CHAPITRE XLIV
Procès de Fieschi. — Morey. — Pépin. — Nina Lassave. — Triple exécution.
Le 30 janvier 1836, les portes du palais du veau. La cour des pairs allait juger l'assassin Luxembourg s'ouvrirent pour un procès nou- 1 du 28 juillet et ses complices. Dans l'enceinte,
MO
et en avant du bureau du greflSer, on voyait étalés, entre autres pièces de conviction, une machine supportant des canons de fusil inclinés, un tison, un poignard, un martinet à lanières garnies de balles de plomb, un gantelet de fer, une corde ensanglantée. La foule se pressait dans les tribunes, partagée entre une sorte du curiosité sauvage et un profond sentiment d'horreur.
Les accusés furent introduits. Ils étaient au nombre de cinq ; mais il y en eut trois qui fixèrent plus particulièrement l'attention des spectateurs.
Le premier était un homme petit, impétueux dans ses mouvements. Son visage, défiguré par de récentes blessures, exprimait tout à la fois Tastuce et l'audace. Il avait le front étroit, les cheveux courts, le coin de la bouche relevé à gauche par une cicatrice, le sourire provocateur et faux, la lèvre impudente. Il s'agitait beaucoup pour qu'on ne remarquât que lui seul, insultant d'un geste familier ceux qu'il connaissait, et jouisisant avec affectation de son odieuse importance.
Le second était un vieillard malade et blême. Toutefois, à l'austérité de sa physionomie, à son œil plein d'une flamme sombre, au calme implacable de sa face romaine, on devinait son cœur. Il s'avança lentement, s'assit à la place désignée sans donner le moindre signe d'émotion; et, la tête penchée sur sa main amaigrie, il demeura immobile, le regard fixe, indifférent à ce qui l'entourait, et comme plongé dans la contemplation du monde intérieur.
Le troisième ne se détachait de ses compagnons que par l'excès de son abattement.
On procéda aux interrogatoires. Mais, avant d'aller plus loin , il faut reprendre l'affaire au point où nous avions dû la laisser.
IjB lecteur connaît les détails de l'horrible catastrophe qui, le 28 juillet i 835, avait épouvanté Paris. Quelques instants après l'explosion, une jeune fille venant de l'hospice de la Salpétrière traversait le boulevard, à la hauteur du Jardin Turc. Une pâleur mortelle couvrait ses joues, et son regard effaré semblait interroger les passants avec angoisse. Arrivée au n" 50, et apprenant que c'était de là qu'était partie l'explosion, elle revint sur ses pas pré-
cipitamment, regagna la Salpétrière et ne s'y arrêta que le temps nécessaire pour change de vêtements. Elle pleurait, elle tremblait, et ne cessait de répéter d'une voix étouffée : c Je » suis perdue ! » Cétait la maîtresse de l'assassin, Nina Lassave.
Dans sa frayeur, elle courut se réfugier cbez un vieux bourrelier nommé Morey, avec leqoei son amant avait eu des relations fréquentes.
Celui-ci la reçut affectueusement, la rassura, la conduisit dans un asile qu'il croyait sûr, el ne la quitta qu'après lui avoir promis de revenir le lendemain. U revint en effet suivi d'an commissionnaire qui portait une malle mystérieuse; et ce fut par là que tout se décoovrit. Cette malle avait appartenu à l'assassin et avait été portée, quelques heures avant l'attentat, chez un ouvrier marbrier, avec ordre de ne la remettre qu'à Morey. On n'eut pas de peine à connaître l'itinéraire de la malle, par les codmissionnaires auxquels elle avait été successivement confiée; et, le 3 août (1835), l'asile de Nina Lassave était envahi par les agents de la force publique. A leur aspect» elle essaya de se tuer, mais on enchaîna son désespoir. Alors elle tira de son corset une lettre qui contenait ces mots : « Vous êtes prié de ne plus aller » voir Nina; elle n'existera plus dès ce soir. » Elle laisse dans la chambre la dwse dont » elle était dépositaire. Voilà ce que c'est que » de l'avoir abandonnée. Adieu. » Interrogée, Nina Lassave refusa quelque temps de s'expliquer. Enfin elle avoua que c'était Morey qui avait fait porter la malle chez elle, et que c'était à lui qu'était destiné le billet.
Morey nourrissait contre les rois une haioe contenue. Ame violente et profonde dans un corps usé par l'âge, il parlait peu, et possédait cette sinistre puissance que donnent une passion unique et le mépris de la mort. On l'arrêta, el il fut traîné devant le juge d'instruction. Mais là il se montra si impassible, si complètement maître de sa pensée, il répondit avec tant de sang-froid aux questions dont on le pressa, que la justice le rendit à la liberté. Elle se ravisa bientôt; et, quand elle se présenU pour la seconde fois , il lui ouvrit t^anquill^ ment sa porte et se livra de nouveau à elle avec une inconcevable sérénité.
