‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 3)Chapitre 36 sur 93 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Aonooce du mariage du duc d*0rléans. — Discussion sur les affaires d^Afriquc. — Dotaliou du duc d*Orléans. — Débats parlementaires. — Le cabinet du 15 avril est sauvé par M. Tbiers. — Amnistie. — Arrivée de la princesse Hélène; son entrée dans Paris. — Ouverture du musée de Versailles. -- Fêles dons Paris.

En arrivant aux affaires, M. Mole avait eu à suivre une négociation importante. Dans une entrevue qu'il eut alors avec son prédécesseur, M. Tbiers lui dit : « Le mariage du duc d'Orléans est à conclure, et il est question de donner au prince pour femme, ou la ducbesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin, ou une princesse de Cobourg : la première , moins belle; la seconde, d'un esprit moins cultivé, très-jeune d'ailleurs et jouant encore, pour ainsi dire, avec sa poupée (1). > La princesse Hélène passait, en effet, en Allemagne pour une femme de beaucoup de mérite, et ce fut elle qui fixa le cboix du cabinet des Tuileries. La négociation fut conduite par M. Bresson avec une dextérité remarquable. Mais le succès fat longtemps incertain. Car, pour ruiner les tentatives de la cour de France, la Russie mit tout en œuvre. Inspiré par elle, le frère de la princesse Hélène manifesta pour l'alliance à laquelle on le pressait de donner les mains, la répugnance la plus injurieuse et la plus obstinée. Peu s'en fallut qu'un successeur de Louis Xrv ne se vit bautement rebuté par un petit prince d'Allemagne, et c'est ce qui serait arrivé sans l'entremise bienveillante du roi de Prusse.

Le 18 avril donc, M. Mole put annoncer à

1; C'est eclle dernière qui, depuis, a épousé le duc de ?(eroours.

la cbambre que le traité de mariage était conclu.

Un projet de loi était en même temps présenté ayant pour but d'accorder au prince royal un supplément de dotation; et, de peur que, pressée par trop d'exigences à la fois, la munificence du pays ne s'avouât lassée, le ministère faisait la déclaration suivante, qui produisit une sensation profonde : < S. M. a décidé que la demande présentée pour le prince son second fils serait ajournée. » Le mot ajournée était significatif, il trahissait l'obstination d'un désir inassouvi : la malignité publique s'en empara. Mais on la laissa s'exhaler en commentaires, et l'on attendit.

L'attention des esprits fut d'ailleurs un moment distraite par les affaires d'Afrique. L'effectif de l'armée ayant été augmenté en 1836, le ministère demandait à la chambre un crédit supplémentaire de 8,647,000 francs; et M. Janvier avait présenté à ce sujet un rapport qui frappait d'une critique amère, et la politique suivie par le ministère du 22 février en Algérie, et la conduite que le maréchal Clauzel y avait tenue. Les débats s'ouvrirent.

On reprochait au maréchal Clauzel d'avoir trop poussé à la guerre; d'avoir écrasé les Koulouglis de TIemsen, nos alliés, d'une contribution énorme, dont il avait exempté les

KÉVOLUTION FKANÇA18E.

Hadars^ dos ennemis, et qui, levée par des étrangers, par des indigènes, avait donné lieu à d'abominables extorsions, à des trafics spoliateurs. On lui reprochait aussi la province de Bone, livrée aux violences de Joussour, et l'expédition de Constantine, entreprise sur la foi des illusions les plus téméraires. Sa réponse ne le justifia point d'une manière complète; mais elle fut noble et d'une tristesse pleine de grandeur. « Je connaissais, dit-il en » commençant, la fatalité qui s'attache à tous » les services rendus au loin, surtout à ceux > qui tendent à donner de nouvelles provinces » à la patrie. Dupleix disgracié sur le rapport » de quelques commissaires intéressés, après » avoir établi notre puissance dans l'Inde; » Labourdonnais abreuvé de dégoûts et d'in- » jures; Lally-Tollendal mourant sur l'écha- » faud, un bâillon entre les dents... Je savais » tout cela et je suis parti. » Il reprit ensuite une à une les accusations dirigées contre lui. Oui sans doute il avait voulu, en Afrique, une guerre énergique et décisive; et de quel droit venait-on lui en faire un crime? Puisqu'on n'entendait pas abandonner l'Algérie, ne fallait-il pas la soumettre? Et comment la soumettre, si par l'incertitude des plans, la puérilité des efforts tentés , l'insuffisance des ressources mises en action, la domination française s'offrait à la risée des Arabes? Vouloir, il fallait vouloir. On lui demandait compte de la contribution frappée sur les Koulouglis de Tlemsen? Mais d'avance ils s'étaient engagés à supporter les frais d'une expédition entreprise pour les sauver; et l'on s'était adressé à eux parce qu'ils étaient riches, parce qu'il s'agissait de l'entretien d'une garnison destinée à les défendre, parce qu'ils avaient pillé la ville, pillé les Hadars, et qu'il n'eût été ni juste ni raisonnable de rançonner ceux qui venaient d'être dépouillés, en faveur de ceux qui jouissaient des dépouilles. La perception, il est vrai, avait été violente dans ses formes; mais elle s'était faite suivant les usages du pays; l'administration française n'y avait trempé en rien; et les détails n'en étaient pas plutôt connus qu'on donnait l'ordre de la suspendre. Quant à l'expédition de Constantine, avait-elle été un échec? avait-elle été une défaite? Non.

