et d'abord, au nombre de eei causes, rient se placer la lassitude des généraux qui n'avaient plus de hautes espérances à concevoir. Napuléon avait commis une faute irréparable, en accordant t ses grands officiers des faveurs telle* qu'il ne leur restât plus rien b désirer. Lorsqu'ils fnreot comblés d'honneurs, gorgés de richesses, la fatigue les prit. Et certe*. Napoléon ne les avait pas ménagé*. Ses rictoiree étaient des relais; ses armées, des chevaux de rechange qui tombaieot sous lui d'épuisement. Combien d'ftmet eussent été capables de suffire, comme U sienne, i cette courae haletante vers l'inconnu ? Ceux d'entre sas généraux devant qui l'horiion des désirs ne pouvait guère plus reculer, avaient donc Soi par se décourager; l'amour du repos les avait gagnés. Maisons de campagne, hûtels somptueux, brillKats équipages, femmes, plaisirs, faciles honneurs de la paii, voilh ce que venait leur ravir chaque nouveau dessein de l'infatigable guerrier; et ils ne le suivaient plus qu'en murmurant h travers cette Europe que sa pensée agitait.

Depuis longtempe, d'ailleurs, les traditions militaires de la République s'étaient perdues dans l'armée. D^jt, lors de la formation dn camp de Boulogne, on avait vu l'introduire dans les rangs, des of&cier* tiMs, des jeunes gens édos de la corruption du Directoire at qu'adoptait la corruption de l'Empire, soldale sans rigueur que suivait au camp la protection des femmes galantes. La Pranoe, tontefois, n'avait pas cessé de se montrer invincible, mais elle avait cessé de vaincre par 1% eooconr* actif el intelligent des généraux, des ofSciers, des soldats. A ce coneoors, dont les victoires républicaines n'étaient qu'une manlfeslatian glorieuse, avait succédé le génie d'un seul. L'armée était devenue comme une colossale et rivante machine de' guerre, servie par un bras tout puissant. Les combinaison* d'un inatbémsiicien et la conâauce qu'il inspirait i on million d'hommes rompus k la discipline, Ions no* triomphes, depuis l'Empire, étaient venu* deli : Napoléon avait 4^uit la personnalité des armées.

Aussi ses premiers généraux l'abandonnant, il se trouva dans la solitude, quoique adoré dn soldat. Il ns put ni na sut descendre les de^^rés de la hiérarchie pour tronver appui. 11 se crut perdn lorsqu'i Pontaineblean il n'aperçut autour de lui que des maréchaux an visage effaré, et qu'il n'entendit sortir de leurs lèvres que cet arrêt prononcé par l'ingratitude : o Abdiques] ■ Abdiquer! et poor-

INTRODUCTION

quoi? NapoMoD n'avait-il pas encora une «rméeT Ne pou- Tait-il pM compter encore (ur le dévoùment de* gduéraui •ecoodaireB, de ceux que l'opulence n'avait pai amollïa, que l'intrigue D'aTait pas enveloppés, qui n'avalenl pa« respiré l'air corrupteur des salous de la capitale 7 Quand les corpa de SouH et de Suchet «Braient réunis, la partie serait-elle nécessairemeat perdue avec un joueur tel que Napoléon?

Ces raiBonnemenls, qu'un caporal était en état de faire, c'est i peine ai Napoléon les Ht. J'admire comment la faiblesse des hommes éclate sarlout dans les cboee* qui. témoignent le plus de leur puissance. Napoléon avait loujonra exercé antonr de lui un si merveilleui ascendant, que le jonr on l'on parut douter de son avenir, il en douta comme les autres. Peu habitué ila résistance, la première résistance qn'il éprouva l'étonna au point de Is déconcerter et de l'abattre. 11 déviai irrésolu à l'excès, en eipiation de l'abus que, pendant quinze ans, il avait fait de sa volonté.

