Lotis iuhc
» Napoléon a laissé dans la mémoire des hom- » mes une trace enflammée. Mais quel près- » tige environne le duc d'Orléans? Le peuple » sait-il seulement son histoire? Et combien » de fois a-t-il entendu prononcer son nom ? » — J'y vois un avantage, et non un incon- » vénient. Privé de toute puissance sur les » imaginations, il en aura d'autant moins de » facilité à sortir des limites dans lesquelles il » est bon que la royauté soit contenue. Et puis , le prince a des vertus privées qui sont pour moi une suffisante garantie de ses vertus publiques. Sa vie est exempte des impuretés scandaleuses qui ont souillé celle de tant de princes. Il se respecte dans sa femme; il se fait aimer et craindre de ses enfants. — Vertus communes et qui ne sont pas tellement hautes qu'elles ne puissent être di- » gnement récompensées que par le don d'une » couronne! Ignorez-vous, d'ailleurs, qu'on
» l'accuse d'avoir hautement approuvé les ve- » tes homicides de son père , et de s'être as- » socié, dans les mauvais jours de notre bis-
* toire, à des projets qui devaient à jamais » priver du trône les héritiers directs du mal- » heureux Louis XVJ , et d'avoir gardé à Lon-
* dres, pendant les cent-jours une attitude qui
* fit plaaer sur lui les plus étranges soupçons?
* Qu'on Tait calomnie, lorsqu'on l'a représenté
* caressant tous le$ partis depuis 1815, se » faisant restituer son apanage malgré les lois, » jetant l'épouvante parmi \es acquéreurs de » biens nationaux par ses procès multipliés, » humble à la cour, et, au dehors, courtisan » de tous les brouillons, c'est possible, c'est » probable, si vous le voulez. Mais, enfin, ce » qui est certain, c'est que Louis XVIII Ta » mis en possession de vastes domaines; c'est » que Charles X est personnellement inter- » venu auprès des chambres pour lui assurer, » au moyen d'une sanction légale, un apanage » indépendant; c'est, enfin, qu'on lui a gra- » cieusement accordé ce titre d'altesse royale > qu'il avait si fort désiré. Comblé de bienfaits » par les afnés, il n'est pas dans une position
* qui lui permette de recueillir leur héritage, » et lui-même souffrirait -il, s'il le savait, » qu'on attisât en son nom l'incendie qui doit » dévorer sa famille? — Ce n'est pas de l'in- » térét personnel du prince qu'il s'agit ici,
* M. te haron; il s'agit de l'intérêt du pays » penacé par l'anarchie. Je n'examine pas si
* la situation du duc d'Orléans est pénible » pour son cœur, mais si son avènement est » désirable peur la France. Or, quel prince » est plus libre des préjugés qui viennent d'en-* » traîner la ruine de Charles X? Quel prince » a fait plus hautement profession de libéra* » lisme? Et à la combinaison qui le couron*
* nerait, quelle autre est, selon vous, préfé- » rable? —Si vous croyez Charles X coupable, *. vous reconnaîtrez , du moins, que le duc de » Bordeaux est innocent? Conservons -lui la » couronne. On t* élèvera dans de bons prince i- pea. Lafeyette veut-il bien sincèrement la » république? -— Il la voudrait, s'il ne crai- » gnait un bouleversement trop profond. — » Eh bien 1 qu'on établisse un conseil de ré* » gence. Vous en foriez partie avec LafeyeKew
» — Hier encore cela «M été paisible; tt », » séparant sa cause de celle dn vieux roi , h » duchesse de Berry se fût présentée, tenant » son fils par la main et partant no drapeaa » tricolore... — Un drapeau tricolore! mais » c'est pour eux ta représentation sywboliqw
* de tous les crimes. Plutôt que de l'adopter, » ils se feraient piler dans un mortier. — > Dans ce cas » monsieur , que venei-vm» w » proposer? »
M. de Qandevèa sortit. La combinaison quï était venu soumettre à M, UffiUe répondait aux secrètes espérances de beaucoup de grands personnages qui n'auraient pas voulu voir briser entièrement la chaîne des traditions. Une seule combinaison pouvait empêcher tout à h fois, et lç principe de légitimité de succomber en France, et la royauté d'y provoquer trop ouvertement l'esprit révolutionnaire. C'était celle qui, tout en respectant le droit divin d'Henri V, aurait confié à la prudence du éic d'Orléans les destinées de la monarchie.
Telle fut, un moment, la pensée de M. ée Talleyrand. M. Laffitte allait plus loin. Surpris de l'influence politique d'un homme en qui il n'avait jamais vu qu'un banquier, le vieux diplomate ne put se défendre d'un certain dépit que, cette nuit-là même, et contrairement à ses habitudes de réserve, il laissa percer de la serte devant ses intknen: « M. LaJ- » Itte me compte vraiment pour trop peu fe
* chose. »
Mais M. Laffitte s^appnyait alors 9» les ceaseits d'un homme bien sapéview à M. de Tal* leyrand pour la portée des vues et la feras* de K esprit. Béranger avait nn coup d*ml trop perçant, une sagacité trop inexorable, pear être accessible à l'enthousiasme, Quand il vit que le trône de Charles X chancelai* , il se demanda tout de suite où était la pui&saace. Elle était dans la bourgeoisie, et H en anrait, au besoin, trouvé la preuve en lui -mène. Poète , s'il s'était contenté de célébrer fea grandeur du peuple associée aux souvenirs de la gloire impériale, son génie serait resté longtemps ignoré. Mais à côté des strophes oè il chantait l'Empereur, il avait publié éê» couplets cont?e la sottise des rois légitimes et F insolence des, noble*. Il s'était &tt ainsi aâop-
ter par la banque et le haut commerce. De là sa fortune littéraire. Du salon sa renommée était descendue dans l'atelier, et sa popularité fut immense. Il ne pouvait donc se faire aucune illusion en 4830 sur la prépondérance de la bourgeoisie. Et comme elle n'avait qu'un chef possible» le successeur du régent; que d'ailleurs Napoléon 11 n'était pas là, Déranger devint l'ime du parti orléaniste. Il fit peu par lui-même , à la vérité ; mais beaucoup par les autres. Il ne se mit guère en évidence; mais par ses conseils religieusement écoutés , il agit fortement sur les meneurs de la bourgeoisie. Sans lui, par exemple , il est douteux que IL Laffitte eût mis à réaliser leur commune espérance autant de suite et de fermeté.
Quant aux motifs de cette détermination de Béranger, l'histoire doiteUe les condamner ou les absoudre! Ni l'un ni l'autre.
En soutenant M. LaffUte dans les voies de l'oriéanisme, Béranger eut soin de te prémunir contre leur royale nature. Craigiant la faiblesse de son ami, le prévoyant poète lui recommanda de ne se point laisser faire ministre et de se réserver, le cas échéant, pouf une révolution nouvelle. Le choix de Bénmger ne fut donc ni éfoïste, ni tout à fait aveugle. Mais en peut lui reprocher de Savoir pas cempm que, dane un mouvement qui mêlait teu* tes choses, rien n'était impossible avec de ITéftergie» Le peuple , jeté sur la place publique, savait trop peu ce qu'il voulait, pour ne pas donner ai ceux qui se seraient mis résolument à sa tête le prix de l'audace intelligente et vertueuse. Les grand» actions, après tout, ne naissent jamais que 4' une folie sublime. Malheureusement, ne pas savoir oser est l'écueil ées esprits trop pénétrants. Béranger voulut •a roi, tout en se défiant de la royauté, parce qu'il vit clairement et promptement qu'il était plus facile de refaire une monarchie que d'établir une république. H était sincère, il était leyal; mais il fut dupe de sa propre clairvoyance.
Le duc d'Orléans eut donc pour lui, dès le leaàetasÀa de la victoire du peuple, ht puissance des noms et celle des idées,. Jacques Laffitte et Béranger.
M. dt Glande vte venait de quitter IL Laf-
fitte, lorsque celui-ci vit entrer MM. Thiers, Mignet et Larréguy. Le projet d'une proclamation orléaniste fut arrêté. M. Thiers la rédigea, et il fut convenu qu'on la publierait dans le National , le Courrier français et le Commerce. Pour renverser une dynastie, il avait fallu tout l'effort d'un peuple; pour en créer une autre, était-ce donc assez d'un député et de trois journalistes?