L'arrestation la plus importante après celle de Morey fut celle d'un marchand d'épiceries nommé Pépin , homme excessivement timide et faible, mais qui avait été compromis dans les troubles de juin et qu'un solennel verdict d'acquittement n'avait pu proléger, depuis, contre les soupçons de la police. Une fouille opérée dans sa maison et en sa présence par trois agents seulement, lui ayant fourni l'occasion de s'évader, il en profita. Où se cachaitil? On l'ignora longtemps; et une fausse nouvelle rapidement propagée par les journaux le faisait déjà supposer hors du royaume, lorsque tout à coup M. Gisquet reçut avis qu'on était sur la trace du fugitif; que sa retraite était située entre Heaux et Coulommiers, dans l'épaisseur de la forêt de Crécy. Il ne tarda pas effectivement à être arrêté à Magny, où il fut trouvé en chemise , caché dans une fausse armoire, au fond d'une alcôve, et troublé à un point qui touchait au délire.
Indépendamment des ouvriers Boireau et Bescher, qui figurèrent au procès, on mit la main sur plusieurs individus dont on ne devait plus entendre parler. A Péronne, par exemple, dans la nuit du 30 au 31 juillet (1835), on raconte que, profitant du moment où une des portes s'ouvrait pour livrer passage à une diligence, un homme s'introduisit furtivement dans la ville. Il était sans chapeau , sans papiers : on le mena au chef de la gendarmerie, et bientôt on remarqua qu'une de ses mains, qu'il s'étudiait à cacher, portait l'empreinte d'une blessure qui semblait faîte par une corde le long de laquelle il se serait laissé glisser. On le dirigea sur Paris; mais aucun indice ne vint fortifier l'hypothèse de ^ complicité.
Cependant, les ténèbres qui avaient d'abord environné l'assassin commençaient à se dissiper. Il s'était donné d'abord le nom de Girard et s'était dit natif de Lodève : sur Tindication de M. Olivier Dufresne, inspecteur des prisons, M. Lavocat fut appelé auprès de lui et le reconnut. Son véritable nom était Fieschi.
Doué d'une énergie que servaient en lui les calculs de la bassesse la plus raffinée, et vaniteux jusqu'à la démence, cet homme avait contracté toutes les souillures. Condamné comme voleur et comme faussaire, après s'être battu
bravement comme soldat, il était sorti des prisons d'Embrun, amant d'une femme dont plus tard il corrompit la fille. En lui tout apparaissait monstrueux, même son origine; car il était né en Corse, terre habitée par une race héroïque, et jamais pareil misérable n'appartint à si noble pays. Longtemps il trafna de ville en ville son inquiétude d'esprit, sa pauvreté intrigante et ses vices. Attiré à Paris en 1830, il y exerça, non sans intelligence, divers métiers dont sa fourberie accrut les profils. C'est ainsi qu'à l'aide de certificats supposés, il avait obtenu du gouvernement les faveurs réservées aux condamnés politiques. Sicaire en disponibilité, il lui arriva d'offrir à ceux dont le patronage s'était égaré sur lui, ses services meurtriers. Ayant vendu à la police son âme et son bras, il se fit l'homme des partis contraires, souffla la révolte, marcha contre l'émeute un poignard à la main, et vécut en aventurier de carrefour jusqu'au moment où ses fraudes découvertes ne lui laissèrent que périls, opprobre et détresse. Réduit alors à fuir un châtiment plein d'ignominie, abandonné par l'une des deux femmes qu'il flétrissait d'une affection incestueuse, désespéré, furieux, impuissant pour tout, si ce n'est pour un crime, il médita quelque coup terrible... Comment il le frappa , et comment sa rage fut trompée , nous l'avons dit.
Il n'y a jamais eu peut-être de scélérat complet : Fieschi possédait une vertu, la reconnaissance. M. Lavocat, directeur de la manufacture des Gobelins, avait su le gagner en le traitant avec bonté dans les rapports qu'ils avaient.eus ensemble antérieurement au crime. On put juger, d'après les discours de Fieschi, que, pour obtenir de lui des aveux, le plus sûr était de le soumettre à l'influence de celui qu'il appelait son bienfaiteur. La cour des pairs avait confié l'instruction à M. Pasquier et aux membres de la pairie par lui désignés; M. Lavocat fut prié d'intervenir officieusement auprès du coupable. Mission fâcheuse qu'on ne saurait accepter, surtout dans un pays tel que le nôtre, sans encourir le blâme de l'opinion publique et blesser le plus susceptible de tous les instincts.