L'inclémence du temps, dont il est si difficile en Afrique de prévoir les variations, tel ht notre ennemi. Et pourtant, on l'avait destitué, lui maréchal de France, destitué pour ne s'être pas montré plus fort que les éléments! Le directoire avait-il donc frappé Bonaparte échouant devant Saint-Jean-d'Acre? Le gonvernement anglais avait -il frappé le duc de Wellington renonçant à s'emparer de Burgos!

Louis XIV avait-il frappé Condé levant le siège de Lérida?

Ces explications amenèrent M. Baude à la tribune. Envoyé en Afrique par le gouvernement avec une mission spéciale, il avait recueilli les plaintes des Koulouglis, suivi l'expédition de Constantine; et il n'hésita pas à se porter hautement l'accusateur du maréchal.

Son discours ne fut, du reste, qu'une reproduction plus vive de griefs déjà énoncés, et il provoqua, de la part du maréchal Claozel, une réplique où perçait l'amertunie d'an cœor blessé à jamais.

Là devait se borner tout l'intérêt de la discussion. Les saillies spirituelles de H. Jaubert au sujet d'Alger, « qui nous possédait pins » que nous ne le possédions, » les attaqnes de M. Piscatory contre le système de l'occupation illimitée et celles de M. Thiers contre le système de la guerre mal fiaiite, les vagues remarques de M. Guizot, les protestations philanthropiques de M. de Lamartine, tout cela n'éclaira que très-faiblement le problème et eut peu d'influence sur le mouvement de Fopinion.

Les exigences financières do chiteao étairat à l'ordre du jour : on y revint. Et la royauté eut lieu d'être satisfaite de la générosité des chambres. Il fut décidé, malgré l'oppositiofl de MM. Garnier-Pagès, Demarçay, Briqucvillc, à la chambre des députés, et malgré celle (ie M. le vicomte Dubouchage à la chambre des pairs, que la dotation du prince royal serait portée annuellement à deux millions, que les contribuables payeraient un million pour les frais de son mariage, et que le douaire de la princesse serait fixé à 300,000 francs.

C'était trop faire pour une famille; on d^ manda plus encore : on demanda en fcveur de la fille aînée du roi, devenue reine des Belge»»

uM dot d*uD million. En vain MM. Demarçay, Lberbette, Salverte, Larabit, Charatnaule, adjurèrenMIs la chambre de prendre en considération la misère du peuple, Topulence de la maison royale, la grandeur des sacrifices déjà consentis; en vain réclamèrent-ils, de ceux qui s'appuyaient sur rinsufBsaoce du domaine privé, la production des pièces Justificatives... la cbambre ne prêta une attention bienveillante qu*à M. de Montalivet, ministre personnellement dévoué au roi et le plus âpre des orateurs de la cour. M. de Montalivet exposa d*abord avec habileté que les ressources de la royauté ne devaient point être séparées de leur application nécessaire, le roi des Français ayant naturellement des actes de bienfaisance à accomplir, des récompenses à donner, des encouragements à distribuer aux savants et aux artistes, des palais à restaurer ou à embellir. Mais quand il en vint aux attaques provoquées par la présentation des lois de fkmille, il ftat acerbe, accusateur, et s'attira une réponse terrible. Faisant allusion aux pamphlets de M. de Cormenin, il avait pnK BOncé le mot calomnie. Aussitôt M. de Cormenin se lève et fait signe qu'il veut parler de sa place. On savait combien il était intimidé par la tribune : on espère Taccabler s'il y monte, et de tous les bancs ministériels s'élève ce cri : « A la tribune! à la tribune! » Étonné, interdit, M. de Cormenin se consulte, il promène autour de lui des regards troublés, fl hésite. Mais les clameurs redoublant, encouragé par ses amis, il se risque enfin, et, appuyant sur le marbre de la tribune où on rentratne ses mains qui tremblent d'émotion : c le repousse, dit-il en s'adressant à M. de

> Montalivet, les inculpations qui viennent de » tomber de votre bouche. S'il y a calomnie » dans l'évaluation des chiffres énoncés par » vous, la calomnie vient de vous, non de moi.

> Car c'est dans un méchant pamphlet de po- » lice intitulé : La liste civîk dévoilée, que » les forêts de la couronne figurent pour » 184,000 hectares. Je ne les ai portées, moi, » qu'à 162,000 hectares. En sorte que vous

> vous seriez calomnié vous-même. Je ne me

> perdrai pas dans le dédale de vos calculs :

> osez produire les pièces justificatives, osez-

> le ! raccepte le combat. La question est bien » simple. Le domaine privé est de 74 milii lions. Or, je demande si avec 74 millions » vous ne pouvez pas payer un million de dot » à la reine des Belges. » Cette harangue, si courte , mais si nette et si péremptoire , eut un succès prodigieux, auquel M. de Montalivet ne fit qu'ajouter par l'aigreur excessive de sa réplique. Ayant dit en parlant de M. de Cormenin : L'honorable préopinant... Le préopinant, ajouta-t-II, en se rétractant avec vivacité : insulte gratuite où l'on ne vit qu'une vengeance de courtisan! La discussion ne fut pas autrement animée : la chambre avait hâte de montrer qu'on n'épuiserait pas facilement sa complaisance. Au reste, puisqu'elle se disait monarchique, elle avait raison de ne pas reftiser quand c'était un roi qui demandait!