Toutefois, l'insouciance du peuple, qui était un encouragement aux projets des orléanistes, pouvait, selon les circonstances, leur opposer un obstacle sérieux. Lorsque, le 50, MM. Thiers et Mignet, suivis de quelques amis, sortirent des bureaux du National, se dirigeant vers la place de la Bourse, et distribuant à la foule, en chiffons de papier, le panégyrique du duc d'Orléans, ils durent être frappés de Pétonnement qu'ils excitaient. Sur la place de la Bourse, leur émotion dut redoubler, car des sifflets les y accueillirent.
L'élévation du duc d'Orléans avait naturellement pour contradicteurs les jeunes gens qui, dans la cbarbonnerie, s'étaient prononcés pour Lafeyette contre Manuel. Aussi coururent-ils semer dans Paris leurs défiances et leurs antipathies. Quand M. Pierre Leroux, par exemple, vint aonoàcer aux combattants du passage Dauphiae le complot qui se tramait, ce ne fut qu'un cri de fureur. « S'il en » est ainsi, disait^en, la bataille est à recom- » meneer, et nous allons refondre des balles. »
Témoin de cette explosion de colère par lui» même excitée, M. Pierre Leroux se rendit précipitamment à rbètel de ville pour avertir M. de Lafeyette. Il lui peignit sous de vives couleurs ce qui se passait, lui rappela quelle mission lui imposait dans les circonstances présentes* l'impulsion toute républicaine qu'il avait voulu donner à la charbon nerie, et finit en lui représentant que l'avènement au trône d'un autre Bourbon serait le signal d'une tutte nouvelle et terrible.
Assis dans un vaste fauteuil, l'œil fixe, le corps immobile, M. de Lafeyette semblait frappé de stupeur. M. de Boismilon entre tout à coup. Il venait demander la liberté pour le fils atné du duc d'Orléans , qui , ayant abandonné son régiment à Joigny, avait été arrêté
RÉVOLUTION FltANÇAiSË.
par le maire de Montrouge , M. Luillier. « Il » fout, au moins, qu'on vous laisse le temps » de délibérer , » dit M. Pierre Leroux à Lafayette; et M. Boismilon étant sorti, M. Pierre Leroux écrivit rapidement Tordre de maintenir l'arrestation. Il présentait le papier à H. de La fayette, qui était sur le point de signer, lorsque parut en uniforme de garde national M. Odilon Barrot. Il entraîna dans une autre pièce le vieux général, qui, cédant à de plus timides conseils, envoya M. Comte à Montrouge pour faire mettre le jeune prince en liberté.
D'un autre côté , le bruit de cette arrestation s'était répandu sous le péristyle du théâtre des Nouveautés, où bivaquait, sous les ordres de M. Etienne Àrago, une bande d'hommes violents et audacieux. « C'est un prince , » crièrent-ils : allons le fusiller » Et ils se mirent en marche. Ne pouvant les retenir, leur jeune chef écrivit à M. de Lafayette que la vie du duc de Chartres était en péril, et qu'il n'avait qu'à se hâter s'il voulait la sauver. Lui-même il eut soin de faire faire à ses gens un détour immense. A quelques pas de la barrière du Maine, sous prétexte qu'ils avaient besoin de repos, il les fit coucher dans les fossés du chemin , et courut prier le chef du poste qui veillait à la barrière de ne point les laisser sortir en armes quand ils se présenteraient. Puis, il poussa jusqu'à Montrouge où M. Comte était déjà arrivé. Le duc de Chartres partit aussitôt, précédé par MM. Baudrand et de Boismilon, pour la Croix-de-Berny où, pour lui faire donner des chevaux de poste, M. Luillier dut faire valoir sa qualité de maire. Ce jeune homme était tout tremblant, bien qu'il ignorât jusqu'à quel point il venait de courir risque de la vie. Car, que serait-il arrivé si M. Etienne Arago avait fait pour le perdre tout ce qu'il fit pour le sauver? Et qui peut dire quelle eut été alors la direction des événements? Le duc d'Orléans aurait-il pu ramasser une couronne dans le sang de son fils? Un quart d'heure gagné, un quart d'heure perdu... c'est donc à cela que tiennent les destinées d'une race! Rude leçon donnée à l'orgueil !
Les orléanistes ne manquèrent pas de pré-
tendre que le duc de Chartres avait quitté Joigny pour venir mettre son épée au service de l'insurrection. Leurs adversaires affirmaient au contraire qu'il était venu, comme le voulait sa qualité de soldat et de prince, prendre les ordres de Charles X; et ils en donnaient pour preuve le fait même de son arrestation. Mais, plus tard, cette arrestation prit, à h cour, le nom d'hospitalité, et M. Luillier reçut la croix d'honneur.
Quoi qu'il en soit, entre les républicains et les orléanistes, la victoire ne pouvait demeurer longtemps douteuse. Ceux-ci avaient V immense avantage d'un gouvernement tout prêt M. Laffitte put donc s'emparer impunément de toutes les prérogatives de la souveraineté , et ce fut lui qui envoya Carrel à Rouen pour j diriger la révolution. Ce fut aussi chez lui que les députés se réunirent dans la matinée du 50. Dans cette réunion , présidée momentanément par M. Bérard, en l'absence de M. Laffitte, qu'une foulure au pied avait forcé de s'absenter, on apporta la proclamation suivante, qui, grâce au zèle des orléanistes, couvrait dqà tous les murs de Paris :
c Charles X ne peut plus rentrer dans » Paris : il a fait couler le sang du peuple.
» La république nous exposerait à d'afres- » ses divisions; elle nous brouillerait arec » l'Europe.
» Le duc d'Orléans est un prince dévoué à » la cause de la révolution.
» Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu » contre nous.
» Le duc d'Orléans était à Jemmapes.
» Le duc d'Orléans est un roi citoyen.
» Le duc d'Orléans a porté au feu les cou- » leurs tricolores; le duc d'Orléans peut seul » les porter encore. Nous n'en voulons point » d'autres.
» Le duc d'Orléans ne se prononce pas. Il » attend notre vœu. Proclamons ce voeu, et il » acceptera la Charte comme nous l'avons ton- » jours entendue et voulue. C'est du peuple » français qu'il tiendra sa couronne. »
Cette proclamation était rédigée avec beaucoup d'art. On y répétait fréquemment le nom du duc d'Orléans, pour que ce nom, peu connu du peuple, se gravât néanmoins dans
son esprit. En y parlant du drapeau tricolore et de Jemmapes à une foule peu soucieuse des formes politiques , on intéressait à l'élévation de l'élu de la bourgeoisie ce sentiment national qu'avaient si puissamment exalté les victoires de la république et de l'empire. Enfin on invoquait, pour mieux la détruire, la souveraineté du peuple : vieille ruse des ambitieux sans courage !
La lecture d'un pareil manifeste devait naturellement émouvoir l'assemblée. L'éloge du duc d'Orléans passa de bouche en bouche. Que fallait-il de plus pour créer un parti puissant parmi ces hommes? Le duc d'Orléans, c'était la monarchie et un nom !
Le général Dubourg s'étant présenté sur ces entrefaites en habit de général et une cravache à la main, les députés ne virent dans sa visite qu'une insolente témérité. On refusa de l'entendre et même de le recevoir. L'autorité légale s'organisait déjà sur les débris des pouvoirs insurrectionnels, et la domination des hommes tout à fait nouveaux commençait à pâlir devant la puissance des réputations acquises.
Mais il importait de détourner au profit de la monarchie l'autorité morale de cette révolution , dont la force matérielle était alors sur la place de Grève. Les députés résolurent d'opposer le palais Bourbon à l'hôtel de ville, et, sous prétexte qu'aucune délibération sérieuse ne pouvait avoir lieu dans la maison d'un simple particulier, ils convinrent de se réunir vers le milieu du jour au palais législatif. C'était bien comprendre la situation. Le pouvoir n'a jamais plus de prestige que le lendemain des perturbations violentes et subites; car , ce qui étonne et embarrasse le plus les hommes rassemblés, c'est de se voir sans maîtres.