Devant M. Lavocat, Fieschi se composa un
iOt
r6le dont la suite dévoila bien rbypocrisie« U exagéra » il enfla d*une manière étrange Fexpression de sa reconnaissance; il Tétala orgueilleusement, et il en vint à croire qu*elle lui serait une sauvegarde. Alors, pour que Thomme dont il attendait protection acquit la puissance et le crédit nécessaires, il en fit le sauveur du roi. < Au moment d*accomplir le » dessein fatal, disait-il, j*ai aperçu mon bien- » faiteur, je me suis troublé; et la macbine, » abaissée de deux qu trois pouces, a manqué » le but. »
Quant aux révélations qu*on lui demandait, il s'y refusa d'alwrd. Puis, abordant les demiconfidences, il promena les juges instructeurs dans un dédale de contradictions, de subterfuges, de réticences, de mensonges. On dut penser qu'indirectement il marchandait le prix de ses aveux, et l'on s'oublia jusqu'à faire luire à sa vue la promesse d'une grâce qu'on était décidé à ne pas lui accorder (i). M. Lavocat contribua-t-il à l'entretenir dans le lâche espoir de racheter sa vie en trahissant ses complices? Nous croyons pouvoir afiSrmer le contraire. Mais ce qui est certain, — et l'on en verra plus bas la preuve, — c'est que Fieschi conserva jusqu'à la fin la conviction qu'au moment décisif sa tète serait refusée au bourreau. Ce qui est encore certain , c'est que les représentants de la justice ne dédaignèrent pas de spéculer sur la vanité de ce malheu-
(I) On lU, page 113 des interrogatoires : i Vous devez le» » nir à YOire famille el é fa vit. Il n'y • pas d'autre moyen i> d^ètre utile k vos enfants ei à vovs-mime que de dire la » vérité. ■
(9) Nous avons sous les yeux plusieurs autographes de Fieschi; et si nous transcrivons ici textuellement une lettre écrite par lui à M. le président Pnsquicr, c'est d'abord parce que cette lettre, si astucieuse et si burlesque, fait connaître parfaitement celai qui Ta écrite, et ensuite parée qu'elle Indique avec queJs égards on traitait ce misérable, qui devait nalureliement se croire et se crut en effet tout permis :
A Motuieur U président Pasquier,
« Monsieur le Président,
» Pourège laisser glice en silence la triste nonvello que fait apri quil m'a été sucgéré par Mosieur Zangiacomi, mon digne juge d'isiruction.
>• Votre délégué au pré de moi depui long temps, et que même que Pistruction soit finie vous avait la bonté de le prier de venir aupré de moi pour qu'il puise vous doner de mé nouvelle; Mosieur, conviens cet alention et grand de votre part, car je suis persuade que le mine, serons pour vous sadisféoante, je me porte k mervégle?
reux. On l'entoura d'égards dont l'artifice égalait à peine le scandale. Pour qu'il pât enioyer de l'argent à sa maitrestie, faire largesse k ses gardiens , et ajouter, comme Pépio et Morey, quelques douceurs au régime de la prisoB, diverses sommes lui furent successivement données; elles finirent par s'élever à près de quatre raille francs, et il se plaisait à en disposer d'une manière fastueuse. Que de fbU ne s'entendit-il pas appeler monsieur elmondierl On s'informait de sa santé avec unesollicitode dont l'urbanité l'enchantait, on lui laissait deviner en quelle estime on tenait son intelligence. Et lui , il acceptait ces hODuniges comme une sorte d'amende honorable bite tardivement par la société à son génie longtemps méconnu! Du fond de sa prison, il pou^ suivait les plus hauts personnages de lettres écrites dans un jargon à part , et où aox plus bizarres adulations se trouvaient coasas des lambeaux d'érudition grotesque. Un jour, il traça un parallèle entre Pépin l'épicier et Pépio le Bref; un autre jour, il composa on long travail dans lequel il se comparait à Salvator Rosa. € Lorsque* Talleyrand m'a entendu, » disait-il, il s'est troublé, retrouvant dans » mon organe celui de Napoléon, qu'il a trabi. » Si bien qu'un scélérat, le plus vil peut-être qui ait jamais existé, en était venu à tomber dins l'adoration de lui-même (2).
Pour tirer parti de cette ivresse sans nom,
B Mais le votre il sont cite pour moi désagréable; Davoir appri que vottre santct et Eroparfait,
•• Monsieur le Président, conviens cet nouvelle na ploafé dans une profonde rêverie ; conviens il at attristé moa fiibie cœur, et jen fait point de difficulté, que vous poisse le croire* parce que vous este en même de juger 1» boatfM. Nais la circonstance si funeste pour moi e|^d*astrc vietiaitt que je regret plus que ma vie, qu'il a était la cause qoe foas avait tu à istrnirc en si gros couppable cdmme moi. Ad reste vous savait que je nen suis pas flacteor, ear tout flaettar est un traître, et moi cet mon cœur qui parle avceque la piaf grand sincérité sans réserve.
