DIVISIONS DANS LE PARTI LÉGITIMISTE
le gouvernement avait envoyé à Palerme sous le commandement du capitaine Nonay, avec mission d'attendre l'arrivée de V Agate, et de rapporter en France la nouvelle du débarquement,
Marie-Caroline était libre enfin;, mais elle ne touchait pas encore au terme de ses maux. Sa déclaration du mois de mai avait fait perdre contenance au parti légitimiste et mis en lumière les éléments de discorde qu'il recelait. Les uns crurent ou feignirent de croire que la duchesse de Berri;, par son nouveau mariage, venait de renoncer aux droits de sa royale maternité. Les autres se prévalurent des malheurs que la guerre de Vendée avait enfantés, pour affirmer que jamais la princesse n'avait été investie des pouvoirs de régente. Quelques-uns pensèrent que le mariage morganatique de Marie-Caroline avec le comte de Luchesi Falli ne pouvait enlever à une mère toute influence sur les destinées de son fils. A Prague, on n'avait jamais regardé comme sérieuse la double abdication de Rambouillet : le roi de France, c'était toujours Charles X; et, après lui, celui qu'on aurait salué roi sous le nom de Louis XIX, c'était le Dauphin. Il y en avait même qui, trouvant valable l'abdication de Charles X, déclaraient nulle celle qu'il avait, à Rambouillet, imposée à son fils. Quelque ridicules que fussent ces prétentions, le mariage de Marie-Caroline les ranima et leur donna, aux yeux de certains royalistes, une autorité qu'elles n'avaient pas eue jusqu'alors. De sorte que le paiti légitimiste en vint à se partager en trois catégories : les Carlistes, les Daupliinistes, les Henriquinquistes.
Dans cette situation, Marie-Caroline désirait ardemment trois choses : 1° qu'on lui confiât la tutelle <le son fils; 2" qu'on lui accordât l'autorisation de se i-endre à i^-ague
HISTUIUE DE IJIX A.NS.
auprès de ses enfants; 3" qu'on modifiât le système d'éducation adopté pour le duc de Bordeaux, qui était élevé dans les principes de Taneien régime. Or, dès le mois de mai, M. de Chatenubriand, pour obtenir ces trois choses, avait fait le voyage de Prague; mais son intervention avait été sans résultat. Charles X prétendait que, d'après la loi française, Marie-Caroline ne pouvait rester tutrice; il voyait de grandes difficultés à ce que la princesse se rendît à Prague îivant qu'on eût réglé les conditions de son mariage, tant à l'égard du père de son mari qu'à l'égard du roi de Nîiples, son frère, et il exigeait qu'elle ne vînt embrasser ses enfants qu'après avoir séjourné quelque temps en Sicile avec le comte Luchesi Palli; enfin, il paraissait décidé à ne rien clianger à l'éducation du duc de Bordeaux et à subir jusqu'au bout l'influence de MM. de Blacas, de Damas et de Latil.
De fait, Marie-Caroline ne fut pas plutôt en Sicile, qu'elle s'y vit rétenue en quelque sorte comme prisonnière. Pour aller à Naples auprès du roi son frère, il lui fallut pour ainsi dire entrer en négociation ; et, si l'interdiction fut enfin levée, ce fut grâce au zèle infatigable de M. de Choulot. De Naples, la princesse, devenue M"" Luchesi Palli, partit pour Rome, où le pape lui fit Taccueil le plus empressé; puis elle gagna Florence. Là, elle retrouva quelques personnes d'un dévoûment éprouvé : M. et M*"" de Podenas, M. d'Haussez, M"* de Fauveau. Son parti était pris : elle voulait, quoi qu'il advînt, se i-approcher de la fi'ontière autrichienne, entraînée qu'elle était vers ses enfants par un désir qui ne calculait pas les obstacles. Car les esprits à Prague étaient fortement aigris contre elle. On lui reprochait son expédition en Vendée, hautement désap[»rou-
MÉGONTEiNTBMKNT DE CHAULES X CONIUK l.A DUCHESSE. 5,'.!
vée par M. de Blacas, et tentée sans Tassentiment de l'Autriche; on lui reprochait sa folle confiance^ sa précipitation, son orgueilleuse ardeur à devenir Tunique centre du parti royaliste, et, par-dessus tout, les égarements qui Tavaient perdue. Voilà ce qui perçait dans les discours ; mais dans les replis de la pensée se cachaient des motifs de mécontentement plus décisifs peut-être; la duchesse de Berri, en courant la carrière des périls, avait trop effacé derrière son audace les autres membres de la famille : c'était son crime.
Au reste, on aurait pu avec raison Taccuser d'avoir manqué à Blaye de courage et d'énergie. Si, comme elle en avait le droit, elle eût opposé aux exigences de ses gardiens une force d'inertie invincible, nul doute que ses ennemis n'eussent été plongés dans le plus honteux embarras. Mais, encore une fois, ce qui la rendait coupable aux yeux des courtisans du roi déchu, c'était la gloire rêvée bien plus que les fautes commises. M. de la Ferronays était parti de Naples pour Prague, espérant adoucir l'âme du vieux roi. Mais Marie-Caroline n'était pas condamnée seulement par les jalousies dont nous venons de dire le secret, elle était condamnée aussi par la politique cauteleuse de l'Autriche, dont elle avait bravé l'ascendant, et qui cherchait à faire du duc de Bordeaux ce qu'elle avait fait du duc de lîeichstadt, mort depuis quelques mois : c'est-à-dire une menace perpétuellement suspendue sur la tête du gouvernement français.
Aussi, Marie-Caroline attendait-elle en vain des passeports pour l'Allemagne. En môme temps ses amis étaient traqués par la police autrichienne, presque comme les chouans l'avaient été dans la Vendée par la police de Louis-
rliilippe. l^e 59 septembre marquant Tépoque de la majorité ' du duc de Bordeaux^ plusieurs jeunes royalistes étaient partis de Paris pour Prague, afin de saluer leur nouveau roi : quelques-uns parvinrent à franchir la frontière, les autres furent arrêtés par les autorités autrichiennes, faute d'une autorisation signée Blacas.
Marie-Caroline comptait les jours, les heures, avec une douloureuse impatience. Enfin, M. de Montbel arriva : il apportait à la princesse la permission de pousser plus avant, mais à condition qu'elle montrerait son contrat de mariage. Marie- Caroline envoya M. de Montbel à Rome, où le contrat était déposé, et, sans plus attendre, elle entra ])ar Ferrare sur le territoire autrichien. M. de Chateau- ])riand y était accouru : elle le pria de se rendre à Prague pour obtenir la révocation des défenses qu'on faisait peser sur elle, et, aussi, pour décider Charles X à consentir à une déclaration de majorité. La princesse continuait à avancer; mais, arrêtée à Padoue, elle n'obtint qu'à grand'peine la faveur d'aller attendre à Venise, où s'étaient réunis MM. de Charette, Barbançois et quelques autres Vendéens, le résultat de la mission que M. de Chateaubriand avait acceptée.
Ce fut le 25 septembre que l'illustre écrivain arriva au terme de son voyage. M""" de Beaufiremont Pavait précédé de quelques heures. Charles X habitait, en ce moment, le château de Butschierad, situé à peu de distance de Prague. Mais la Dauphine, la sœur du duc de Bordeaux et M™' de (iontaut avaient quitté Butschierad pour se rendre au
' Le duc de Bordeaux touchait à sa treizième année; il allait donc être majeur pour les légitimistes, les rois de France ayant été déclarés majeurs à treize ans. ,