Toutefois, on ne pouvait donner la couronne au duc d'Orléans sans savoir jusqu'où irait, au besoin, l'essor de son ambition. On lui avait déjà expédié quelques messages. La lettre suivante (1), écrite au château de Neuilly le 30 juillet , à trois heures et quart du matin, par un des messagers que M. Laffitte, la veille, avait envoyés au prince, donnera une
(1) Cette lettre, publiée dans le Mémorial de l'Mlel i* rilU, est encore entre les moins de M. Hippolyte Bonnetier.
idée des dispositions où l'on se trouvait à Neuilly :
c Le duc d'Orléans est à Neuilly avec toute » sa famille. Près de lui , à Puteaux , sont les » troupes royales, et il suffirait d'un ordre » émané de la cour pour l'enlever à la nation, » qui peut trouver en lui un gage puissant de » sa sécurité future.
» On propose de se rendre chez lui au nom » des autorités constituées, convenablement » accompagnées, et de lui offrir la couronne. » S'il opposait des scrupules de famille ou de » délicatesse, on lui dira que son séjour à » Paris importe à la tranquillité de la capitale » et de la France , et qu'on est obligé de l'y » mettre en sûreté. On peut compter sur Fin- » faillibilité de cette mesure. On peut être » certain , en outre , que le duc d'Orléans ne » tardera pas à s'associer pleinement aux » vœux de la nation. »
Cette note était sans doute destinée à faire connaître aux partisans du duc d'Orléans la marche qu'ils avaient à suivre. Ils devaient lui offrir la couronne, en ayant l'air de lui faire violence, et sous prétexte que sa présence à Paris était nécessaire pour le maintien de l'ordre. Mais on leur faisait savoir d'avance qu'ils n'auraient pas à courir le double péril de l'offre et du refiis.
M. Thiers avait reparu à l'hôtel Laffitte. En apprenant qu'on l'avait devancé à Neuilly , il se plaignit avec dépit d'avoir été oublié, c Hais » il est tout simple qu'on oublie les absents, » lui dit Déranger d'une voix doucement moqueuse, c Au reste, qui vous retient? » M. Thiers fit certifier sa mission par M. Sébastiani et partit, accompagné de M. Scheffer. Il allait au-devant de la fortune.
Arrivé au château de Neuilly, les deux négociateurs furent reçus par la duchesse d'Orléans. Son mari était absent. Pendant que M. Thiers expliquait l'objet du message, un grand trouble parut sur le visage austère de la duchesse; et , quand elle apprit qu'il s'agissait de faire passer dans sa maison une couronne arrachée à un vieillard qui s'était toujours montré parent fidèle et ami généreux : c Monsieur, » dit- elle en s'adressant à M. Scheffer avec une émotion pleine de gran-
deur, c comment avez-vous pu vous charger » d'une semblable mission? Que monsieur » Tait osé, je le conçois : il nous connaît peu ; » mais vous qui avez été admis auprès de » nous, qui avez pu nous apprécier.... ah! » nous ne vous pardonnerons jamais cela! » Devant d'aussi nobles répugnances les deux envoyés restaient interdits, lorsque M*6 Adélaïde survint , suivie de Mmo de Montjoie. • Mm" Adélaïde avait trop de virilité dans l'esprit, et au fond de l'unie trop peu de tendresse religieuse, pour se plier à des considérations de famille. Cependant, pénétrée qu'elle était des dangers dont son frère était entouré, elle sa hâta de dire : « Qu'on fasse de mon frère » un président, un garde national, tout ce » qu'on voudra, pourvu qu'on n'en fasse pas > un proscrit. » Ces paroles étaient l'expression naïve des sentiments du prince en ce moment. Mais ce que M. Thiers venait d'offrir, c'était une couronne , et Mme Adélaïde n'avait garde de repousser une offre aussi séduisante. Dévouée entièrement au duc son frère, dont elle partageait les vues et sur qui elle exerçait quelque empire, elle avait rêvé pour lui des grandeurs dont elle le jugeait digne. Une seule crainte parut la préoccuper. Qu'allait penser l'Europe? S'asseoir sur ce trône d'où Louis XVI n'était descendu que pour aller à l'échafaud, n'était-ce pas jeter l'alarme dans toutes les maisons royales, et remettre en question la paix du monde?
H. Thiers répondit que ces craintes n'étaient pas fondées; que l'Angleterre, toute pleine encore du souvenir des Stuarts vaincus, battrait des mains à un dénoûment dont son histoire fournissait l'exemple et le modèle; que, quant aux rois absolus, loin de reprocher au duc d'Orléans d'avoir fixé sur sa tête une couronne suspendue dans l'orage, ils lui sauraient gré d'avoir fait servir son élévation de digue aux passions déchaînées; qu'il y avait quelque chose de grand à sauver en France ; et que , s'il était trop tard pour la légitimité, il était temps encore pour la monarchie; qu'après tout il ne restait plus au duc d'Orléans que le choix des périls, et qu'en l'état des choses, fuir les dangers possibles de la royauté , c'était affronter la république et ses inévitables tempêtas.
De telles raisons n'étaient pas de natait ft toucher l'âme humble et pieuse de la dncbesse d'Orléans, mais elles se firent aisément accepter de M™ Adélaïde. Enfant de Paris , comme de disait elle-même, elle offrit de se rendre ta milieu des Parisiens. On convint que le dut serait prévenu , et M. de Montesquioa lai ht envoyé.
Il était alors au Raincy, où il s'était refcgié. A la nouvelle des événements qui se préparaient, il monte en voiture; M. de Moato» quiou à cheval le précédait. Bientôt le bnÉ des roues semble s'éloigner. M. de Montesqowi tourne la tête : la voilure du prince regagnât le Raincy de toute la vitesse des chevaux. Efitt naturel des incertitudes dont le duc d'Orléus était tourmenté !
L'heure des résolutions décisives était veau pour lui : elle le trouva irrésolu et défaillait. Ne pas courir aux distributeurs de vaine popularité, mais les attirer à soi peu à peo, éviter toute démarche d'éclat en faisant croire néanmoins qu'on s'engage, ne rien refuse, avoir l'air de promettre beaucoup, ménager dans les agitateurs influents les futurs conservateurs d'un régime nouveau, se dire porter par le mouvement des partis sans se laisser entraîner par eux, tel avait été, durant la restauration, le rôle qu'à la cour on prêtait à Philippe, duc d'Orléans. Doué de ce genre de courage qui, pris au dépourvu, tient tête à h circonstance , mais non de celui qui envisage sans trouble les lointains périls , il avait passé de longues années à prévoir une catastrophe et à la redouter. Ne voulant à aucun prix être enveloppé dans quelque grand naufrage, et n'étant pas de ces fortes âmes à qui Finfortue est bonne, pourvu qu'elle soit illustre, il donna d'abord à la cour des conseils intéressés, mais sincères. Repoussé, il ne songea plus qu'à se créer dans la famille royale une existence à part. Il temporisait avec son destin. S'emparer des dépouilles des siens, an jouant sa tête dans la partie, était un attentat trop au-dessus de son cœur. Il voulait se préserver de leur chute : voilà tout. Il n'aurait jamais sacrifié à l'imprévu, et n'était capable d'aucune de ces témérités héroïques dont se compose le rôle des ambitieux» Au premier bruit
d* la révolution qu'il fcvait prévue, on dut chercher à lui prouver que pour rester propriétaire, le plus sûr était de devenir roi. Car eu prenant la couronne, il conservait ses domaines.
De retour à Paris, M. Thiers raconta partout avec enthousiasme PâCcueil gracieux qu'il avait reçu des princesses, faisant entrer dans le récit de tout ce qui l'avait charmé mille détails puérils, inexacts peut-être , et jusqu'au verre d'eau que lui avaient offert des mains presque royales. Était-ce un piège tendu à la vanité crédule des bourgeois qui l'écoutaient? ou bien avait- il été dupe lui-même de cette bonhomie protectrice, dernière forme que revêt l'orgueil des grands?