» Monsieur le Président
» Cet lettre elle et écrite san aneonn bot aoeoira senlJiiwt de flaterie pour aspirer vottre proteetioo ni eel de perfeae, car ma conduite mérite le mépri de tons le monde
» Monsieur le Président
»» Empossible à moi de garder mon silence , sans qoe j« pulae vous dire voilà lliomme, vottre aote sagesse soos tom le points et principalemant poar nen mettre jamais aparfae
il ne restait qu'à reûdr6 odieux à Fieschi les complices qu*on lui supposait. Or, Nina Lasu?e ayant déclaré tenir de Morey que c*était lai qui, dans la nuit du 27 au 28, avait chargé la machine, on eut soin de rappeler à l'assas*sin Texplosion qui Tavait mis à deux doigts delà mort. Plus de doute: Morey avait chargé quelques-uns des fusils de manière à les faire éclater, parce que, craignant une trahison de la part de son complice^ il Favait pris pour victime. Ces insinuations eurent le succès prévu : le H septembre 1838 Tassassin compléta ses aveux.
en résultait en substance : que Fieschi avait inventé la machine dans un but purement stratégique; que Tidée de la faire servir à tuer le roi était venue de Morey; que Pépin avait fourni l'argent pour le loyer de la maison et rachat du bois de la machine. Du reste , le dénonciateur niait la complicité de Victor Boireau, si fortement compromis dès l'origine ; et, pour ce qui est de Bescher, on n'avait à lui reprocher que d'avoir prêté à Fieschi , sur la prière de Morey, son livret et son passe-port.
Tel était l'état des choses lorsque, le 30 janvier 18S6, comme nous l'avons dit, les débats 8'ouvrirent.
Morey s'y montra jusqu'au bout ce qu'on l'avait vu d'abord. Il y avait dans l'attitude de ce vieillard quelque chose de terrible et de singulier. Au milieu de tant d'hommes diversement émus I seul il ne témoignait ni haine , ni inquiétude V ni étonnement, ni colère, ni
à TOllre âge qae lé travaux législatif vous fus à charge.
* Qoe le gran nombre san plagnerall jusque à dire, cVsl «t f^nletii pita pèsent qo^ le Mont Btcna que mol Je conals tré biea» Pour moi je vous admire et que je vous ai bien éttodié dans mes entérogatoir.
» Car tout saison de la vie a ses epptne pour qui eonqne qii trav aglerati , si sérieusement, depuis long temps pour la patrie, car un bomme en négligent ses traveaux particuliers nen crain le reproche de persone.
» Miis oelui quMI est sincère à son pay néglige la ftimigle tt ses affaire poHr prouver la douée sadisfactlons quU nen néglige riens pour lui éttre utile. Monsieur le président , I1i«mnte devait sa gtolre a sa patrie et non h lui-même. Le nellieori aniM de ta viellcsse sont le lettres et la vertu , aUtivé dans le conrs de sa vie.
» Elle produisent h la fin des fruits bien précieux non solenent pares que ello-mème sont pus abondante , pas dans rarriér* snison. eet qu'il et déjà beaucoup Mais encore |sroe que le témoignage d*an conscience pure Et le souvenir de plaisir action vertueus sont des grand sadisfaction pour
pitié. Toujours taciturne ^ toujours immobile, il n'appartenait à l'assemblée que lorsqu'on l'interrogeait. II répondait alors pour nier ce dont U était accusé, mais cela froidement, en peu de mots, sans ostentation, sans embar-.
ras , sans insistance. Hautement dénoncé par Fieschi, il ne sortit pas un Instant de cette impassibilité extraordinaire. Son front resta de glace, et l'on ne surprit pas même sur ses lèvres le sourire du dédain.
Pépin, au contraire, passait tour à tour d'une agitation fébrile à un morne accablement. A la moindre question, il se troublait, promenait sur l'assemblée des yeux suppliants et remplis de larmes, parlait de sa femme, de ses quatre enfants, et balbutiait des paroles étranges, évidemment dictées par l'égarement de la peur. Je suis innocent, disait-il sans cesse. Il ajoutait qu'il était victime d'un complot infernal, qu'on avait juré de le perdre. Puis, il retombait sur son banc, épuisé, anéanti.