Vojei-le i Pontaineblean. Son hésitation fait pitié; il ne sait ni vivre ni irourir empereur 1 Après avoir abdiqué ponr Ini, reculant toujours, il abdique pour sa race. Mais il n'a pas plntAt remis au duc de VIceocs le papier fatal où se trouve condamnée sa dynastie, qu'il «e ravise, qu'il se repent; et la voilt qui court après son empire cédé, comme l'enfant après le jouet perdu. Puis, quand il apprend que tont relonr est impossible, que le sacrifice est devenu irrévocable, il cherche péniblement à remplacer cette grandeur réelle qui lui échappe psr uoe grandeur factice ; il vent être philosophe ; il croit se complaire dans ses souvenirs; il s'entretient tout haut avec les morts illustres, et commente les suicides glorieui. Comédie qu'un grand homme se donne ï lui-même!

Arrive la dernière nuit qu'il doit passer i Fontainebleau. On les a dévoilés, les mjrstéres de cette nuitl Des bongioa s'allument; le docteur Yv an est appelé; le maréchal Bertrand est averti; des sanglots retentissent !e long de la galerie sur laquelle s'ouvre l'appertement de l'Empereur. Il est en proie à d'horribles looffrances, dit-on, et depuis, on a raooutê qu'il avait essayé de s'empoisonner '• Il est possible qn'il ail voulu s'ensevelir dans son orgueil : sn cette Ame aublime et profonde, l'exaltation se confondait avec la mie, et le calcul n'excluait pas la poésie.

An reste, le suicide l'aurait sauvé de l'agonie : cardes 1814 son rdle était Uni. En se relevant, il ne pouvait que rendre aa chute plus complète.

Qu'on 7 réfléchisse, •□ effet, on restera convaincu que, de tontes les combinaisons politiques possibles en 1814, aucune ne répondait aussi complètement que l'avèusment des Bourbons aux vrais intérêts de la bourgeoisie. Le roi de Borne et la régence dé Marie-Louise, c'était l'ombre redoutable de l'Empereur assise surj le trûne, ou, plulâl, c'était l'Empereur gonvernan t encore la France du fond de son aiil. Quant au duc d'Orléans, on ne le connaissait pas encore asseï, et il fallait quelques années pour que la bourgeoisie apprit è l'apprécier et s'accoutumit à le saluer comme son chsf naturel. Seul, Louis XVIU se présentait pour reprendre la monarchie constitutionnelle au poiuHiu Louis XVI l'avait laissée; seul il pouvait, ainsi que cela convenait à la bourgeoisie, exercer le pouvoir royal en sons-ordre.

Le retour des Bourbons, patronnés par nos ennemis,

i. Vaér la Mamuerll dt mil huU eiHI qualorst, psr l« ImtOd Fais.

b — Lonis Blaac. — HiiL da Dii-Aoï.

plaçait sans doute la France, à l'égard de l'Europe, dans des conditions nécessaires d'infériorité et de dépendance. Hais qu'importait k la haute bourgeoisie cette position subalterne dans notre pays, s'il eu devait résulter une paix durable, l'ouverture des ports, l'eitensioD ou l'affermissement des relations commerciales, le régne de l'industrie, enân? Pour les gagneurs d'argent, l'humiliation était suffisamment couverte par le profit.

N'y avait-il pas, d'ailieura, on gage de stabilité, bien propre i séduire l'égolsme d'une société mercsntile, dans la restauration da ce dogme de la légitimité qui, momentanément repoussé, avait ouvert carrière aui convulsions de 93 et aux batailles dévorantes de l'Empire?

Mais Louis XVIII ranienait avec lui l'émigration. N'au-

Le roi Louis XVIH.

rait-il pas b payer les dettes de son exil? Les représentants de la noblesse vaincue en 89 ne chercheraient -ils paa à reconquérir leur puissance, i venger les blessures de leur orgueil chAtié? La Cour n'allait-elle pas revivre avec tout ce que le cérémonial avait d'offensant pour des plébéiens? Et, chose plus grave encore, les acquéreurs de biens nationaux n'allaient-ils pas être dépouillés? Je discuterai plus bas l'étendue et la valeur de ces craintes; mais quelque importance qu'on veuille leur donner, on peut affirmer que, vue de haut, la Restauration fut par esaence un fait bourgeoû : elle répondait, je le répète, aux plus chers intérêts, aux plus sérieux, instincts de la bourgeoisie.

Aussi en proclama- 1- elle sur-le-champ les principes. Le libéralisme n'est-il pas montésurletrône avec Louis XVIII? N'est-ce pas le chef de cette dynastie restaurée qui, en créant la charte, a organisé la puissance politique de bourgeoisie?