A midi* selon la résolution prise, les députés se réunirent au palais Bourbon. H. Laffltte n'ignorait pas combien il importe * dans les moments de trouble , de présenter aux esprits un but nettement défini. Pour faire les révolutions il faut savoir bien ce qu'on ne veut pas ; mais un moyen sûr de les dominer est de savoir mieux que tout le monde ce que l'on veut. Les hommes initiés à la pensée de M. Laffltte taisaient donc courir le bruit que tout était prêt potir l'installation du duc d'Orléans; que lui seul était en état d'empêcher le retour du despotisme et de mettre un frein à la démagogie. Ces discours, adroitement répandus, rassuraient les timides, encourageaient les faibles, fixaient les irrésolus, et créaient en réalité la puissance du parti qu'on représentait comme si puissant, le courage de la plupart des hommes se composant de beaucoup de lâcheté.
Nommé président par acclamation , M. Laffltte ouvrit la séance, et M. Bérard annonça la prochaine visite du duc de Morteraart Alors ceux-là durent être saisis d'un profond sentiment d'amertume et de pitié, qui virent de quelle sorte tous ces pâles législateurs attendaient l'arrivée d'un envoyé du roi. D'une part, ils pouvaient entendre les clameurs victorieuses du dehors; de l'autre, leur vieux maître semblait encore les surveiller de Saint-Gloud. Entre ces deux périls, la plupart composaient leur attitude et leur visage, pour ne pas risquer letir fortune du lendemain.
Un seul membre siégeait sur les bancs resserves aux défenseurs de l'antique monarchie : C'était M. Hyde de Neuville. Il se leva , et d'une voix attristée, il demanda qu'une commission, composée de pairà et de députés, fth chargée de proposer des mesurés propres à concilier tous les intérêts et à mettre en paix toutes les conscienceSi Cette proposition répondait par^ faitement aux incertitudes qui pesaient sur toutes ces âmes chancelantes i elle fut favorablement accueillie et on allait procéder à la nomination des commissaires, lorsque le général Gérard annonça que quinze cents Rouefrnâis, en marche pour Paris, venaient d'âiri*ver, amenant plusieurs pièces de canon qu'on avait placées sur lés hauteurs de Montmartre. Ces images de guerre, apportées au milieu de l'assemblée, y produisent une sorte de frémissement. On se trduble, on fe'âgite, et au milieu des plus vives préoccupations, les noms suivants sortent de l'urne du scrutin : Augustin Périer* Sébastiani, Guizot , Delessert* Hydé de Neuville. Le choix de pareils commissaires indiquait assez qu'aux yeux des députés, Charles X n'avait pas encore cessé d'être roi. Les commissaires prirent le chemin du Luxembourg. L'inquiétude de M. Laffltte était Visible , il sentait la victoire lui échapper. Tout à coup M. Colin de Sussy entre, tenant à la main lés dernières ordonnances de Charles X. Qu'on les eût accueillies, c'en était fait sans doute de la candidature du duc d'Orléans. Aussi la fermeté du président fut-elle inébranlable. M. de Sussy dut se retirer. Mais des dangers d'une autre nature menaçaient la faction orléaniste. Le peuple répandu autour du palais demandait à être admis. Une lettre fut remise au président : ce désir y était énergiquement exprimé. Or là publicité des séances, en de pareils moments, c'est le forum. M. Laffltte, qui avait voulu que l'assemblée des députés se tint dans l'enceinte législative, pour que leurs débats eussent Un caractère plus solennel , M. Laffltte laissa tomber négligemment ces mots i < Ceci n'est pas
* une séance , mais une simple réunion de dé-
* pûtes. » Et tout fht dit.
Les pairs de France, de leur cflté, s'étaient rendus au palais du Luxembourg. Là * parmi . de Broglie, Mole, Pastoret, de Ghoiseul,
de la Roche-Aymon, de Coigny, de Tarente, de Dreux-Brézé, on remarquait le duc de Mortemart, pâle encore d'un long évanouissement, le vieux marquis de Sémonville, et le poète de toutes les ruines , le vicomte de Chateaubriand. Il était arrivé dans ce palais d'une aristocratie dégénérée, au milieu des acclamations , et porté sur les bras d'une jeunesse enthousiaste. Pourtant, il ne venait là que pour sauver d'une atteinte dernière la majesté des choses qui ont longtemps vécu. Assis à l'écart, mélancolique et triomphant, il resta quelque temps muet et comme en proie à toutes les puissances de son âme. Mais bientôt sortant de sa rêverie et s'animant , il exhorta ses collègues à une fidélité intrépide. « Pro- » testons, s'écriait-il, en faveur de la monar- » chie mourante. S'il le faut, sortons de Paris; » mais, en quelque lieu que la force nous » pousse, sauvons le roi, messieurs, et con- » fions-nous à toutes les bonnes chances du » courage. » Puis, comme si l'ovation qu'il venait de recevoir eût jeté quelque trouble dans ses pensées : c Songeons aussi, » ajoutait-il avec exaltation, c à la liberté de la » presse. Il y va du salut de la légitimité. Une » plume! deux mois! et je relève le trône. » Illusions de poète! Les ambassadeurs de la bourgeoisie entrèrent, demandant pour leur élu la lieutenance générale du royaume ; et du sein de cette assemblée de ducs, peu de voix s'élevèrent en faveur d'une puissance qui était à son déclin. C'est que la bassesse humaine se réfugie volontiers sous l'éclat des hautes positions. Les trahisons les plus illustres sont les plus fréquentes.
Cependant, au palais Bourbon , on attendait avec anxiété le retour des commissaires. M. Dupin faisait entrevoir tout ce qu'avait de périlleux la situation violente de Paris. M. Kératry demandait qu'une décision fût prise, et Benjamin Constant, que cette décision fût radicale. Enfin, de l'hôtel de ville où mille rumeurs diverses venaient l'assiéger, Lafayette envoyait dire aux députés de ne pas se hâter, et de ne pas livrer sans conditions la couronne. Sur ces entrefaites, les commissaires parurent. Le général Sébastiani rendit compte de la manière dont ils avaient accompli leur mission ;
et, lui qui, ce jour-là mime, avait prononcé ces mots : Il n'y a de national ici que le drapeau blanc , il rédigea de concert avec Benjamin Constant, la déclaration suivante :
c La réunion des députés actuellement a » Paris a pensé qu'il était urgent de prier » S. A. R. le duc d'Orléans de se rendre dans » la capitale pour y exercer les fonctions <fe » lieutenant général du royaume, et de toi » exprimer le vœu de conserver la cocarde tri- » colore. Elle a de plus senti la nécessité de » s'occuper sans relâche d'assurer à la Frasce » dans la prochaine session des chambres » toutes les garanties indispensables pour b » pleine et entière exécution de la charte. >
La lecture de cet acte produisit une grand* agitation dans l'assemblée. Ceux qui, comme M. Laffitte, connaissaient le duc d'Orléans, comptaient trop peu sur sa hardiesse pour ne pas chercher à le compromettre. Us craignaieit qu'une simple invitation ne grossît à ses yen les périls du moment, et qu'il n'insistât plus qu'il ne convient dans ces instants suprêmes où tout dépend d'une décision prompte. Ils auraient voulu qu'en le déclarant lieutenant général du royaume d'une manière solennelle et péremptoire, la chambre le poussât dans les voies de la révolution , de telle sorte qu'il ne pût reculer. Lui sachant une ambition pins réfléchie que courageuse, plus ardente qu'active, ils auraient voulu couronner ses espéraaees tout en le dispensant d'avoir de l'audace. Poar ceux, au contraire, qui n'avaient point de parti pris, exprimer un vœu qui pouvait sembler révolutionnaire, c'était déjà pousser les choses beaucoup trop loin. Au milieu de cette fluctuation des esprits, la voix de M. Laffitte s'éleva pour demander que la déclaration fût signée à cause de son importance. L'agitation redoubla, « Vous n'avez pas le droit de dispo- » ser de la couronne , s'écriait M. Villemain. » — De grâce, disait d'un ton larmoyant le » vieux Charles de Lameth, rappelez-vous la » révolution et le danger des signatures. — » Pour moi , dit M. Delessert , tout ce que je » vote, je le signe. » Enfin les conclusions do rapport furent adoptées, et une députation de douze membres, dont M. Gallot fut nommé président, eut mission de partir pour Neuilly,
Mi
et d'aller porter au duc d'Orléans les résolutions ou plutôt les vœux de la chambre.