Pour ce qui est de Fieschi, comment décrire son attitude et son rôle dans ces déplorables débats? La tête haute, le regard superbe, le sourire du triomphe sur les lèvres, il marquait ses victimes d'un geste théâtral et se haussait en quelque sorte sur son infamie, amusant les juges par des bouffonneries ignobles, faisant l'orateur, aflSchant des prétentions d'érudit, visant à l'effet, attendant qu'on l'applaudir, ainsi qu'un bateleur sur ses tréteaux. Et parmi les juges, il s'en trouva qui l'applaudissaient. A chacune de ses atroces
n Monsieur le Président
* Quel sadisfaction da terminer une vie pure et tranquUlc par un vieglesse heureuse et douce, tel fut celé de Platon qu'il mourue h lage de qualre-vinct un ans ; tenant la plume a la main. Tel ftit la fin de Isocratc que quatre vlncl U ans composa son panai hainalge, et qu*il vécut encore einque ans I
» Son maître Gorgias de Leonse vecque cent 7 ans sans abandonner ses occupation ordinaire ;
u a répondit a quelqnun .
n Je vous voudrais vivre encore Ion temps parce que Je n'ai pas de reproche k me faire.
» Ë bien Monsieur le Président
» Je madrcce et je exorte au près de lettre suprême que vous pusie terminer une si belle oarrière.
n La sadisfaclion que j'ai prouve en voyant Monsieur Xiangiacomi mat empêche de dormir et Je me aali levé pour tous écrire trts pressé une Icttrt de trois page.
» av n Vottre ser cmbrc et obes*«
n St FlBSCai. •
pasquioades, on se mettait à rire, sur les bancs de la pairie, de ce rire approbateur qui semble encourager. Uassassin venait-il à se lever, les lorgnons se braquaient de toutes parts sur lui, comme en un spectacle. Faisait-il signe qu'il avait à parler, aussitôt des voix impatientes s'élevaient : « Fieschi a demandé la parole; » monsieur le président, la parole est à Fies- * chi. » On ne voulait pas perdre un mol de ce qui pouvait sortir de la bouche de ce grand homme! Et lui ne se possédait pas d'orgueil et de joie. Sa main sanglante cherchait des mains à presser publiquement.... et elle en trouvait. Il échangeait avec sa concubine, placée dans les tribunes, des signes d'intelligence et d'affection. Il posait, il trônait. Que dire encore? C'était lui qui dirigeait les débats, lui qui excitait ou gourmandait les témoins, lui qui exerçait les fonctions d'accusateur public, lui qui gouvernait l'audience. Était-il rien qui ne lui fût permis? Tantôt, pour donner une idée de la manière dont il fallait viser, il criait à M. Pasquier en le couchant en joue avec ses doigts : c Je suppose, monsieur le président, » que vous soyez un canard ; ^ tantôt, raillant le malheureux Pépin, qui semblait engagé dans un commencement d'aveu : < Il ne faut » pas se décourager, disait-il; une femme ac- » couche à sept et à neuf mois. Voilà sept » mois... Pépin commence à accoucher. »
Quelle que fdt son impudence, Fieschi n'osait, tout en le dénonçant, insulter Morey; mais, voyant la timidité de Pépin, il prenait un plaisir féroce à le tourner en ridicule et à l'accabler. Pour lui , il s'accusait avec complaisance, s'avouait le plus grand des criminels, se déclarait trop heureux d'avoir à payer de son sang la vie des infortunés morts sous ses coups. Mais plus il insistait sur le sort qui lui était réservé, sur l'échafaud qui l'attendait, plus il devenait manifeste qu'intérieurement il croyait à sa grâce. D'autant qu'il avait soin de flatter outre mesure ceux de qui elle paraissait dépendre.
Heureusement, il se passa, dans le cours du procès, quelques scènes qui consolent du scandale d'un tel triomphe. Parmi les témoins que Fieschi eut pour contradicteurs, il s'en était présenté un qui avait le front couvert en partie
d'une plaque d'argent. Après la dépo$itioDt Fieschi s'étant écrié : c (^ voulex-voos que » je réponde à un homme qui a la tite fêlée!
» — Il est vrai , répliqua le témoin cd foa- » droyant de son regard le m^irtrier, il est » vrai que j'ai eu la tète fracassée, mais c'est » dans une bataille, ce n'est pas dans on as- » sassinat. »
Les débats avaient employé déjà douze audiences sans ajouter de grandes lumières ï celles qui jaillissaient de l'instruction, lorsque la situation d'un des accusés fut aggravée par une circonstance inattendue. Irrité d'uoe déclaration de Pépin dirigée en apparence cootre lui, et vaincu d'ailleurs par les larmes de sa mère, qui le conjurait de tout avouer, Boireao exposa, le 11 février (1836) , que si, la veille de l'attentat, il avait foit une promenade à cheval pour que Fieschi pût ajuster ses canoos, c'était à la demande de Pépin , qui devait la faire lui-même.