HISTOIRE DE DIX ANS

Ici 8*ou7re une série d'événements dont il importe de bien étudier le caractère.

Le règne de Louis XVIII commença par la vanité: c'est ainsi que tous les règnes commencent. Et cela doit être. Les rois ne tromperaient personne snr.leur grandeur si, par l'éclat factice dont ils s'environnent, ils ne se trompaient d'abord eux-mêmes.

Louis XVIII avait certainement reçu de la destinée des enseignements austères. Cette couronne que la main d'un conquérant barbare plaçait sur la tête da successeur de Louis XIV, elle était teinte d'an sang royal. Louis XVIII nTgnorait pas. comment avait été terni l'éclat de son nom. Sa famille, injurieusement proscrite, avait été vue errante par le monde et allant implorer de capitale en capitale une hospitalité pleine de dédains. Lui-même, il 8*était fatigué sur les routes de l'exil. Si bien qu'un jour, fuyant à travers l'Allemagne, il avait dû se reposer devant un poteau sur lequel un roi avait fait écrire : u Ne pourront s'arrêter « ici plus cCun quart-d'heure les mendiants et les prostt crits, » Et pourtant, le premier soin de cet homme, si rudement éprouvé, fut d'enâer son triomphe et de se prouver à lui-même sa puissance. Avant toute chose, il s'occupa de'composerfastueusement sa maison. Dans ce palais du haut duquel on apercevait la place où la main du bourreau avait toucha Louis XVI, Tancienne étiquette fut rétablie; et, pour fournir à la Cour nouvelle un grandmai tre, un grand-aumônier, un grand-maître de la garderobe, un grand-maître des cérémonies, un grand-maréchaldes-Iogis, les noms les plus illustres et les plus tieux parurent à peine assez vieux et assez illustres.

La haute bourgeoisie fut profondément blessée, de ce début; elîe avait tort. Je sais bien que le commandement devrait être modeste. Entre le plus grand et le plus petit des hommes la différence n'est pas telle, que la volonté de l'un puisse légitimement absorber celle de l'autre. L'orgueil n'est permis qu'à celui qui obéit; quant à celui qui conmiande, il ne saurait se faire pardonner cet excès d'insolence qu'à force d'humilit«. Mais de telles vérités sont trop hautes pour ime société ignorante et corrompue. Dans l'impur milieu oU s'agitait la bourgeoisie en 1814, demander une royauté modeste, c'était demander une royauté imposable.

Quoi qu'il en soit, si ce premier essai de règne fut malheureux, si Napoléon put sans effort ramener du fond de l'ile d'Elbe ses aigles un moment humiliées, cela vint de ce que la royauté ne se fit pas dans les commencements assez réservée et assez petite. Dans les salons de la banqne et du haut commerce, on ne lui pardonna pas d'avoir tendu la main aux débris de la gentilhommerie. On ne lui pardonna pas, surtout, d'avoir choisi pour ministres et pour conseillers des hommes tels que MM. de Montesquieu, d'Ambray, Ferrand, personnifications pâles et caduques des idées vaincues. Soupçonneuse comme toutes les puissances nouvelles, la bourgeoisie était implacable dans ses rancîmes, absolue dans ses volontés.

II y parut bien dans la séance d'ouverture du mois de juin. Le discours du monarque fut accueilli favorablement parce qu'il était modéré, soumis, et même un peu triste. Mais quand le garde-des-sceaux vint faire retentir à la tribune les vieilles formules monarchiques, ce fut dans toute rassemblée un mouvement terrible. Ordonnance de reformations avait osé dire M. d'Ambray en parlant de la charte... Et les murmures couvrirent sa voix. Murmures

fatidiques l murmui*es qui, quinze ans plus tard, devaient, excités par le même mot, ae changer en une effiroyable tempête! Ainsi, par une singularité fatale, les quatre syllabes qui, en 1814, commencent la lutte, sont celles qui la finirent en 1830! C/est qu'en effet, entre la bourgeoisie et la royauté, la question était, en 1814, ce qu'elle est aujourd'hui, et il s'agissait de savoir qui l'emporterait du principe électif ou du principe héréditaire, de la souveraineté des assemblées ou de celle des couronnes, de la loi ou de l'ordonnance !.