Cependant, les amis de M. Guizot frémissaient de dépit et d'impatience; et lui-même, immuable dans son orgueil, il ne vivait plus que de l'espoir d'abattre ses faibles vainqueurs. Mais la véritable cause de sa rupture avec M. Mole n'étant pas de celles dont on se vante, il cherchait avec inquiétude par où il saisirait son adversaire pour le renverser. Lorsqu'ils étaient ensemble au pouvoir, n'avaient-ils pas l'un et l'autre professé les théories de la violence? n'avaient-ils pas voulu, d'une commune ardeur, aggraver la législation de septembre par le téméraire et brutal appendice des lois de disjonction, de déportation, de non-révélation? Si M. Guizot criait à M. MoIé : c Vous êtes coupable, * M. MoIé n'allait-il pas lui répondre : « Vous êtes mon complice. » Que faire donc? Inspiré et poussé par ses Intimes, M. Guizot prit un parti qui ne prouvait pas sa sincérité, mais qui plaisait à son audace. Il résolut de se donner comme ayant représenté spécialement, dans le cabinet dissous, la politique de Casimir Périer, cette vieille politique de résistance sous laquelle l'esprit révolutionnaire avait fléchi. C'était se parer d'un rôle monstrueux; car, depuis Casimir Périer, la société n'avait cessé de pencher vers le repos , et la langueur des partis y rendait tout au moins superflu le gouvernement de la colère.

Mais M. Guizot n'ignorait pas que dans la plupart d^ hommes dont s'était composée

r ancienne majorité, la guerre civile avait laissé une trace brûlante. Il espéra les attirer à son ambition en les enivrant du souvenir de leurs triomphes passés, en leur montrant toujours debout et toujours armé Tesprit révolutionnaire, immortelle pâture de leurs passions ; en leur soufflant enfin la peur et la baine. Alors, de deux choses l'une : ou M. Mole se laisserait imposer une politique sauvage, et il périrait par l'excès; ou bien il ferait effort contre l'impulsion donnée, et, trop faible, il tomberait chargé de mépris.

L'exécution de ce plan fut poursuivie avec une impétuosité singulière. Dans la commission des fonds secrets, les amis de M. Guizot sommèrent fièrement M. Mole de s'expliquer sur le retrait de la loi d'apanage, concession pusillanime, à les entendre. Lui, étonné, incertain, et ne sachant encore dans quelle partie de l'assemblée il chercherait son point d'appui, il promit d'être ferme, d'être résolu, et le pouvoir ne défaillirait pas entre ses mains. Mais les doctrinaires avaient juré de le pousser si ardemment dans la carrière des rigueurs, qu'à la fin, haletant et saisi d'effroi, il fUt forcé de s'arrêter et de dire : « Je n'irai pas plus loin. > Et c'était là qu'on l'attendait pour le livrer aux coups d'une majorité rendue à ses emportements d'autrefois par le sentiment exagéré de ses périls.

H. Duvergier de Hauranne avait été chargé du rapport sur les fonds secrets : il le fit avec une habileté redoutable. Il demandait aide et protection pour les ministres, mais à certaines conditions; et, après avoir rappelé ce que le tr6nedevait à la politique vigoureuse du 1 3 mars, continuée parcelle du 11 octobre, il affirmait que l'heure n'était pas venue de faiblir, mêlant ainsi à des conclusions favorables au cabinet des conseils pleins de hauteur, et à des offres de sympathie des avertissements d'une austérité menaçante. Alors M. Mole s'effraya d'avoir de tels alliés; ne les voulant point pour maîtres, il les accepta pour ennemis, et, se décidant tout à coup, il dériva vers le centre gauche.

I^a situation se trouvait donc parfaitement dessinéo dp part et d'autre et le champ de bataille prépare, quand la discussion sur les

fonds secrets s'engagea. C'était dans les premiers jours de mai. Le ministère n'avait pas un mois d'existence, et les doctrinaires oe doutaient pas qu'il ne leur fût aisé d'avoir raison d'un pouvoir qui osait méconnaître Hmportance de leur appui. Aussi le cabinet eat-il à essuyer tout d'abord, après les attaques de MM. Havin, Salverte et Lacrosse, orateorsde la gauche, l'implacable et hardi persiflage de M. Jaubert. M. de Sade vint ensuite, et enfin M. Guizot.

Quelque envenimées que fussent chez cet homme dédaigneux les blessures de l'orgueil offensé, sa démarche était plus affaissée que de coutume; la tristesse de l'accablement tempérait le sombre éclat de ses yeux; il portait sa tête avec une fierté contenue, etl'altératioD de son visage n'était pas celle qui trahit le secret des tumultueuses pensées, n venait de perdre son fils. Mais les grandes douleurs exaltent une âme qui n'est point vulgaire, et, loin de l'abattre, la fortifient. Élevé un instant par la majesté de son deuil de père au-dessus de la tactique adoptée et des ruses misérables de l'ambition, M. Guizot trouva quelques accents d'une véritable éloquence. D émut puissamment l'assemblée lorsque d'une voix presque éteinte il dit : < J'ai pris

> et quitté le pouvoir déjà plusieurs fois » en ma vie, et je suis, pour mon compte

> personnel, profondément indifférent à ces » vicissitudes de la fortune politique. Je n'y » mets d'intérêt que l'intérêt public , celui de » la cause à laquelle j'appartiens et que je me

> fais honneur de soutenir. Vous pouvez m'en » croire, messieurs. Il a plu à Dieu de me » faire connaître des joies et des douleurs qui » laissent l'âme bien froide à tout autre plai- » sir et à tout autre mal... > Il s'étendit peu sur les causes de sa rupture avec M. Holé, dont il donna une explication plus hautaine que véridique; et, abordant la situation dans ce qu'elle avait dégénérai, il continua de manière à rester fidèle au système d'attaques convenu entre lui et ses amis : toujours grave cependant, et toujours attentif à voiler, à ennoblir par la solennité des motife ce qui n'était après tout qu'une convention de Tintrigue.