Il est à remarquer que ni les députés ni leur président n'avaient osé mettre leur signature au bas de la déclaration précitée. Une copie en ayant été envoyée à la commission municipale, H. Mauguin trouva la rédaction adoptée par la chambre tellement contre- révolutionnaire par le fond et si ambiguë dans la forme, qu'il écrivit sur-le-champ à H. Laffltte qu'une semblable pièce ne pourrait être publiée comme acte du gouvernement que revêtue de la signature des auteurs. Il avait raison.
Car à mesure que le dénoûment approchait, les républicains redoublaient d'efforts. Réunis chez le restaurateur Lointier, ils y délibéraient le fusil à la main. Science politique, connaissance des affaires, position, réputation, grande fortune, tout cela leur manquait. C'était leur faiblesse, c'était aussi leur force. Pouvant tout braver, ils pouvaient tout obtenir. Ils avaient des convictions intraitables, parce qu'il faut avoir beaucoup étudié et beaucoup pratiqué la vie pour arriver au doute. Ils éprouvaient d'autant moins d'hésitations qu'ils se rendaient moins compte des obstacles, et, préparés pour la mort, ils l'étaient par cela même pour le commandement.
Le parti orléaniste les redoutait sans oser les combattre à visage découvert. Il avait donc envoyé au milieu d'eux, pour les décourager ou les désunir, quelques-uns de ses plus ardents émissaires. Rien ne fut épargné par MM.LarréguyetCombes-Siéyès pour faire prévaloir dans la réunion Lointier la combinaison qui appelait au trône une dynastie nouvelle, et il faut dire que ces tentatives puisaient une grande force dans l'adhésion de Béranger. Une lutte orageuse ne tarda pas à s'engager. Se voyant disputer par l'intrigue ce qu'ils appelaient leur victoire, les républicains de bonne foi frémissaient d'indignation. Quelques-uns, avec cet excès de défiance propre aux partis en lutte, accusaient déjà sourdement M. Chevallier, le président de l'assemblée, de vouloir prolonger la séance et traîner les choses en longueur pour laisser les passions généreuses se refroidir et s'éteindre. Un orateur orléaniste fut couché en joue par un membre de l'assem-
blée. Enfin , on décida qu'une commission serait chargée de porter au gouvernement provisoire, siégant à l'hôtel de ville, une adresse qui commençait par ces mots :
* Le peuple hier a reconquis ses droits sa- » crés au prix de son sang. Le plus précieux » de ces droits est de choisir librement son » gouvernement. Il faut empêcher qu'aucune » proclamation ne soit faite qui désigne un » chef lorsque la forme même du gouverne- » ment ne peut être déterminée.
» Il existe une représentation provisoire de » la nation. Qu'elle reste en permanence jus- » qu'à ce que le vœu de la majorité des Fran- » çais ait pu être connu, etc. »
M. Hubert fut choisi pour porter cette adresse à l'hôtel de ville ; il partit, en costume de garde national, et accompagné de plusieurs membres de l'assemblée, parmi lesquels étaient Trélat, Teste, Charles Hingray, Bastide, Poubelle, Guinard, tous hommes pleins d'énergie, de désintéressement et d'ardeur. La députation fendit la foule immense répandue sur la place de Grève. Hubert portait l'adresse au bout d'une bayonnette.
Admis auprès du général Lafayette, les républicains l'entourent avec une sorte de déférence grave et même un peu impérieuse. Hubert lit l'adresse d'une voix fortement accentuée. Puis, montrant du doigt sur le plafond la trace toute récente des balles, il adjure Lafayette, au nom des souvenirs du combat, de ne pas laisser périr les fruits de la victoire populaire. Il ajoute que Lafayette doit compte au peuple de la puissance que lui donne un nom respecté; que s'abstenir serait faiblesse ou trahison. Et il termine en le pressant de prendre la dictature. C'était trop présumer de son audace. Troublé intérieurement, mais toujours mattre de lui, il prononça un long discours où son embarras ne se trahissait que par l'incohérence des pensées et la diffusion des paroles. Il parla des États-Unis, de la première révolution , du rôle qu'il avait joué dans ces grands événements ; et bientôt, grâce à lui, la solennité de la proposition qu'on venait lui faire s'effaça dans les détails d'une conversation familière et sans suite. « Pouvons -nous, au moins, » compter sur la liberté de la presse? demanda
Iti
» un* voix? — Qui tn doute! » répondit en jurant M. de Laborde* Alors quelques-uns des assistants racontèrent qu* ils avaient rédigé une proclamation pour laquelle ils n'avaient pu trouver d'imprimeurs ; et que ceux à qui ils s'étaient adressés leur avaient montré une défense expresse portant la signature du duc de Broglie. t Prenez garde, messieurs, disait avec » un sourire incrédule, M. de Lafavette. Il n'est » sorte de moyens qu'on n'emploie à certaines » époques. Que de fois, pendant notre première » révolution, n'a-t-on pas calomnié ma signa- » ture ! * Voilà dans quels vains propos M. de Lafayette consumait, à l'hôtel de ville, les heures précieuses qu'on mettait si bien k profit à l'hôtel Laffitte! Mais un incident extraordinaire vint ranimer les esprits. La porte du cabinet de H. de Lafhyette s'ouvre, et on annonce tout bas au général la visite d'un pair de France. « Qu'il entre. — Mais il désire un
• entretien particulier. — Qu'il entre, vous » dis-je. Je suis Ici au milieu de mes amis, et » ce qu'on me demande, ils peuvent l'enten- » dre. • Le pair de France fut introduit. C'était le comte de Sussy. Son visage paraissait abattu, et des larmes roulaient dans ses yeux. Il tendit à M. de Lafayette les ordonnances qu'à la chambre des députés on avait refusé de recevoir. M. de Lafayette lui adressa sur les liens de parenté qui unissaient les Lafayette aux Mortemart quelques paroles où perçait le républicain grand seigneur; et, prenant les papiers qu'on lui présentait, il les étalait comme un jeu de cartes devant ses jeunes amis. On n'en eut pas plutôt appris te contenu, qu'un cri de fureur retentit dans toute la salle, c Nous
* sommes joués! qu'est-ce à dire? des minis- » très nouveaux nommés par Charles X ! Non ! » non! plus de Bourbons! * Et les républicains présents se regardaient l'un l'autre avec inquiétude. L'un d'eux, M. Bastide, dans l'exaltation de sa colère, s'élance vers M. de Sussy pour le précipiter dtl haut des fenêtres de l'hôtel de ville. « Y songes-tu? » lui dit Trélat en le retenant; « un négociateur! » Alors, M. de Lafayette, toujours calme au sein de l'agitation , se retourne vers M. de Sussy avec un geste expressif, et l'engage en souriant à se rendre auprès de la commission municipale.
Le général Lobau se présente en te momeat et s'oflïe à guider le comte. Quelques instants après, inquiets de ce qui va se passer, les membres de la députation républicaine quittent M. de Lafayette pour suivre M. de Susst. Les uns s'égarent dans l'hôtel de ville, les autre trouvent la porte du cabinet de la commissioi municipale fermée. Us demandent à entrer : oa ne leur répond pas; indignés, ils ébranlent ht porte à coup de crosse. On leur ouvre enfin, 0 ils aperçoivent le comte de Sussy causant amicalement avec les membres de la commission municipale. Seul, M. Audry de Puvmean avait une attitude passionnée, c Remporter vos or-
> donnances, s'écrie-t-il alors. Nous ne coa- » naissons plus Charles X. » On entendait ra même temps la voix retentissante d'Hubert, lisant pour la seconde fois l'adresse de la rtonion Loiutier.
M. Odilon Barrot se hâta de prendre la parole au nom de la commission municipale. Il combattit avec mesure et habileté les opinions qui venaient d'être exprimées, et ce fut loi qui, dans cette occasion, prononça ces mots attribués depuis au général Lafayette : < k
* duc d'Orléans est la meilleure des répnMi-
> ques. * Pendant qu'il parlait, M. MauguiD laissait éclater sur son visage les signes dow désapprobation marquée, et plus d'une fois ses gestes témoignèrent de son mécontente* ment.