Pendant qu'à la surface de la société on posait de la sorte le formidable problème de l'unité dans le pouvoir, Paris était le théâtre des agitations les plus diverses. Les impérialistes conspiraient, préparant je ne sais quelles voies tortueuses et obscures au retour d'un homme qui n'avait qu'n frapper la terre du pied pour en faire jaillir une armée. Fouché fréquentait ces artisans de petits complots, non pour les seconder, comme on l'a cru, mais pour mieux les trahir. Son égolsme ne l'avait pas trompé : il sentait que la force était du côté des intérêts bourgeois et des idées libérales. Introduire au pouvoir ces intérêts et ces idées, après s'en être constitué le représentant; offrir, en cette qualité, ses services à la Restauration, et la dominer en la servant, tel était son but. M. de Talleyrand se trouvait alors à Vienne, où il négociait la honte de son pays. Fouché restait donc maître du champ de bataille. Il se mit à l'œuvre, et fit si bien, qu'un jour M. de Montesquiou rassembla plusieurs hommes influents du parti royaliste, pour leur demander s'il ne serait pas utile à la monarchie que le pouvoir fût remis à un ministère libéral. Or, le ministère dont il était question, c'était Fouché qui Tavait préparé. Et savez-vous de quels hommes il avait voulu le composer? de MM. Laîné, Lally-Tollendal, et même Voyerd'Argenson. Voilà sur quelle pente on glissait, tant il est vrai que ce qu'il y avait au fond de la situation, c'était le triomphe du libéralisme, comme prmcipes, de la bourgeoisie, comme intérêts.

Tout à coup une nouvelle étrange se répand. On raconte que l'exilé vient de toucher le sol où il fut empereur ; que les villes se soulèvent à son approche; que les bataillon's accourent au-devant de lui avec des cris d'amour; que la France en armes lui faii^ cortège. Eh bien ! c'est ici que se peut voir le degré de puissance auquel était parvenue la bourgeoisie. Car enfin, la renommée n'avait pas menti : Napoléon s'avançait porté sur les bras d'une armée en délire; il s'avançait rapide comme ses aigles dont IHmage surmontait l'étendard impérial. Vingt jours, le temps de courir de la Méditerranée à la Seine, il lui fallut à peine cela pour ressaisir l'empire. Il entra dans sa capitale par une porte, tandis que, fuyant par la porte opposée, l'autre royauté se hâtait, morne et tremblante, vers un second et plus humiliant exil. C'est peu. Le lendemain, passant en revue ses .légions fidèles, il se faisait de nouveau saluer César; et quelques jours après, comme pour témoigner de la puissance de cet homme sur le monde, les souverains réunis à Vienne envoyaient l'ordre à leurs armées en retraite de faire volte-face et de regarder vers la France. Le destin potivait-il plus pour la gloire d'un mortel? Vain éclat! triomphe d'un jour! Il y avait en France une force avec laquelle Napoléon n'avait pas compté et contre laquelle il allait se briser bien vite ! Un moment surprise, la bourgeoisie revient à elle. Le libéralisme se met pour la seconde fois à miner le trôae impérial. Il faut que Napoléon consente à l'acte additionnel, il faut qu'il subisse Fouché

INTRODUCTION

pour mîmslre et pour surveillant; il faut quil tienne Toreille ouverte ' à ce bavardage parlementaire dont son àme se fatigue et s'indigne. Mais les ooncessious souk aussi impuissantes que la dictature contre cette ligue de tous les intérêts mercantiles, appuyée sur un respect hypocrite de la liberté et des droits du peuple. Toute l'Europe fait effort contre Napoléon : il tombe ! £t par qui avaient été préparées, je le demande, les suites de Waterloo? Ëtait-ce par l'aristocratie? Mais elle se cachait alors à Gand ou à Vienne ; ceux des nobles qui n'avaient pas quitté leur pays étaient trop heureux de se faire oublier ; le baron de Vitrolles gémissait dans les cachots de Vincannes, et quant au marquis de Lafayette, il se défendait depuis longtemps d'être un grand seigneur. Étaient-ce les soldats, les artisans, les ouvriers des faubourgs de Paris, les prolétaires? Mais, nul ne put l'avoir oublié : c'étaient ks enfasts du peuple, des hommes en veste et en casquette, ou en simple uniforme, qui, après la bataille de Waterloo, s'en allaient tous les jours pousser sous les fenêtres de rÉlysée-Bourbon le cri accoutumé de Vive l'EnvperenrJ Et, aux mêmes heures, que se passait-U dans lesein du Corps-Législatif, où étaient Tenus se résumer les intérêts et les passions de la bourgeoisie? « Qu'il abdique! « qu'il abdique I » voilà ce que pensait l'Assemblée, et ce vœu, qui, là, remplissait tous les cœurs, se trouva bientôt dans toutes les bouches. On ne voulait pas même de Napoléon II, tant on était impatient de rompre avec le passé impérial et de reprendre les traditions de ^ I