HISTOIHi: DE DIX AiNS. I8S0-I84O.

La classe moyenne, suivant lui, avait droit à foire reconnaître et saluer sa prépondérance; mais elle ne devait être ni envieuse ni subalterne. Elle devait avoir assez de confiance dans ses destinées pour ne pas se croire perdue parce que rétablissement d*un apanage pour on de ses princes viendrait ramener au milieu des formes de la société moderne une ombre vaine du passé. La classe moyenne avait pour mission de gouverner, et pour devoir de mettre son cœur au niveau de sa fortune , en se gardant de toute basse jalousie et de toute frivole défiance. Le vrai danger pour elle, il était dans la permanence de Tesprit révolutionnaire, infatigable ennemi qui, même au milieu du sommeil apparent des passions et dans leur silence trompeur, se préparait à de nouveaux combats. Les agitations du monde , l'Espagne inondée du sang versé par la guerre et par la révolte, les troubles du Portugal , les déchirements nés en Angleterre de la réforme, issue elle-même de notre révolution de juillet : tout cela ne formait-il pas un ensemble de symptômes dont il était permis de prendre alarme? Tout cela nMndiquait-il pas quMI y avait dans le mouvement général de la civilisation moderne quelque chose à réprimer et à contenir? On se rassurait parce que les clameurs de la rue étaient tombées et qu*on n'entendait plus autour de soi le choc des partis armés du glaive. Comme si l'esprit révolutionnaire n'avait qu'à s'apaiser pour qu'on le jugeât mort; comme s'il n'existait point partout : au sein des classes pauvres, rongées par l'envie ; au centre des ateliers , depuis longtemps remplis du bruit des systèmes d'égalité; dans le peuple entier, auquel il ne restait plus d'autre frein que le frein du travail; au fond des institutions représentatives enfin, qui avaient organisé la lutte, glorieuse sans doute et désirable, mais terrible, du vrai et du faux, des bons instincts et des passions anarchiques ! Il fallait donc se tenir en garde, veiller au maintien des lois répressives, discipliner les fonctionnaires, raffermir le pouvoir.

Ainsi, dans la société à conduire, M. Guizot ne voyait qu'une bataille à livrer! Cette foule à ses pieds gémissante, la foule sainte des ignorants et des faibles , des pauvres et des

s. LOVIf lUNC.

journaliers, il croyait que, pour la contenir, ! il suffirait de peser un peu plus sur elle! Le I travail est un frein, osait-il dire, espérant sans doute que la faim serait pour le prolétaire des sociétés modernes ce qu'avaient été le fatalisme pour l'esclave antique et le dogme de la résignation pour le serf du moyen âge. Et il ne comprenait pas que prévenir les révolutions dispense de les calomnier; il ne comprenait pas que l'éternité de la souffrance en bas, c'est en haut l'éternité de la peur! Nous l'avons entendu, ce discours : nous étions là. Et, il nous en souvient, pendant que l'assemblée s'agitait à la voix de l'orateur, l'esprit en proie au tourment de la pensée et l'âme remplie d'amertume, nous cherchions des yeux un homme qui , au risque des plus injustes murmures, eût le courage de confondre d'aussi froides, d'aussi cruelles maximes.

M. Odilon Barrot paria dans la séance qui suivit , mais sans aller au delà de ce que la majorité de l'assemblée voulait entendre. Il s'éleva chaleureusement contre les doctrinaires, contre leur politique vindicative et dure, contre leur prétention de ne livrer qu'à la classe moyenne la victoire du peuple entier.

Au surplus, il les attendait à l'œuvre, et il désirait que le pouvoir leur fût rendu : bien sûr que l'épreuve les accablerait, bien sûr que leur ambition couronnée mettrait à nu leur impuissance. Puis, se tournant vers les ministres : € Si vous n'êtes pas les continuateurs de

> la politique du 6 septembre, déclarez-le » nettement. Dans le cas contraire, je crois » que vous avez été insensés de vous séparer » des hommes les plus capables par leur la- » lent de défendre les principes qui vous sont » communs avec eux. Dans cette guerre inces-

> santé, dans ces discussions orageuses, sentez » votre faiblesse devant un homme à qui vous » avez entendu développer ses vues avec tant » de hauteur et de fermeté. Hâtez-vous, hâtez- » vous de reconnaître la parole et le bras du » maître. »

Excité par l'attaque, animé par l'éloge, M. Guizot répliqua qu'il n'était jamais entré dans sa pensée de faire de la classe moyenne une classe à part; que, loin de là, c'était la gloire du régime existant d'appeler au faite

quiconque se montrait capable et digne d'y monter; que lui, qu'on accusait de tendre à une aristocratie nouvelle, que M. Odilon-Barrot, que chacun de ceux qui Técoutaient, avaient acquis leurs grades à la sueur de leurs fronts, et formaient une démocratie vivante ; qu*il savait combien étaient douces les faveurs de la popularité, et qu'il les avait entendus, lui aussi, les applaudissements de la multitude, mais qu'il leur préférait l'honneur d'inspirer confiance aux intérêts conservateurs, aux vrais intérêts du pays.