Le comte de Sussy, découragé, alla demander à M. de Lafayette une lettre pour lé to de Mortemart; et la députation républicain* se disposait à sortir, lorsque, s'approcto1 d'Hubert et tirant un papier de sa pocte, M. Audry de Puyraveau lui dit avec Vivacité : « Tenez, voici une proclamation que la ^
* mission municipale avait d'abord approuvée
> et qu'elle ne veut plus maintenant publier
> Il faut la répandre. * A peine sur la pl*<*' Hubert monta sur une borne, et lut à la fa* la proclamation qu'il venait de recevoir. Elle était ainsi conçue i
* La France est libre.
* Elle veut une constitution.
» Elle n'accorde au gouvernement prw » soire que le droit de la consulter.
» En attendant qu'elle ait exprimé sa colonie
» par de nouvelles élections, respect aux prin- » cipes suivants :
» Plus de royauté ;
» Le gouvernement exercé par les seuls man- > datai res élus de la nation;
» Le pouvoir exécutif confié à un président » temporaire;
> Le concours médiat ou immédiat de tous » les citoyens à l'élection des députés ;
» La liberté des cultes; plus de culte de » l'État;
» Les emplois de l'armée de terre et de l'ar- » mée de mer garantis contre toute destitution » arbitraire;
» Établissement des gardes nationales sur » tous les points de la France. La garde de la » constitution leur est confiée.
» Les principes pour lesquels nous venons » d'exposer notre vie, nous les soutiendrons » au besoin par l'insurrection légale. »
Cette proclamation fixe d'une manière trèsprécise la limite à laquelle s'arrêtaient en 1830 les esprits les plus aventureux, si on excepte pourtant quelques rares disciples de Saint- Simon. Que la religion de l'État fût abolie; qu'un président fût mis à la place d'un roi ; que le suffrage universel à un degré ou même à deux dégrés fût établi, là venait mourir l'audace des plus bruyants novateurs. Hais la société serait-elle plus heureuse quand le droit de la diriger moralement aurait été enlevé à l'État? Le renversement de la royauté suffiraitil pour rendre désormais impossible dans les relations civiles la tyrannie du capitaliste sur le travailleur? Le suffrage universel devait-il être proclamé comme un hommage rendu à un droit métaphysique, ou comme un moyen sûr d'arriver au changement de l'ordre social tout entier? De telles questions étaient trop hautes pour l'époque, et plus d'une tempête devait éclater avant qu'on songeât à les résoudre. En 1 830 on ne songeait pas même à les poser.
Quoi qu'il en soit, les républicains avaient, vis-à-vis d'un peuple en mouvement, cet avantage immense que les choses par eux voulues étaient ce qu'il y avait alors de plus net et de plus nouveau. Mais ils manquaient d'organisation, et surtout de chef. Pour juger de l'impulsion que M. de Lafayette était en état de
donner aux événements, il suffit de rapprocher des circonstances où elle fat écrite, la lettre suivante adressée par lui au duc de Mortèmart et remise à M. de Sussy :
c Monsieur le duc,
» J'ai reçu la lettre que vous m'avez fiait » l'honneur de m' écrire, avec tous les senti- » ments que votre caractère personnel m'in- » spire depuis longtemps. M. le comte de Sussy » vous rendra compte de la visite qu'il a bien » voulu me faire; j'ai rempli vos intentions en » lisant ce que vous m'adressiez à beaucoup » de personnes qui m'entouraient ; j'ai engagé » M. de Sussy à passer à la commission, alors » peu nombreuse, qui se trouvait à l'hôtel de » ville. Il a vu M. Laffilte (1) qui était alors » avec plusieurs de ses collègues, et je remet- » trai au général Gérard les papiers dont il » m'a chargé ; mais les devoirs qui me retien- » nent ici rendent impossible pour moi d'aller » vous chercher. Si vous veniez à l'hôtel de » ville, j'aurais l'honneur de vous y recevoir, » mais sans utilité pour l'objet de cette con- » versation, puisque vos communications ont » été faites à mes collègues. » Il y avait dans cette lettre une sorte de sincérité voilée dont s'accommodent malaisément les passions de parti. Un chef capable d'écrire de telles lignes, dans un tel moment , eût été bien vile calomnié. Poursuivi comme suspect, il eût été bien près d'être frappé comme traître. Les homtnes de révolution n'ont pas assez de loisir pour soupçonner longtemps.
Au reste, la carrière était ouverte à toutes les témérités intelligentes. Que n'aurait pu, dans ce désordre, l'apparente folie d'un grand cœur? On parlait bien dans Paris d'un gouvernement provisoire; mais le fait suivant montre quelle était l'inanité de ce pouvoir si bizarrement redouté.
La garde nationale de Saint-Quentin demandait deux élèves de l'école polytechnique pour la commander; elle avait envoyé, en conséquence, une députation à Lafayette, et lui avait en même temps fait passer l'avis qu'il serait
(1) M. de Lafuyctic commettait ici une erreur. Au reste, le mattoterlt à eet ertHfoU porté une rature.
INTRODUCTION
facile d'enlever le régiment caserne à La Fère. Lafayette mande auprès de lui deux élèves de r école, et les envoie à la commission municipale. Ils arrivent accompagnés de M. Odilon Barrot. Seul , M. Mauguin se promenait dans la salle. Instruit de l'objet de leur visite, il prit une plume, et commença une proclamation qui s'adressait au régiment de La Fère. Mais M. Odilon Barrot ayant interrompu son collègue par ces mots : « Laissez-leur faire cela ; » ils s'y entendent mieux que nous, » M. Mauguin céda la plume à l'un des deux jeunes gens. La proclamation faite, le général Lobau se présente : on la lui donne à signer. Il refuse et sort. « Il ne veut rien signer, dit alors » M. Mauguin : tout à l'heure encore il refu- » sait sa signature à un ordre concernant l'en- » lève ment d'un dépôt de poudres. — Il recule » donc, répondit un des élèves de l'école poly- » technique ! Mais rien n'est plus dangereux en » révolution que les hommes qui reculent. Je » vais le faire fusiller. — Y pensez-vous? ré- » pliqua vivement M. Mauguin. Faire fusiller » le général Lobau, un membre du gouverne- » ment provisoire! — Lui-même, reprit le jeune » homme en conduisant le député à la fenêtre, » et en lui montrant une centaine d'hommes » qui avaient combattu à la caserne de Baby- » lone. Et je dirais à ces braves gens de fusiller » le bon Dieu, qu'ils le feraient. » M. Mauguin se mit à sourire, et signa la proclamation en silence.
Ce fut ce jour-là qu'on remit à l'hôtel de ville un paquet à l'adresse de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stuart de Rothsay. Parmi les membres de la commission municipale, un seul fut d'avis qu'il fallait prendre connaissance des dépêches. Elles furent renvoyées à lord Stuart, sans qu'on eût brisé le cachet.
Tandis que, dans cette arène ouverte aux partis, chacun s'agitait au gré de ses désirs ou de ses croyances, c'est à peine si quelques voix s'élevaient pour faire retentir le nom de l'empereur dans une ville qui avait été si longtemps remplie du bruit de ce nom. Deux hommes sans influence, sans réputation militaire, sans passé, MM. Ladvocat et Dumoulin, eurent un moment la pensée de proclamer l'empire.