J'ignore pourquoi les infortunes éclatantes émeuvent si profondément. Pour moi, je l'avoue, ce sont les malheurs vulgaires qui touchent le plus mon cœur. Je plains ceux que la tempête renvei*&e, sans qu'ils aient eu la satisfaction d'y respirer à l'aise et de la braver; je plains ceux qui, doués d'une âme forte, sont morts cependant sans avoir vécu, ceux dont le passant foule, sans y songer, la cendre mêlée à la poussière des chemins. £h, mon Dieu ! il est certaines défaites qui enivrent autant que les victoires! L'orgueil humain se plaît aux grands désastres comme aux grands succès. Tomber de haut est une manière d'être distingué par la fortune. Que Napoléon ait glissé de son piédestal en quelques heures ; que dans le palais préparé pour son fils 5 ait vu s'installer des print;es étrangers ; qu'on lui ait donné pour dernière patrie un rocher perdu dans l'immensité des mers, et qu'il s'y soit lentement consumé sous l'œil de ses plus cruels ennemis, ce n'çst pas de cela qu'il faut le plaindre. Mais que l'abolition promise, espérée, des droits réunis, soit devenue xme des causes de sa chute ; mais qu'il ait été dompté, lui, guenner sans égal, par quelques marchands ameutés ; mais qu'il n'ait rien pu sur une assemblée de procureurs et d'agioteurs, lui dont on avait dit avec vérité que sa présence produisait sur des armées innombrables le même effet que celle du lion sur les plus intrépides chasseurs, ah ! voilà ce qui doit le rendre l'objet d'une compassion éternelle. Les heures qui s'écoulèrent pour lui à l'Ëlysée-Bourbon, alors qu'il veillait sa veille suprême, furent des heures d'humiliation et d'amertume, telles que jamais homme, peut-être, n'en eut à subir de semblables! Là, et là seulement, je trouve une expiation véritable et suffisante de son orgueil.

La bourgeoisie achevait donc en 1815 l'œuvre commencée en 1814 1 Mais ses meneurs, éclairés par l'expérience, prirent cette fois leurs précautions et firent leurs réserves. Pour que Louis XVIII, ressaisissant sa couronne, ne cessât pas un seuf instant d'être un monarque bourgeois, il

importait de placer auprès de lui, comme ministre, un homme voué aux intérêts dominants et assez habile pour gouverner sous le nom du roi. Fouché était merveilleusement propre à jouer ce rôle. Aussi devint-il l'homme nécessaire. On se rappelle qu'après le désastre de Waterloo les Chambres nommèrent une commission de gouvernement. Camot en fit partie, mais ce fut le duc d'Otrante qui en fut le président. Il est vrai que Camot aimait. le peuple I

Le premier soin de Fouché, devenu maître des affaires, fut de tirer de prison le baron de Vitrolles. Ils eurent une entrevue. M. de Vitrolles voulait sortir de Paris pour aller au-devant du roi ; l'accueil qu'il reçut de Fouché le retint, t Je puis, dit M. de Vitrolles au duc d'Otrante, servir uti- « lement ici la cause du roi Louis XVIII, mais, à trois con- « .ditions: la première, qu'il ne sera pas attenté à ma vie; (( la seconde, que vous me donnerez au moins cinquante « passe-ports pour entretenir des relations avec le roi ; la a troisième, que je serai chaque jour admis auprès de a vous. » — « Pour ce qui est de votre tête, répondit Foutt ché avec cette familiarité pittoresque de langage qu'il « affectait, elle est aux mêmes crochets que la mienne. « Vous aurez cinquante passe-ports ; et nous nous verrons fc si cela vous convient, non pas une fois, mais deux fois « par jour. » M. de Vitrolles devenant ainsi une sorte d'intermédiaire entre les Bourbons et Fouché : la Restauration d'un côté, la bourgeoisie de l'autre.