Pendant cette lutte sans profondeur et sans portée , mais qui tirait un grand éclat du talent des deux orateurs adverses , de la généreuse chaleur de l'un, de l'émotion secrète de l'autre, des haines et des passions de tous, les ministres, le regard fixe, le corps immobile, paraissaient abattus et comme écrasés sous le sentiment de leur insuffisance. On les jugea perdus. < Le combat vient de se livrer sur » leurs têtes, > disait-on de toutes parts, au sortir de la séance. Et chacun d'attendre la décision de M. Thiers.

C'était lui, en effet, qui tenait entre ses mains la vie du ministère, puisqu'il disposait des voix du centre gauche. Le soir de la séance, il convoque ses amis. De quel côté pencherat-on? Les avis se partagent. Ceux-ci veulent qu'on profite de l'incapacité des ministres, qu'on leur livre bataille, qu'on les supplante. Ceux-là font observer que le centre gauche n'est pas encore assez voisin du pouvoir pour s'en emparer; qu'en renversant M. Mole, on va pousser au faite M. Guizot; qu'il vaut mieux ajourner une victoire dont on n'est pas prêt à recueillir le profit. Mais, suivant M. Thil, tout pouvoir qui dure puise des forces dans sa seule durée; quelque débile que paraisse le ministère Mole, si on le laisse vivre, on commet une faute et l'on perd une chance.

Au sein de tels débats, M. Thiers n'était point sans éprouver un certain trouble dont il ne s'avouait peut-être pas la cause. D'une part, il s'irritait de voir les affaires de l'État conduites, sans lui et en dehors de lui, par des hommes auxquels il se croyait bien supérieur. De l'autre, il tremblait de combattre pour le compte des doctrinaires et de leur

chef» hommes résolus et opiniitres, qui, une fois maîtres du pouvoir , sauraient le garder et le défendre. Aussi se sentait-il porté k soutenir momentanément un cabinet qae son insuflSsance même livrait à la merci de ses protecteurs, et qu'on serait toujours à temps de faire disparaître. Ajoutez à cela queM.Tblers avait promis au roi de ménager M. Mole, et que, par une faiblesse naturelle au coeur humain, il croyait suivre les inspirations de sa loyauté en cédant aux conseils de son ambition.

Les sollicitations, d'ailleurs, et les encoo* ragements ne devaient pas lui manquer. Le lendemain , M. de Talleyrand intervint auprès de lui; on l'entoura de prières flatteuses; on eut recours, contre ce qui lui restait d'iocertitude, à ces influences de salon toujours si puissantes dans les monarchies; et Ton parvint de la sorte à lui faire promettre, non-seulement qu'il voterait pour le ministère, mais qu'il irait l'appuyer à la tribune.

Les doctrinaires avaient un instant compté, sinon sur Talliance offensive de M. Tbiers, du moins sur sa neutralité. Ce ne fut donc pas sans un vif dépit qu'ils le virent prêter au cabinet le secours de celte éloquence facile et persuasive dont la chambre acceptait si aisément l'empire. Le discours de M. Thiers fut plus insinuant que hardi , plus habile que chaleureux ; mais il eut un résultat décisif. Les fonds secrets furent votés par deui cent cinquante voix contre cent douze. Et le ministère Mole sortit, humilié tout à la fois et raffermi, d'une épreuve dans laquelle il a^^il failli périr.

Les doctrinaires, cependant, n'étaient pas découragés, et ils se préparaient à redoubler d'audace, lorsqu'un acte aussi éclatant qu'inattendu vint les frapper de stupeur et sceller leur défaite. Déjà, dans les derniers jours d'avril, le roi avait fait grâce à Meunier, condamné par la cour des pairs comme régicide:

le 8 mai, un rapport du ministre de la justice apprit à la France qu'une amnistie était accordée à tous les individus détenus dans les prisons de l'État par suite de condamnation»

prononcées pour crimes et délits politiques*

Au fond, Tamoistie était uoe macbiB«d6

guerre dressée contre M. Guizot et ses amis.

M. Guizot, pour créer des obstacles au cabinet doot il ne faisait plus partie, s^était mis à l'accuser de mollesse et de lâcheté; il avait essayé de ranimer les cendres, déjà refroidies, de nos discordes civiles; il avait osé, dans un temps de calme, écrire sur sa bannière le mot intimidation. M. Mole, en décrétant Tamnistie, opposait à cette manœuvre d'un rival une manœuvre contraire. Et ce qui le prouve bien, c*est que, collègues dans le ministère du 6 septembre, M. Guizot et M. Mole s'étaient trouvés d'accord sur la nécessité d'un système de rigueur. Mais lorsqu'une action est bonne en soi , il y a injustice à ne tenir compte que de ce qu'il s'est glissé de personnel dans les intentions et les motifs. L'amnistie était un appel à la réconciliation des partis; c'était donc une grande, une noble idée. M. Mole eut le mérite de l'avoir conçue, et le roi celui de l'avoir adoptée sans résistance.

Cependant, l'arrivée de la princesse Hélène était attendue au château avec impatience. Non qu'un tel mariage fût brillant : il n'avait ni le prestige d'une haute alliance monarchique, ni l'héroïque signiQcation d'un choix national et populaire. Mais, après les refus dont les familles souveraines lui avaient infligé l'affront, la maison d'Orléans se trouvait heureuse que ses offres n'eussent pas été repoussées par une obscure et indigente cour d'Allemagne.