Il y avait là , pour Pépin , comme un coop de foudre. Et pourtant ce fut le signal de la transformation qui s'opéra subitement en loi, transformation complète et véritablement phénoménale. L'un de ses deux avocats, M* Marie, s'était empressé de l'aller voir dans sa prison, au sortir de l'audience. Il le trouva plein de calme, de résolution et de dignité. < Boireao » m'envoie à la mort, dit le prisonnier, et je 1 pourrais bien aisément me venger... Mais » non...je neveux pas l'exciter à chargeraossi » Morey. » A dater de ce moment. Pépin fat un autre homme. Sa figure prit une expression de fermeté simple et touchante; sa parole devint lucide; on eût dit que des horizons nooveaux venaient d'apparaître à cette intelligence jusque-là si bornée.
La compassion qu'il avait généralement éveillée s'en accrut. Il n'avait en effet échappé à personne que si un homme de la natare de Pépin avait trempé dans un complot da genre de celui qu'on jugeait, ce ne pouvait être qoe par entraînement, terreur ou faiblesse. On l'accusait d'avoir commandité le crime. Mais l'argent donné par lui, l'avait-il offert spontanément ou pour obéir à une influence terrible que sa pusillanimité ne lui avait permis ni de fiiir, ni de secouer, ni de vaincre? L'opinion
s*ëuit emparée des interrogatoires des condamnés; et de ce document, produit sous la garantie du président de la cour des pairs, il résultait que Pépin avait fait, pour détourner Fieschi du crime projeté, tous les efforts que comportait la timidité de son caractère; que, ne pouvant détruire la machine et ne Tayant jamais vue, il en avait du moins détruit le modèle; qu'il avait cherché à arrêter Fieschi en lui représentant le nombre des victimes qu'il allait frapper. Voilà ce qui ressortait, même des dénonciations de Fieschi confronté avec Pépin. N'étaient-ce point là, dans tous les cas, des circonstances atténuantes? Ainsi pensaient beaucoup d'esprits modérés, bien que l'attentat commis le 28 juillet leur ftt horreur.
Cependant le procureur général , H. Martin (du Nord), avait prononcé son réquisitoire. Il y avait soutenu l'accusation avec beaucoup de force k Fégard de Fieschi, de Pépin et de Horey, l'avait abandonnée à l'égard de Besctaer, et s'était exprimé sur Boireau en termes qui provoquaient une sentence indulgente. Les plaidoiries commencèrent immédiatement.
Chargé de la défense de Fieschi, cause impossible à plaider, M® Patorni ne put que se r^ter sur le meilleur emploi qu'auraient trouvé les facultés de Fieschi dans une société dirigée d'une manière plus intelligente. Mais, comme il partait de ce point de vue pour reprocher au gouvernement d'avoir réduit Fieschi au désespoir, un mouvement de désapprobation se manifesta sur les bancs de la pairie. Alors, fidèle à son rôle, Fieschi eut l'effronterie de rappeler à l'ordre son propre avocat, ce qui était une flatterie indirecte adressée aux juges et le couronnement de tant de bassesses!
M^ Dupont, avocat de Morey, prit à son tour la parole. Après avoir marqué Fieschi au front comme avec un fer rouge, et fait ressortir, à côté de la jactance du délateur, le courage si calme et si vrai de son client. M"" Dupont signala des contradictions sans nombre , soit dans les dépositions des témoins à charge, soit dans les déclarations du principal accusé. Il s'étudia ensuite à prouver que Fieschi avait UD complice dont il cachait le nom et auquel se rapportaient les inculpations dirigées contre Morey; que celui-ci n'avait été choisi que pour
s. LOUIS BLànC.
tenir la place du complice inconnu protégé par Fieschi; que Fieschi, en un mot, et Nina Lassave, s'étaient entendus pour perdre Morey. Ce système, développé avec un admirable talent d'induction, avait produit sur l'auditoire une impression profonde; elle fut au comble quand, d'une voix saisissante et avec un geste violent, M* Dupont s'écria : « Croyez-vous que » la tâche de l'avocat soit achevée quand il a » défendu son client? Oui, si son client est » acquitté. Mais, si on le condamne, il est » pour l'avocat un autre devoir à remplir.
• Pour moi , si Morey est condamné, je ne pas- 9 serai pas un seul jour de ma vie sans re- » chercher le complice véritable de Fieschi.