Au reste, pendant que Fouché entretenait avec la Cour de Gand des relations actives, il envoyait en Autriche des émissaires chargés d'y plaider la cause du petit roi de Rome, et il écrivait à son collègue du Congrès de Vienne, de sonder la diplomatie sur la candidature du duc d'Orléans, menant ainsi de front tous les complots, et se rendant possible dans tout-es les combinaisons.

Les vues de Fouché sur la branche cadette furent adoptées sans peine par M. de Talleyrand. D'adroites insinuations les firent germer dans l'esprit de l'empereur Alexandre ; et un jour, en plein Congrès, le czar posa tout-à-coup la question de la sorte : Ne serait-il pas dans l'intérêt de TËurope que la couronne de France fût placée sur la tête du duc d'Orléans ? A cette proposition inattendue, chacun demeura frappé de stupeur. Mais les Cent-Jours n'étaientils pas venus prouver la nullité politique des Bourbons aî-

nés?

Entre un 21 janvier et un 20 mars, quelle place reste-^ rait pour la tranquillité de l'Europe et la sécurité des rois? Ou penchait déjà pour le duc d'Orléans, quand l'opposition de lord Clancarty fit échouer le projet. Lord Clancarty s'exprima vivement sur le danger de semblables encouragements donnés à l'ambition des collatéraux. Alors, changeant de plan avec sa dextérité ordinaire, M. de Talleyrand écrivit à Louis XVIII, pour lui dévoiler cette espèce de cous-, piration diplomatique dont il avait, de sa propre main, noué tous les fils.

Cependant, les princes arrivent à Arnouville. Le baron de Vitrolles court les rejomdre, il est impatient de sonder par lui-même les sentiments des chefs de la coalition Quelle fut sa surprise, quand le duc de Wellington lui dit: « Il y a dans tout ceci une question de choses, la cocarde « tricolore, et une question de personnes, Fouché. » M. de VitroUes ayant alors rappelé au duc que la cocarde tricolore était le signe d'une révolte contre le roi, et Fouché on régicide : « Eh bien, répliqua le général anglais, on pourrait « peut-être abandonner la question de choses, mais celle

HISTOIRE DE DIX ANS

\\, jmpoSHible'. u Paroles ramarquablei et bien dignet d'être méditées! Aioei doao, dani la pensée des alliés, Fouché représealait en France une idée plus puissante que celle qui était eipriméepar la cocarde tricolore elle-même [ Ab I c'est qu'en effet, la Rérolution française avait éTcillé deux aortes de passioni : les unes, toAIes et rayonnantes, ■Itiârea, dévouées; les autres, égoïstes ot mercantile i. Les premières, la cacarde tricolore les reprisentait ; maij après avoir, dans leur explosion merveilIeuM ébloui et troublé le monde, elles s'étaient enSn arrtortiet ; Boreicitées par la RépubUigue, elles avaient été en quelque sorte épuisées par Napoléon, Les secondes, c'étaient dans Fouchë qu'etlei se peraonniflaient. Or, kcellei-ci.mstheu- Nusement, appartenait la force.

J. Pouobé, duo d'Otronle.

Qu'on ne s'étonne pas, après cela, si la nomination de Fouché au ministère de la police devint une des conditions de l'ealrée de Louis XVIII k Paris. La bourgeoisie voulait une garantie: on la lui donna, Parmi le« royalistes euimémes, pluùaurs regardaient cette nominatioa de Fouché comme un malheur nécessaire, entr'sutres le bailli de Crussol, homme d'un rojalisme honnête et convaincu.

Ce fut aussi le sentiment de cette nécessité qui détermina Louis XVIII à faire asseoir ï son bureau celui qu'il avait maudit comme l'asBassia de son frère. On en peut juger par ces paroles cyniques qu'il adressait au baron de VitroUes, après le départ du duc de Wellington et de M. de Talleyrand pour Neuilly, où les attendait le duc d'Otranle : •• Je leur ai recommandé de faire pour le mieux, n car je seiu bien qu'en acceptant Fouché, je livre mon a pucelage. »

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