A part cela, on disait la princesse gracieuse; elle avait une âme sensible et douce, de la dignité naturelle, un esprit vif et cultivé. Luthérienne, elle allait entrer dans une famille catholique; mais si c'était là pour la reine des Français un sujet de dévote inquiétude, il n'en était pas de même du roi, prince qu'alarmaient faiblement les scrupules religieux et qui n'était pas fâché de trouver l'occasion de prouver sa tolérance.

La demande fut faite au grand-duc régnant par le duc de Broglie , ambassadeur extraordinaire; elle fut agréée, et la jeune princesse partit de Ludwigslust, résidence de sa famille. Des épisodes pleins d'intérêt marquèrent ce voyage. On raconte, par exemple, que, sur le milieu de la route, entre Hanau et Francfort, la prU)c#ss6» qu'accompagnait l'amba^adeur

français, fit arrêter sa voiture en face des hauteurs de Berghem, qui couronnent l'horizon sur la droite. Et, un instant après, u|i messager envoyé par elle courait dire au duc de Broglie : c H. le duc, madame la princesse » vous prie de porter votre attention sur les » hauteurs de Berghem. C'est dans ce lieu que » votre grand-père, le maréchal de Broglie, a » remporté une victoire mémorable. »

Le 24 mai, la princesse mit pied sur le sol de sa patrie nouvelle, et, le S9, elle entrait à Fontainebleau. Car c'était dans cette ville, qui garde le souvenir de tant d'aventures épiques et de tant de chutes illustres, c'était dans ce palais dont lesN impériales couvrent les murs, c'était à ce relais placé sur la route qui conduisit Napoléon de Moscou à l'ile d'Elbe, qu'on attendait la jeune fille venue d'Allemagne pour donner des héritiers au trône le plus éclatant, mais le plus menacé de l'univers. A sept heures, la voiture de la princesse dépassa la grille, au bruit des tambours, des acclamations et des fanfares. Louis-Philippe se tenait sur le haut du balcon. A la vue de la princesse, que le duc d'Orléans était allé recevoir au bas de l'escalier, le roi s'avança d'un air pénétré, et, comme elle se penchait pour lui baiser la main , il la releva et l'embrassa avec effusion.

Le lendemain, 30 mai, le mariage fut célébré civilement dans la galerie de Henri II, les témoins étant : pour le duc d'Orléans, le président et les quatre vice-présidents de la chambre des députés, les quatre vice-présidents de la chambre des pairs, les maréchaux Soult, Lobau et Gérard , le prince de Talleyrand ; et, pour la princesse Hélène, le baron de Rantzau, le duc de Choiseul, M. Bresson. Vint ensuite la cérémonie religieuse, qui eut lieu, selon le rit catholique, dans la chapelle de Henri II, et, selon le rit luthérien, dans la salle de Louis-Philippe. Des banquets somptueux, des spectacles, des cavalcades brillantes, des divertissements de tout genre prolongèrent, pour la jeune princesse, l'enchantement d'une journée aussi solennelle. Mais des émotions plus profondes lui étaient réservées.

Le 4 juin, la famille royale avait quitté Fontainebleau et se dirigeait vers la capitale.

RÉVOLLTIUN FliÂNÇAlSt:.

Od étail arrivé sur un coteau un peu eu avaut de Saint-Cloud , lorsque la priocesse Hélène aperçut tout à coup, à demi cachée dans la vapeur, une masse imposante, confuse. C'était Paris. En approchant de cette ville aimable et tragique, peut-être la duchesse d'Orléans éprouva-t-elle, au sein de sa joie, une secrète terreur. Que ne pouvait-on lui dire :

« Vous allez vivre, madame, au milieu d'une nation loyale. Le peuple, en France, respecte les princesses, non parce qu'elles sont princesses, mais parce qu'elles sont femmes. Vous venez, il est vrai, dans un pays qui a été fatal à des reines allemandes , dans un pays où la vie des rois est pleine d'angoisses, et où la foule a un flux et un reflux comme la mer. Ne craignez rien cependant. Il est des époques qui n'apparaissent qu'une fois. Le peuple de France n'a plus rien à semer dans l'épouvante ou dans la guerre; et ses mœurs sont aussi douces qu'héroïques. On vous l'a peint certainement en proie au tourment d'une inquiétude immortelle, avide de bruit, avide de mouvement, fatigué de son repos même, et ne pouvant souffrir ni la liberté ni la servitude. On vous a trompée. Le peuple de France a des joies bruyantes, mais qui cachent des pensées sérieuses; il se livre quelquefois à des colères terribles, mais qui servent des projets persévérants et gigantesques; l'apparente irrégularité de ses élans n'6te rien à l'action constante de son génie. Seulement, fait pour les grandes choses, il lui faut des chefs qui le comprennent et qui le vaillent. S'il n'en rencontre pas de tels, il tombe et végète dans une alternative de langueur et de convulsions, jusqu'à ce que, retrouvant des guides dignes de lui, il ait repris à travers l'histoire sa marche féconde. De sorte que nos agitations, dont votre Europe s'effraye, ne sont que les manifestations d'une force mal comprise et follement combattue par ceux qui devraient la calmer en l'employant. Ah ! si vous pouviez le connaître, madame, ce peuple tant calomnié au dehors!