MM. Thiers et Mignet persuadèrent aisément à
l'un que la fortune se livre à qui se hâte. L'autre parut en costume d'officier d'ordonnance dans la grande salle de l'hôtel de ville; mais M. Carbonel l'ayant prié poliment de passer dans une pièce voisine, il y fat renfermé et retenu prisonnier. Ainsi, d'une part, l'étalage d'un habit brodé; de l'autre, une espièglerie d'enfant, c'est à cela que devait se réduire la lutte entre le parti d'Orléans et le parti impérial ! Singularité historique dont le secret se trouve dans la trivialité de la plupart des ambitions humaines ! Le fils de Napoléoo vivait au loin. Pour ceux qu'animait une vilgaire espérance, attendre, c'était risquer le bénéfice des premières faveurs, toujours plus faciles à obtenir d'un pouvoir qui a besoin de se faire pardonner son avènement. Pourtant, le souvenir de l'empereur palpitait dans le sein du peuple. Pour couronner dans le premier de sa race l'immortelle victime de Waterloo, que fallait-il? qu'un vieux général se montrât à cheval dans les rues, et criât en tirant son sabre : Vive Napoléon II ! Mais noi. Le général Gourgaud fit seul quelques tentatives. Le 29, on l'entendit protester à rhôtd de ville contre la candidature du duc d'Orléans; et, dans la nuit du 29 au 30, il réunit chez lui quelques officiers pour aviser aux choses du lendeipain. Conspirer en pleine révolution était au moins superflu. Mais il semble que les luttes civiles déconcertent les hommes de guerre. Napoléon, d'ailleurs, avait amoindri toutes les âmes autour de la sienne. Le régime impérial avait allumé dans les plébéiens qu'il éleva si brusquement à la noblesse , une soif ardente de places et de distinctions. Le parti orléaniste se recruta de tous ceux à qui, pour ressusciter l'empire , il n'eût fallu , peut-être, qu'un éclair de hardiesse, un chef et un cri! Parmi les généraux dont la fortune se liait aux traditions impériales, le général Subervic fut le seul qui se prononça pour la république dans les salons de M. Laffitte ; seul, du moins, il fut remarqué. Ainsi tout fut dit pour Napoléon. Et quelque temps après, un jeune colonel au service de l'Autriche se mourait au delà du Rhin, frêle représentant d'une dynastie qui vint exhaler en lui son dernier souffle. A quelques lieues de Paris agité, Saint-
COUP D'OEIL SUR LA RESTAURATION
Cloud présentait un morne et désolant spectacle. Au visage pâli des soldats, à leur affaissement, il était aisé de deviner ce qui se passait dans leur âme. Beaucoup d'entre eux avaient laissé à Paris des parents, des amis : quel était leur sort? car on répandait de temps en temps des nouvelles funèbres ; et de mystérieux émissaires, venus à Saint-Cloud par les voitures publiques qui traversaient librement le pont de Sèvres, n'épargnaient rien pour pousser les troupes à la désertion. Tantôt c'était Paris qu'on livrait au pillage; tantôt c'était M. Laffitte qui avait offert 14 millions pour racheter la ville. Au milieu de toutes ces rumeurs absurdes ou mensongères, les soldats se laissaient aller à un sombre découragement. Leur chef, d'ailleurs, ne leur avait-il pas donné l'exemple de l'hésitation? Et puis, la désorganisation était complète. Le baron Weyler de Navas, chargé de pourvoir à la subsistance des troupes, s'épuisait en vains efforts. Le pain était amené de fort loin, par petites charretées, et on apportait dans les distributions la plus stricte parcimonie. M. de Champagny, de retour de Fleury où il était la veille au soir, voulait qu'on s'emparât d'un grand troupeau de bœufs qu'il avait rencontré sur la route et qu'on aurait payé en bons. On n'osa pas. On avait osé bien davantage.
Aux embarras de cette situation se joignaient l'incertitude née de l'ignorance des événements, et le danger des malentendus. C'est ainsi que la guerre fut sur le point de se ranimer autour de la royauté et parmi ses défenseurs eux-mêmes. Une compagnie des gardes du corps couvrait Saint-Cloud du côté de Ville-d'Avray. Dans les bois situés au delà de ce village campaient les débris d'un régiment de ligne commandé par le colonel Maussion. Voyant les ravages que la désertion faisait autour de lui , ce colonel rassemble les officiers, les sous-officiers et les soldats restés fidèles ; il invoque l'honneur militaire , et montrant le drapeau, € est-ce qu'il ne restera personne, » s'écrie-t-il, pour aller rendre ce drapeau à » celui qui nous l'a confié? » A ces mots, tous se mettent en marche. Les gardes du corps apprennent ce mouvement. Le bruit s'était déjà répandu parmi eux que la lipe, qui s'était
rangée du parti de l'insurrection , n'attendait que le moment de les charger. L'alarme se répand dans leurs cœurs, et y fait place aussitôt à la fureur la plus aveugle. Plusieurs d'entre eux tirent leurs sabres et s'avancent jusqu'à la porte de Ville-d'Avray. Us allaient la franchir lorsqu'un sous-lieutenant delà compagnie de Croï, le colonel Lespinasse, s'élance pour les arrêter. Sa voix est méconnue, tant l'irritation est ardente! 11 pousse alors son cheval en travers de la route, et déclare qu'on n'avancera qu'en lui passant sur le corps. Pour dissiper le malentendu, quelques mots suffirent; mais la royauté venait de courir peut-être un grand danger.
Marcher sur la capitale , dans cet immense désordre, était bien difficile, impossible peutêtre. Cependant le Dauphin insistait pour qu'on prit ce dernier parti. Le général Champagny, son confident, sollicita de Charles X un entretien particulier dans lequel il développa le plan que voici : le roi se serait rendu à Orléans , où toutes les troupes auraient été concentrées ; le maréchal Oudinot et le général Coëtlosquet auraient été chargés du commandement des camps de Lunéville et de Saint-Omer, qu'on supposait déjà en marche; on se serait emparé de cinquante et quelques millions provenant de la Casbah d'Alger et qui venaient d'entrer en rade à Toulon; le général Bourmont, rappelé d'Afrique, en aurait ramené deux régiments, et, à travers les provinces royalistes du Midi, serait venu donner la main aux populations soulevés de l'Ouest. C'était proposer l'embrasement du royaume.
Charles X parcourut avec distraction et mélancolie les papiers que M. de Champagny lui présentait , et après un court silence , « Il faut » parler de cela au Dauphin, > dit-il. Mais le son de sa voix et l'expression de son visage démentaient le sens de ces paroles. Que se passait-il dans la tête de ce roi? Il s'en est expliqué plus tard. En cherchant à mettre la monarchie hors de page , Charles X avait cru agir selon son droit. Lorsque le 28, on était venu lui annoncer que le sang coulait dans Paris, il avait pensé qu'il ne s'agissait que de quelques factieux dont il suffirait de foudroyer l'audace; mais quand il vit que la résistance
était générale, intrépide, persévérante, il se demanda s'il n'avait point commis quelque erreur qui voulait être expiée. Alors, il eut une grande défaillance de cœur; et, saisi de celte lassitude dans l'orgueil, la plus amère de toutes et la plus profonde, il ne songea plus qu'à s'humilier sous la main de Dieu.
Le Dauphin n'avait pas cette dévotion anstère et un peu maladive. Aussi ne parlait-il que de rentrer dans Paris à la tête d'une armée. Il en demanda l'autorisation formelle à son père, qui n'y voulut point consentir. Le Dauphin avait ce genre d'entêtement naturel aux esprits bornés : il se retira dans son appartement, et, livré à un de ces accès de dépit juvénile qui le prenaient quelquefois, il jeta violemment son épée sur le parquet; mais Charles X ne sut rien de cette scène.
L'humeur du Dauphin trouva bientôt ine occasion d'éclater. Pour ranimer la confiance du soldat, il avait eu l'idée d'une proclamation. M. de Champagny la rédigea : elle était vive et passionnée. On y félicitait les troupes de leur dévotement et on les encourageait à la constance. Cette proclamation n'était pas encore publiée , lorsqu'on vint prévenir le Dauphin qu'un officier supérieur désirait l'entretenir ; c'était le général Talon, le même qui, l'avant- veille, avait soutenu à l'hôtel de ville tout l'effort de l'insurrection. En abordant le prince , le général Talon prit un maintien sévère. Les traits de son visage exprimaient tout à la fois l'indignation et la douleur. 11 parla d'une proclamation qu'on venait de lire aux troupes , et dans laquelle , tout en invoquant leur fidélité, on leur apprenait, comme une heureuse nouvelle , le retrait des ordonnances. Il ajouta que, pour lui, il se sentait capable d'un dévouement à toute épreuve, qu'il l'avait déjà montré, mais qu'il ne souffrirait point qu'on le déshonorât. La surprise du Dauphin, fut extrême, mais quand il sut que la proclamation dont le général se plaignait r portait la signature du duc de Raguse , il entra dans la plus violente colère. 11 court chez le roi, lui fait part de ce qui se passe , et va par tout le château cherchant le maréchal, qui était dans la. salle de billard. Le Dauphin entre brusquement et ordonne au duc de Raguse de le suivre
dans une pièce voisine. On attendait anxiété le dénoûment de cette entrevue. Toot à coup de grands éclats de voix retentissent ; la porte du salon s'ouvre avec force , et, après te maréchal qui recule à pas précipité», le Dauphin parait, la tête nue et tes yeux hagards. Marmont reculait tovjows. Le priser s'élance sur lui et lui arrache m épée , ma» avec tant de précipitation que le sang jaillit éé ses doigts qui ont serré trop fortement la lame. « A moi, gardes! » tfécrie-t-il alors a*ec Rarement. Les gardes entourent le maréchal, l'arrêtent et le conduisent dans son appartement oà il est retenu prisonnier. En » instant le bruit de eette arrestation se répand par» les soldats; mille commentaires sîmstren circmlent dans les rangs, et le met trahîsea y «t prononcé à voix haute. Triste et singulière destinée que celle de cet homme, condamné à Paris comme meurtrier, à Saint-Ckmd comme traître, et deux fois mandit!
