‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 2)Chapitre 127 sur 147 · THIERS INSENSIBLEMENT DÉTACHÉ DE SES COLLÈGUES · texte numérisé non relu

THIERS INSENSIBLEMENT DÉTACHÉ DE SES COLLÈGUES

ministre des affaires étrangères : en fallait-il davantage pour préparer sa chute? On essaya de tenter M. Thiers par Tappât de ce brillant héritage. Au lieu d'un ministère qui le rendait responsable de la vie du roi, qui le commettait avec des agents de police, qui le condamnait à lutter de ruse avec des conspirateurs infatigables, qui le plongeait dans un chaos de soucis dégradants, on lui montrait en perspective un ministère qui allait Félever à des relations pleines d'éclat, et lui assigner un rôle dans la grande partie qui se joue entre souverains. Quelle plus haute fortune pouvait être promise à son orgueil? Et avec quel tressaillement ne devait-il pas ouvrir son esprit à Tidée de voir les plus tiers représentants de FEurope aristocratique saluer en lui le moderne ascendant du mérite plébéien? Une seule crainte aurait pu Farrêter au seuil d'un monde pour lequel il ne semblait pas fait, et où, selon toute apparence, il allait manquer de contenance et d'ampleur. Mais, même sous ce rapport, on avait eu soin de lui aplanir les voies. « M. Thiers, avait dit M. de Tallejrand, n'est point par- « venu, il est arrivé. » Et chacun de s'incliner devant cet oracle. De sorte que M. Thiers avait reçu du gentilhomme le plus renommé de son pays la convenance des salons.

Aussi bien, nul netait plus que lui de la société de madame de Dino et de madame de Lieven, reines charmantes de la diplomatie, gouvernée despotiquement par leur éventail. Employa -t-on dès lors les inlluences de salon pour détacher M. Thiers de l'alliance anglaise et l'attirer à lailiance du continent? Les amis de M. Guizot l'ont pensé; mais les faits subséquents prouvent, ou qu'il n'en fut rien, ou ([ue la tentative échoua. Ce qui est plus sûr, c'est qu'au sein d'un entourage qui l'envelôpi ait de séductions.

M. Thiers n'eut pas de peine à s'accoutumer à Téclat des grandeurs qu'on rêvait pour lui.

Il ne restait plus qu'à le séparer de ses collègues^ en faisant grandir la cause et naître Foccasion d'un conflit. La rivalité qui existait entre M. Thiers et M. Guizot fut donc envenimée. On supposa des propos offensants, dont on se servit pour semer les défiances et enflammer la vanité, toujours crédule. On sut grossir des plaisanteries futiles jusqu'à en faire des injures. On inventa des torts, on créa des griefs. En un mot^ l'on mit enjeu tous les ressorts de cette plate habileté qui est à l'usage des Cours.

M. Thiers se défendit assez faiblement. Il était d'autant plus disposé à se laisser vaincre, que son portefeuille étnit très-lourd à porter dans la circonstance. Chargé, comme chef suprême de la police, d'écarter sans cesse le bras des assassins levés sur le roi, M. Thiers aurait voulu qu'on le déchargeât momentanément de cette pénible besogne. Or, ayant témoigné le désir d'aller à Lille prendre un peu de repos, il n'avait pu obtenir que, pendant ce temps, un de ses collègues doctrinaires acceptât le poids de l'intérim, et il avait dû se résoudre à envoyer, de Lille, des ordres qui continuaient sa responsabilité en l'aggravant. De là des ombrages, des motifs d'aigreur. Les doctrinaires entendaient donc lui laisser tout le fardeau du pouvoir, et en garder pour eux tous les avantages! Voilà ce que M. Thiers se disait à lui-môme pour colorer à ses propres yeux son dépit, et, peut-être aussi, pour s'encourager à une rupture.

Toutefois, la pensée de trahir ses collègues n'approcha point de son cœur. Il ne fit rien pour précipiter la chute du Cabinet dont il était membre. Seulement, il s'habituii duu-

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