» Et vous, messieurs, après avoir fait tomber » la tète de Morey, ne craindriez-vous pas que » mes recherches ne fussent suivies de suc- » ces, et qu'un jour je ne vinsse jeter à votre » audience un nom de coupable... quand » Morey serait morlî »
La sensation ne fut pas moindre lorsque., dans sa plaidoirie en faveur de Pépin, M' Marie prononça ces vives paroles : < Fieschi peut » être satisfait de sa gloire. Comment donc ! > mais on l'admire, mais on le caresse, mais » on vous a parlé de l'intérêt qu'il a reconquis! » Oh ! apparemment, vous voulez que sa mar- 1 che à l'échafaudsoit une marche triomphale! » J'espère, moi , que la morale publique pro- » testera contre cette prétention. Votre crime, » vous en subirez la peine; et si votre nom » passe à la postérité, il y passera exécra- » ble ! »
On entendit encore : pour Fieschi, M* Parquin et Chaix-d'Est-Ange; pour Pépin, M^ Dupin jeune; pour Boireau, M"" Pailliet; pour Bescher, M* Paul Fabre. Puis, Fieschi se leva et débita une espèce de discours dans lequel il insistait avec emphase sur la grandeur de son crime, sur l'immensité de son repentir, sur la postérité qui Tattendait, sur le courage avec lequel on le verrait mourir... Et toutefois, n'oubliant pas de qui sa grâce dépendait^ il avait soin d'affirmer, en terminant, qu'il estimait Louis-Philippe à l'égal de Napoléon.
Le lendemain, 15 février (1836), la cour prononça un arrêt qui acquittait Bescher, condamnait Fieschi à la peine du parricide , Pépin
et Morey k la peine de mort, Boireau à vingt ans de détention (1).
HM^ Philippe Dupinet Marie s'étaient rendus, après l*arrét, dans la prison de Pépin. Ils le trouvèrent dans sa camisole de force et an milieu de ses gardiens, aussi calme, aussi maître de lui que s'il eût été libre et environné de sa famille. Il les entretint de ses affaires privées avec une netteté d'esprit et une précision de langage qui les étonna.
Morey avait été tel jusqu'alors, qu'il ne pouvait étonner personne en se montrant incapable d'être ému. On avait imaginé un moyen détourné pour lui faire tenir du poison, il répondit : c faime mieux être guillotiné ; je 1 veux que mon sang leur coule sur la tête. »
Quant ïk Fieschi, il conservait toujours l'espoir d'avoir la vie sauve. Et comment n'auraitil pas espéré? Entouré de soins prévoyants, de complaisances empressées, il pouvait se croire des admirateurs. On lui demandait son portrait, on recueillait précieusement ses facéties, on attendait de lui des mémoires, on s'arrachttt ses autographes, devenus pour sa maîtresse l'objet d'un commerce lucratif. Et il y en avait, même parmi ses juges, qui brûlaient d'avoir de son friture, de posséder ses fautes d'orthographe. Il y a plus : recevoir la fille de son ancienne concubine, Laurence Petit, passer avec elle des heures entières, prendre avec elle ses repas, voilà ce qu'on lui permettait!
Ajoutons qu'il n'était pas de forme qu'il ne donnât à son repentir; jusque-là qu'il écrivit un jour à l'archevêque de Paris une lettre dans laquelle il sollicitait la permission d'entendre la messe , rappelant que la première messe avait été servie par le larron pénitent.
Aussi , quelle ne dut pas être la surprise de Fieschi lorsque son confesseur lui vint dire : € II fout se préparer à mourir ! — C'est impossi- » Me! » s'écria-t-il aussitôt ; et la suite prouva combien ce cri était sincère. La veille de l'exécution, il disait à M"* Patorni, son avocat, qu'on devait lui faire une pacotille et l'envoyer en Amérique. M* Patorni essayant de lui prouver
( I) a est à noter <|u'aYaDl Id déin>éralion déebriTe, Bi. Hsquier nVivaît pat craint d'interroger Boireau sar an anlre complot que celui pour lequel Boireau comparaissait en ce moment de?ant la cour dcf pairs. D« sorte qu'on proÉIcit
qu'il se berçait d'un foux espoir, il devint soucieux, et, regardant Nina Lassave, assise k sa table : « En tout cas, Nina ira se jeter aux ge- » noux de M^ deTrévise, qui ne refusera point » de parler au roi. » Il prétendit, du reste, qu'on lui avait fait des promesses; et, comme son avocat lui avait prêté quelques livres : c Je » vais écrire, dit-il, ce qu'on m'a promis, et, 1 si je meurs, vous trouverez l'écrit caché daos » un de vos livres, quand on vous les rendn.» Les livres furent rendus , mais récrit ne s'y trouvait point.
Cependant, l'beure dernière approche, Técba&ud a été dressé pendant la nuit sur la place de la barrière Saint-Jacques , tout est prêt, les condamnés sont attendus. Fiesdti prie l'abbé Grivel de remettre un cigare à Morey comme gage de réconciliation, Morey refuse le cigare , Pépin l'accepte.
La pièce destinée aux préparatifs mortuaires s'ouvrit et reçut les trois condamnés. FiescW était agité dans sa jactance. Pépin résigné, Morey indifférent et austère. Pendant qu'on procÂiaît à la toilette funéraire, Fieschi n'avait cessé de diriger vers la porte des regards inquiets; il s'écrie enfin : c Mais M. Ladvocat! » est-ce que M. Ladvocat ne vient pasî t On lui répond qu'il ne doit point s'y attendre.