Mais non. Entre vous et lui vont s'étendre des voiles qui déroberont à vos regards les trésors qui sont en lui, trésors d'esprit et d'enthousiasme, de vaillance et de dévouement. Ce que vous connaîtrez mieux, et trop tôt, c'est ce

petit monde de la cour où vous allez entrer.

N'espérez pas retrouver ici les spiendeors du règne de certains rois, chevaliers ou héros.

Les révolutions ont effacé les noms anciens sous des noms tout à fait inconnus; elles ont mêlé, aux mêmes lieux, les souvenirs les plus divers. Joséphine a dormi , à Trianon, dans le lit qui avait reçu la fille de Marie-Thérèse. Ne jugez donc pas le présent par le passé. Chez les courtisans d'aujourd'hui, vous ne trouverez ni le bon ton ni le bon goût, ni l'élégance grave des habitudes plébéiennes, ni la délicatesse des usages aristocratiques. Vos Lanzun et vos Richelieu, ce seront des hommes de bourse, des agioteurs, des loups-cerviers. Et si jamais on vous explique le sens de ces mots éti*anges, vous en serez épouvantée. Aussi attendez-vous à voir les grossiers paladins qui vont vous entourer faire de votre mariage une spéculation politique, et, ne cherchant que des preuves de royalisme dans les témoipages de la courtoisie française, empoisonner ainsi les joies les plus pure^ et les plus intimes de votre cœur. Voilà le vrai, le seul danger qui vous menace. »

Et ce fut bien là, en effet, ce qui caractérisa la réception préparée à la duchesse d'Orléans. Son entrée dans Paris fut marquée par un immense mouvement de foule, par un assemblage inaccoutumé de soldats, par âes acclamations, par les éclats d'une curiosité sympathique; mais, dès le lendemain, et de peur qu'on n'attribuât à ce qui avait été dit de ses qualités personnelles l'accueil dont elle venait de jouir, les historiographes de la cour eurent soin de faire honneur au roi de tous les hommages rendus à sa bru. Ce fut pour mieux prouver combien il y avait de sagesse dans le choix du monarque, qu'après avoir vanté la taille de la princesse Hélène, la beauté de son teint, la couleur blonde de ses cheveux , la grâce de son maintien, ils lui prêtèrent plus d'érudition qu'une femme d'esprit n'en veut avoir, et plus d'esprit qu'une femme de bon sens n'en 6it paraître. Puis, croyant sans doute raviver par la pompeuse minutie de leurs descriptions le culte éteint de la monarchie, ils se mirent à raconter heure par heure, sans oublier le moindre détail, la vie des princes, lesacci-

dents de chaque promeûade, et quel était le costume des Dis du roi, et dans quel ordre s'avançaient les voitures, calèches, chars à bancs ou landaus, et comment la hiérarchie des rangs avait été observée dans la disposition des places assignées aux dames de la cour sur les banquettes. En même temps, par une violation brutale du mystère qui protège la pudeur des femmes, on étalait pour ainsi dire devant le public le trousseau de la princesse Hélène, on décrivait sa toilette depuis sa coiffure jusqu'à ses jarretières, et cela pour montrer que la monarchie en France n'avait pas perdu le secret d'éblouir, pour accoutumer la nation à vivre de la vie de la royauté, c Est- » ce que le plus simple bon sens, s'était écrié p le Journal des Débats, ne fait pas comprendre » que le peuple a voulu honorer, dans la prin-

> cesse Hélène, le choix du roi, et donner une » nouvelle preuve d'attachement à sa dynastie » libérale, un éclatant démenti à des passions

> coupables ? » Déclaration injurieusement naïve, qui trahissait le calcul politique caché au fond de ces fêtes dont la princesse Hélène paraissait être Tobjet et n'était en réalité que le prétexte!

Cependant, des lettres d'invitation, répandues avec une profusion réfléchie, venaient d'annoncer l'ouverture du musée de Versailles. Dès 1832, le roi avait conçu le projet de léguer aux siècles à venir, racontées sur la toile, taillées dans le marbre et rassemblées dans de splendides galeries, les diverses époques de notre histoire. C'était là une noble, une belle idée, et le roi avait mis à la réaliser une ardeur digne des plus grands éloges. Or, l'heure était venue pour lui de jouir de son ouvrage. Le 10 juin, on vit se presser autour de ce palais de Versailles, réduit pendant si longtemps à la majesté de sa solitude et de son silence, des maréchaux, des membres de l'Institut, des ministres, des pairs de France, des députés, des artistes, des généraux, des poètes, foule étincelante et choisie. A dix heures du matin, les portes du palais s'ouvrirent, découvrant aux regards une immense série de tableaux, de portraits, de statues, l'histoire de France, enfin, écrite par les arts. Comment rendre l'effet d'un pareil spedarle? Ici, la suc-

cession des grands amiraux et des connétables, depuis le maréchal Pierre jusqu'à Grouchy ; là, le siècle de Louis XIV, dans des salons que traversèrent tant de hardis capitaines, tant d'hommes de génie, tant de femmes au sourire invincible, salons dorés où le grand siècle semblait avoir laissé le reflet de ses guerres et le parfum de ses amours; ailleurs, notre passé militaire depuis l'origine; les batailles gagnées, les villes prises d'assaut, les rivières passées à la nage sous le feu de l'ennemi, les joutes chevaleresques, les victoires navales , tout ce qui fut accompli par l'épée entre Tolbiac et Wagram; à côté, dans la salle de 92, la levée en masse du peuple français, saisi d'une sublime ivresse, et, dans l'indépendance de la patrie, courant défendre la liberté du monde ; puis une incomparable épopée, l'empire; puis la restauration et ses pompes vaines; puis la révolution de 1830 et ses prodiges.

