FIN DE LA CRISE MINISTÉRIELLE
qu'on Fattendait au dehors pour une communication importante. On venait lui offrir le ministère de la justice, dans l'espérance qu'il le refuserait^ et parce qu'on n'aurait pas osé, avant de s'être adressé à lui, s'adressera M. Persil. Il refusa. Le jour môme, M. Barthe apprenait d'un*de ses amis la trame ourdie contre lui par ses collègues. Indigné, il résolut de donner cours sur-le-champ à sa colère, et le Conseil s'étant assemblé dans la soirée, il éclata. Ce fut le terme de la crise. J\BI. d'Argout et Barthe furent remplacés par MM. Thiers et Persil. Les renvoyer sans dédommagement eût été une imprudence : M. Barthe reçut la présidence de la Cour des Comptes, qu'il fallut retirer à M. Barbé-Marbois, dont, aussi bien, l'austérité avait déplu dans la fameuse affaire Kœsner, et le duc de Gaëte dut céder à M. d'Argout les magnifiques fonctions de gouverneur de la Banque de France. Le ministère du commerce, que M. Thiers abandonnait, échut à M. Duchatel, un des plus liabiles défenseurs du traité des 25 millions : preuve manifeste qu'on se proposait de revenir à la pensée de ce traité onéreux, et que ce n'était pas à la souveraineté de la Chambre qu'on avait sacrifié M. de Broglic avec tant d'empressement.
Mais tandis que le pouvoir flottait au gré de ces intrigues, la nation bouillonnait au-desous, et les intérêts qu'avaient si directement menacés la loi contre les associations se préparaient de toutes parts à un vigoureux effort. Des réunions avaient lieu à Paris, tantôt chez le général Lafayette, tantôt chez un de ses amis les plus dévoués.
La question du combat y fut posée. Que faire si, foulant aux pieds les principes les plus inviolables, le Pouvoir en venait à porter la main sur la liberté, d'une manière agrès-
sive et violente ? Opposerait-on la force à la force ? « Comment hésiter? disaient quelques-uns. Le gouvernement commence Tattaque. Il ira jusqu'au bout. Il osera tout contre nous si nous n'osons rien contre lui. Reculons, nous sommes perdus. » La plupart, et à leur tête M. Garnier- Pagès, objectaient l'énormité de l'entreprise, Finsuffisance des préparatifs, l'indocilité des courages à manier, le défaut d'organisation, le nombre des troupes contre lesquelles on aurait à lutter, l'impossibilité absolue de jeter dans l'insurrection le gros de la bourgeoisie. Un avis singulier fut ouvert par un savant qu'avaient ftiit remarquer dans le parti républicain la sauvagerie de son humeur et son caractère ombrageux à l'excès, mais en même temps sa haute intelligence et son désintéressement poussé jusqu'à l'héroïsme. Voici ce qu'il proposait : partant de ce point de vue qu'il y a dans le martyre une incalculable puissance d'entraînement, un certain nombre de républicains auraient fait pacte avec la mort, et, renfermés dans une maison, y auraient défendu jusqu'au dernier soupir le principe attaqué. Ce n'étaient pas, du reste, les personnages les plus marquants du parti que l'auteur de la proposition appelait à remplir un rôle dans le drame dont il donnait le plan : « Ceux-là, disait-il, se réserveront pour l'assaut; nous serons, nous, les fascines qui servent à combler le fossé. « D'aussi étranges idées ne pouvaient être et ne furent accueillies que par l'étonnement. Chacun se demanda si elles étaient sérieuses; et, depuis, plusieurs ont pensé que celui qui les avait émises n'avait eu pour but que d'essayer le dévoûment de quelques hommes suspects à sa nature soupçonneuse.
Cependant, le comité de la Société des Droits de
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VHomme redoublait d'activité. Par d'infatigables correspondances^ il hâtait dans les provinces le travail d'organisation commencé. Par de hardis manifestes, il tenait en haleine dans la capitale les cent soixante-trois sections dont il gouvernait l'ardeur. On fit des cartouches; on commanda des achats de fusils ; on se mit en rapport avec les soldats en garnison à Versailles et à Vincennes ; les commissaires d'arrondissement furent chargés de faire connaître au comité les ressources des divers quartiers de PariSj et sur quels hommes il était permis de compter. Mais l'argent manquait; le dévouement ne se trouva pas, en général, au niveau de l'agitation, et la revue des forces disponibles de l'insurrection fut loin de répondre aux espérances conçues.
Parallèlement à la Société des Droits de rHomme, marchait l'Association pour la défense de la liberté de la presse. Le général Lafayette en était le patron : MM. Marchais et Etienne Arago en étaient les secrétaires. Elle avait pour but avoué de protéger la liberté d'écrire, soit en resserrant le lien de divers journaux républicains, soit en assurant aux œuvres des citoyens pauvres le bénéfice de la publicité, soit en organisant par toute la France des souscriptions destinées à couvrir les amendes. Mais, quelque pacifique que fût la nature de son institution, elle favorisait le mouvement par la fougue personnelle de ses membres, par ses affiliations dans les provinces, par son empressement à faire circuler les nouvelles propres à ébranler les esprits. Malheureusement, entre elle et la Société des Droits de Vllomme, il existait une sorte de rivalité sourde, dont il était à craindre que, dans une occasion décisive, l'ennemi commun ne profitât.
Dans les départements, la situation n'était ni moins menaçante ni moins compliquée. Nous dirons dans le chapitre suivant quel était Fétat de la ville de Lyon. Le -département des Pyrénées- Orientales, patrie de Tillustre François Arago, obéissait à Taction d'un comité central, établi à Perpignan, et correspondant avec le comité de Défense de la liberté de In presse, établi à Paris. Le parti républicain dominait dans le Jura, et, dirigé par un neveu du général Bachelu, il se montrait tout-puissant dans la ville d'Arbois. A Dijon, à Clermont-Ferrand, à Châlonssur-Saône, à Saint-Etienne, à Besançon, à Grenoble, les éléments de résistance étaient nombreux. A Epinal, où M. Mathieu, avocat, exerçait une grande influence, la Charbonnerie et la Société des Droits de f Homme faisaient chaque jour de nouvelles et importantes conquêtes. A Lunéville, un maréchal des logis chef au 9^ régiment de cuirassiers, M. Thomas, avait formé Taudacieux projet d'enlever les quatre régiments de cuirassiers qui se trouvaient à Lunéville depuis la dissolution du camp de manœuvres formé en 1833. Entreprenant, dévoué, plein d'intelligence et de courage, M. Thomas s'était assuré le concours de plusieurs de ses camarades, s'était mis en rapport avec les républicains de Nancy, avait donné avis de ses desseins au comité parisien de la Société des Droits de fllomme, et n'attendait que le moment d'agir.
Si tous ces mouvements eussent été coordonnés et soumis à une vigoureuse impulsion, à une impulsion commune, nul doute que le gouvernement n'eût été renversé. Mais les chefs n'avaient pu donner à l'organisation ni le temps ni le soin nécessaires, entraînés qu'ils étaient dans un tourbillon de feu.