Alors, l'œil en feu, le visage crispé, le corps animé d'un mouvement convulsif, forienx, effrayant, il s'écrie : t Ah ! si M. Ladvocat ne » vient pas, je meurs damné ! »
Trois voitures, qui devaient transporter les condamnés et les abbés Grivel , Gallard el Montés, leurs confesseurs, stationnaient dans la cour de l'Orangerie. Au moment où Fiesdïi montait dans celle qui lui était réservée, le colonel de Pozac lui cria : c Fieschi, pense à » Dieu, et souviens-toi du soldat de Gaéie! f Fieschi expliqua aussitôt à son confessenrqn'S s'agissait d'un soldat corse qui, au siège de Gaëte, avait déployé un courage prodigiew.
Lui-même, au reste, il fit preuve, durant tout le trajet, de la plus grande intrépidité. Croyanl la conserver, il avait tenu à la vie; mais, rendn
de lu forroor qn denii imtordleaieai isipircr * n j^** homme le voisinage de Téchafiod, poar lai MTtclier*^ wvélalions qui ne concernaient point le crime dont II s»gissait.
a Tafflreuse certitude, il contemplait la mort sans trouble, c Je devrais élre superstitieux,
> disait-il à Fabbé Grivel dans la voiture qui
> le tratnait à Técharaud; car, lorsque j'étais
> en Calabre, une bobémienne me prédit que » je mourrais un jour guillotiné et Tàme con- » tente : elle ne m*a pas trompé. »
Vers huit heures, le lugubre cortège arrivait sur le lieu du supplice. Le triple rang de soldats qui en barrait Feutrée s'ouvrit pour livrer passage aux condamnés et se referma. Pépin , Morey et Fieschi descendirent de voiture.
Morey, courbé par les souffrances physiques, s'avançait à demi porté par deux gardes. Il leur dit : « Soutenez-moi. Le cœur va, mais
> les jambes ne vont plus. » Les trois condamnés allèrent se placer, les mains liées derrière le dos, au pied de l'instrument du supplice, les prêtres qui les assistaient leur donnant à plusieurs reprises le crucifix à baiser. En cet instant suprême , un commissaire de pol ice vint avertir Pépin que, s'il avait quelques révélations à faire, il serait sursis pour lui à l'exécution. Il répondit avec fermeté qu'il n'avait rien à dire.
U s'écoula un moment d'inexprimable angoisse. Puis, un homme fut aperçu qui, la figure pâle, un long manteau jaune sur les épaules, montait d'un pas assuré les degrés de réchafaud : c'était Pépin. Arrivé sur la plateforme, il cria : t Je meurs innocent, je meurs
> victime, adieu! » leva les yeux au ciel, et se livra aux exécuteurs.
Morey vint ensuite. Il n'y avait pas la plus légère altération sur ses traits, et il gardait le silence. Seulement, comme l'exécuteur portait
sur ses vêtements une main brusque : < Pour- » quoi , lui dit-il avec douceur et à voix basse, » gâter ce gilet? il peut servir à un pauvre, i Quand on 6ta au vieillard son bonnet de soie, ses cheveux blancs furent soulevés par le vent sur sa tête nue, et il se fit dans la foule un mouvement suivi d'une rumeur sourde.
C'était le tour de Fieschi. Accompagné du digne abbé Grivel, qu'il avait prié < de ne le » quitter que le plus près possible de l'éter- » nité , » il s'avance fièrement , prend sur réchafaud l'attitude d'un orateur, prononce quelques paroles d'adieu, de repentir, et, se penchant vers son confesseur : c Je voudrais » bien pouvoir, dans cinq minutes d'ici , venir » vous donner de mes nouvelles. » Cela dit, il se retourne vivement, se place de lui-même sur la planche..., et pour la troisième fois le couteau de la guillotine s'abaissa.
Deux jours après, la foule s'amoncelait et se pressait sur la place de la Bourse, aux portes d'un café. Dans un comptoir orné de sculptures précieuses et qu'ombrageaient de riches draperies, vous* eussiez vu, gravement assise, une femme d'une figure commune, borgne, et n'ayant d'autre mérite extérieur que l'éclat de la jeunesse. C'était Nina Lassave. Elle était là, le front rayonnant, la lèvre épanouie, aussi joyeuse que fière de l'empressement qui rendait hommage à sa célébrité. Par un de ces traits qui servent à caractériser une époque, un spéculateur avait compté, pour s'enrichir, sur l'expositfDu d'une femme immortalisée par la délation et maltresse incestueuse d'un assassin. Il y en eut beaucoup à qui cela parut tout simple.