Aussi, combien de vieillards purent suivre de salle en salle leur propre histoire! Combien, après s'être reconnus sous l'habit de soldat, dans les armées républicaines, purent se retrouver, en uniforme de général, haletant sur la trace enflammée de leur empereur, ou assistant aux fêtes de son couronnement, ou portant le deuil de ses adieux ! Ce fut donc une journée pleine d'émotions que celle où le musée de Versailles fut inauguré. Le roi, d'ailleurs, n'avait rien épargné pour la rendre éclatante et lui imprimer un caractère monarchique. Le banquet préparé pour les visiteurs servit d'occasion à l'étalage d'une magnificence dont ils se montrèrent aussi surpris que charmés. II y eut ensuite, le long des galeries resplendissantes, une promenade aux flambeaux. A huit heures du soir, chacun avait pris place dans la salle de spectacle, et la représentation du Misanthrope commençait. Le spectacle fini, la toile du fond se leva, l'ancienne façade du château de Versailles apparut dans le lointain, et sur le piédestal de la statue équestre du roi on lut : t A la gloire de » Louis XIV! » Il avait pourtant révoqué l'édit ' de Nantes, ce Louis XIV; et c'était devant une I princesse luthérienne qu'on glorifiait sa mé- I moire !

' Ainsi se lormina une solennité dont la pen-

sée mériterait d*étre louée sans réserve, si des préoccupations personnelles et dynastiques ne s'y étaient pas trop étroitement associées au sentiment national. Peut-être aussi aurait-on dû choisir comme temple des souvenirs un autre palais que Versailles. Car enfin, Versailles désert, Versailles muet avait bien sa grandeur. Abandonné, il parlait au cœur du philosophe et du poète. Uherbe qui poussait dans les avenues d'un château bâti sur la misère du peuple était une indication mélancolique mais éloquente. Quelle puissance d'émotion et quels enseignements dans ces vastes salles retentissantes et vides, dans ces dorures perdues, dans ces glaces où s'était miré le luxe d'un siècle et qui ne réfléchissaient plus que le passage de quelque visiteur attristé! Et le frémissement de ces vitres négligées par où le vent sifflait, et l'aspect morne de la chambre où Louis XIV avait dormi , et ces eaux croupissant au pied des nymphes ou des tritons ennuyés de leur solitude, et l'inutilité de ces ombrages qui avaient protégé des amours funestes, et le délabrement de ce bel escalier de l'Orangerie sur les marches duquel avaient traîné les robes de Lavallière et de Fontange: est-ce que tout cela n'était pas le plus saisissant des drames? Est-ce que tout cela ne nous montrait pas réunies la philosophie de l'histoire et la poésie des souvenirs?

Quoi qu'il en soit, les joies de la famille royale ne devaient pas être exemptes d'amertume; et le duc d'Orléans eut le chagrin de voir son mariage devenir, au sein des réjouissances populaires, l'occasion d'un affreux malheur. Le i4 juin, l'attaque simulée de la citadelle d'Anvers avait attiré devant l'École Militaire le peuple de Paris. Or, si grande était la foule, que l'immensité du Champ-de-Mars pouvait à peine la contenir. Les choses se passèrent néanmoins dans un ordre parfait tant que dura le spectacle. Mais au moment où l'on s'ébranlait pour le départ, on entendit, mêlés

1 à des cris de rage, des gémissements lamentables. Sur quelques points de la place et dans

j le voisinage de certaines issues trop étroites,

\ la multitude s'était subitement resserrée, entassée, amoncelée, renversée sur elle-même, et des hommes dans la force de l'âge, des femmes, des enfants, des vieillards, périssaient étouffés misérablement. Qu'on juge de la consternation de Paris! Quiconque n'avait pas autour délai tous ceux qu'il aimait se crut frappé. Et, comme il arrive toujours, la renommée, en exagérant la catastrophe, agrandissait les alarmes. Aussi le gouvernement s'empressa-t-il de faire publier dans les journaux les noms des victimes, appendice funèbre au programme de tant de fêtes! Le 15 juin, nn bal offert ï la famille royale devait avoir lieu à l'hôtel de ville. Qui le croirait? parmi les représentants spéciaux de la cité, plusieurs furent d'avis que les malheurs du Champ-de-Mars n'étaient pas un motif suffisant pour suspendre les danses de la cour. Mais à ce cruel raffinement de flatterie le duc d'Orléans répondit par une démarche d'une généreuse impétuosité. Entrant tout à coup dans la salle où le conseil municipal était rassemblé, il déclara d'un ton et avec un geste passionnés qu'il ne pouvait consentir à paraître en public, avant que les cadavres eussent été reconnus et enterrés. Le bal et le banquet furent donc ajournés, ajournés seulement! Des secours furent distribués, par ordre du prince royal , aux familles des victimes; on conduisit les morts au cimetière; et, quatre jours après, plus de quatorze cents convives allaient joyeusement se ranger autour de tables somptueuses, dressées dans des salles inondées de lumière et tapissées de

' fleurs!

Quand Marie-Antoinette était venue s'unir, en France, au prince qui, depuis, fut Louis XVI, il y avait eu aussi des malheureux étouffés dans la foule et des grandes réjouissances à la cour.

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