CONSTITUTION DU PARTI RÉPUBLICAIN A LYON
battu avec énergie : ils tendaient déplus en plus à s'imposer par leur courage. Le 29 juillet (1833), dans une revue des troupes de la garnison, des gardes nationaux ayant protesté hautement contre les bastilles, et une voix partie du cortège du lieutenant général Aymar ayant crié : « Il y a ici des Autrichiens, » deux républicains, ]\D1. Jules Séguin et Baune, courent chez le lieutenant général Aymar, qu'entourait son état major, lui demandent des explications, et obtiennent un désaveu public.
La force du parti avait, toutefois, besoin de direction. Le comité formé par suite du voyage de M. Cavaignac, et qu"on appelait le Comité invisible, n'agissait pas et paraissait vouloir s'abstenir. Quant h la Charbonnerie dissidente, dont nous avons déjà parlé, elle s'était mise à l'œuvre; mais certaines divisions produites par des antipathies personnelles, la lassitude, la difficulté d'organiser une société secrète sans en resserrer le cadre, tout avait concouru à rendre stériles les efforts tentés. Des principaux débris de la Charbonnerie il se forma, sous le nom de Société du Progrès, une association qui eut une existence semi-publique d'abord, puis tout à fait publique, et dont] M. Lagrange fut l'âme.
. La Société des Droits de T Homme vint ensuite, et elle se modela sur celle de Paris. Née au mois d'octobre (1833), elle commença par élire un comité composé de cinq membres : MM. Martin, Bertholon, Baune, Hugon et Poujol. Le 25 décembre (1833), une réunion générale des s«ctionnaires ayant eu lieu, le règlement fut adopté ; on nomma deux nouveaux chefs, ^IM. Albert et Sylvaincourt, et la Société se trouva définitivement constituée.
A dater de ce moment, l'influence du parti républicuin
s'étendit avec une rapidité extraordinaire. Dans les derniers mois de l'année 1833, la Société des Droits de rilomme enveloppait la ville de Lyon ; et, rayonnant sur les départements voisins, elle avait créé des centres correspondants partout où elle avait fait Fessai de sa redoutable et irrésistible propagande : c'est-à-dire dans les villes les plus importantes de l'Isère, de la Drôme, de l'Ardèche, de la Loire, du Jura, de Saône-et-Loire. Là, sa domination était si absolue et la parole de ses représentants si respectueusement obéie, qu'à Romans, par exemple, M. Baune couvrit de sa protection et sauva de la colère du peuple le préfet de la Drôme, accouru avec des gendarmes pour l'arrêter. On se ferait difficilement une idée de la vie brûlante que menait, à cette époque, la ville de Lyon. A certains jours, des clameurs étranges y montaient dans les airs, et l'on voyait alors s'entasser sur les places publiques une population menaçante et hâve, espèce de marée montante qui semblait prête à tout engloutir. Les soldats étaient épuisés de corvées et de veilles, les cavaliers toujours sur le point de monter à cheval. Tantôt c'étaient des chanteurs dont il fallait étouffer la voix, parce que l'accent en avait paru terrible, dans ces jours de trouble universel; tantôt c'étaient, comme à Taris, les crieurs publics qu'on essayait d'arrêter au milieu d'une foule en délire.. Dans le mois de janvier, l'autorité engagea contre les crieurs une lutte ardente, et fut vaincue. Entre le préfet et le maire de Lyon, entre M. Gasparin et M. Prunelle, l'animosité était au comble : un arrêté du second déjoua les mesures despotiques conseillées par le premier. Protégés par le pouvoir municipal et par la loi, les crieurs publics purent distribuer librement tous les écrits dont la saisie n'avait pas été judi-
LE MUTUELLISME. 231
clairement proscrite, et les publications politiques inondèrent la ville.
Tel était, au commencement de l'année 1834, Fétat des choses à Lyon et dans les contrées qui Favoisinent. Le Mutuellisme alors entra dans Farène et compliqua la situation.
Le Mutuellisme ' était Fassociation des ouvriers en soie, chefs d'ateliers ; elle était purement industrielle, et son oriii'ine remontait à 1828. Ses statuts excluaient de la manière la plus formelle toute discussion des choses religieuses et politiques. Fondé d'abord dans un but de mutuelle assistance entre ouvriers, le Mutuellisme se divisait en loges de moins de vingt personnes. Onze loges nommant chacune deux délégués formaient ainsi une loge centrale; et c'était à un conseil composé des présidents des centrales qu'appartenait la direction. Le pouvoir des présidents des centrales s'était maintenu jusqu'à la fin de 1833 ; à cette époque il fut ébranlé. L'association voulait agrandir son action; elle voulait faire servir la force qu'elle puisait dans Funion de ses membres à empêcher la décroissance du salaire ; elle voulait créer un contre-poids à l'hypocrite tyrannie que, dans la lutte du pauvre contre le riche, on ose appeler la liberté des transactions. Mais à l'accomplissement de ces vues nouvelles il fallait un pouvoir nouveau. Les présidents des centrales furent destitués, et leur autorité passa aux mains d'un conseil exécutif, qui n'était lui-même, du reste, que l'instrument de l'association, constitué démocratiquement et décidant de tout par voie élective.
' Voir aux Documents historiques, n» 7, le Règlenietit du Mutuellisme.
Cepeiidtint^ la situation de Touvrier empirait. Par un funeste et trop fréquent effet de la concurrence, les commandes avaient diminué. Le mouvement de la fabrique lyonnaise, dans les premiers mois de Tannée 1834, se trouvait notablement ralenti. Et jamais, contraste déplorable ! la joie du riche n'avait plus bruyamment éclaté. Les bals se succédaient avec une rapidité où entrait une sorte dY'talage provocateur. Lyon retentissait du bruit des fêtes. Le pauvre en tressaillit, et, dans son cœur, la colère prit sourdement place à côté du désespoir. La crise était donc devenue imminente : une réduction de vingt-cinq centimes par aune sur le prix des peluches la précipita. Réduction peu considérable en elle-même, mais qui portait sur un salaire déjà insuffisant, et qui, ouvrant carrière à des empiétements plus funestes, n'était qu'une première application de la loi du plus fort ! Les ouvriers en peluches invoquèrent l'appui de leurs frères des autres catégories ; et alors, obéissant au principe de solidarité, la société mutuelliste mit en question la suspension générale des métiers.
Envisagée dans ses résultats matériels, la mesure était désastreuse; considérée dans son principe moral, elle avait quelque chose de singulièrement élevé. Quoi de plus touchant que de voir cinquante mille ouvriers suspendre tout à coup les travaux qui les faisaient vivre et se résigner aux privations les plus dures, pour garantir de toute atteinte douze cents de leurs frères les plus malheureux! Aussi bioii, une détermination semblable, s'il eût été possible aux ouvriers do hi soutenir, avait une incalculable portée. Par rapport à la clause ouvrière, c'était la théorie de l'association api)liqué(' sur une grande échelle et au prix de