Plus équitable que le Dauphin, Charles X rompit les arrêts du maréchal, le fit venir et mit tout en usage pour adoucir sa blessure. C'était un touchant spectacle que cet» de ce vieux roi, si rudement frappé tm-méae, prenant ainsi le rôle de consolateur, et descendait du haut de sa propre «fortune pevr réparer, à l'égard d'un de ses serviteurs, le* toits di son fils ! Le die de Raguse fut vtvemeat ému; il ne put se résoudre à pardomier mi aftett trop cnml. Pour «bétr au roi il aHa trouver h Dauphin, lui présenta ses excuses, reçut ta* siennes; mais quand te prince lui teadit la ma» en signe de réconciliation, le maréchal fit un pas en arrière, s'inclina profondément et sortit.
L'heure approchait où toute cette royale b» mille n'allait plus avoir d'auguste qae F excès même de son abaissement.
Ce jour-là, comme la veille, la maison de M. Laffitte avait été Fhètellerie de la réretatien. On y affluait de tous les points de Paris. Pas un homme d'intrigue qui n'y vfnt raconter ses services. Celui-ci avait pris une pièce de canon ; celui-là entraîné la défection d'un régiment : tous avaient élevé des barricades. Quelques-uns allèrent jusquà Neuilly montrer leur visage et prendre date. Décidément le parti orléaniste triomphait.
Mais les choses ne tardèrent pas à changer d'aspect. Vers huit heures du soir , la députation chargée d'offrir au duc d'Orléans la lieu* finance générale, se présenta au Palais-Royal. Elle n'y trouva que quelques serviteurs effarés, qui ignoraient la retraite de leur maître ou n'osaient l'indiquer. Il fallut envoyer un message à Neuilly.
Le résultat de cette visite, lorsqu'il fut connu à F hôtel Laffctte, y causa une sensation profonde. Que signifiait cette absence prolongée du duc en des circonstances aussi graves? Est-ce qu'il avait peur? Est-ce que sa pensée était de répondre par un refus aux avances périlleuses d'une révolution? Tel était le sujet de tous les entretiens. Est-il arrivé! demandait-on à tout moment. M. Laffitte , dont la présence d'esprit ne devait pas se démentir, M, Laffitte se portait caution pour le prince , et cherchait à raviver autour de lui une confiance que, peut-être, U ne partageait pas. De son côté, M. Thiers allait de l'un k l'autre, portant à tous des paroles d'encouragement et d'espoir, liais les heures s'écoulaient. Le bruit se répandait qu'on enlevait les meubles du Palais- Royal, déménagement significatif et lugubre! Le mot république, qui n'avait été que murmuré jusque-là , commençait à être prononcé tout haut; enfin Béranger qui s'était rendu à la réunion Lointier pour y faire l'essai de son influence, Béranger lui-même avait été froidement, disait-on, accueilli par la jeunesse. Alors, par un de ces revirements soudains qui mettent si tristement en relief le côté honteux de la nature humaine, les salons de l'hôtel Laffitte se désemplirent avec rapidité. Chacun trouvait quelque prétexte pour s'esquiver. A onze heures , dans celle étonnante semaine où te sommeil avait fui de tous les yeux, à onze heures, il ne restait plus auprès de M. Laffitte que le fils du conventionnel Thibaudeau et Benjamin Constant. Ils allaient se séparer : le duc de Broglie entra, suivi de M. Maurice Duval. Le duc de Broglie craignait qu'on ne vouhlt le pousse» trop avant dans, les hasards do ta révolution. M. Laffitte n'oublia rien de tout ce qui pouvait fortifier te courage de ce haut personnage. Mais à peine celui-ci atailKil franchi le senit de la cour, que, se tournant
vers Benjamin Constant , M. Laffitte lui dit :
« Eh bien ? que deviendrons-nous demain? — > Nous serons pendus, » répondit Benjamin Constant du ton d'un homme à qui il ne reste plus d'émotions fortes. U ne lui restait plus, en effet , que celles du jeu.
A une heure de la nuit , M. Laffitte reçut la visite du colonel Heymès qui venait lui annoncer l'arrivée du duc d'Orléans. U était entré à Paris vers les onze heures du soir, à pied, vêtu en bourgeois , accompagné seulement de trois personnes. Quels sentiments agitaient l'âme de ce prince, lorsqu'il s'acheminait ainsi dans l'ombre vers son palais, se fatiguant h franchir des barricades » et forcé de répondre par le cri d'un peuple insurgé au qui-vive inquiet des sentinelles ?
On a vu comment le duc de Mortemart était arrivé à Paris. U n'y fut pas même l'exécuteur testamentaire de la monarchie. Méconnue dans les bureaux du Moniteur > repoussée par la chambre des députés, insultée à l'hôtel de ville, son autorité n'avait fait que le charger d'un inutile fordeau. Lui-métte, d'ailleurs, il était livré à un cruel balancement d'idées. Il n'aimait qu'à denri cette royauté mourante k laquelle pourtant il se devait tout entier, puis-* qu'elle s'était lé à la loyauté de son coeur. U était sous le poids de ces tristes pensées, lorsqu'il fut invité, de la part du duc d'Orléans, à se rendre au Palais-Royal. Que voulait à un ministre de* Charles X ce duc d'Orléans qui, aussitôt après son arrivée, avait envoyé complimenter M. de Lafayette et prévenir M. Laffitte? Il était nuit. Le duc de Montemart suivit les pas de l'envoyé, et fut introduit, par les combles du palais, dans un petit cabinet donnant à droite sur la cour et ne faisant point partie des appartements de la famille. Le duc d'Orléans était étendu par terre, sur un matelas , en chemise, et le corps à moitié dérobé par une méchante couverture. Son front était baigné de sueur, un feu sombre brillait dans ses yeux, et tout chez lui semblait trahir une extrême fhtigue et une siognlièFe exaltation. En voyant entrer le due de Mortemart, il prit rapidement la pavole. M s'exprimait avec beaucoup de volubilité et df ardeur, protestant de son attachement pour la branche aînée, et ju-
rant qu'il ne venait à Paris que pour sauver cette ville de l'anarchie. En ce moment, un grand bruit se fit dans la cour. On y criait : Vive le duc d'Orléans ! « Vous l'entendez, mon- 9 seigneur, dit le duc de Montemart, c'est » vous que ces cris désignent. — Non ! non !
> reprit alors le duc d'Orléans, avec une éner- » gie croissante. Je me ferai tuer plutôt que
> d'accepter la couronne ! » Il prit une plume et écrivit à Charles X une lettre qu'il remit cachetée à M. de Montemart , et que celui-ci emporta dans un pli de sa cravate.
Coïncidence étrange ! Presqu'à la même heure où ces choses se passaient à Paris dans le palais du duc d'Orléans, la duchesse de Berry, à Saint-Cloud, se levait précipitamment, agitée de mille terreurs, et courait, à peine vêtue, réveiller le Dauphin pour lui reprocher une obstination qui mettait en péril la vie de deux pauvres enfants. Rien ne saurait rendre le caractère de cette scène nocturne. Troublé, vaincu par les cris d'une mère en larmes , le Dauphin , à son tour, fit dire à Charles X que Saint-Cloud était menacé, qu'il fallait aller porter un peu plus loin la monarchie. Et, quelques moments après , avant le lever du jour, Charles X, la duchesse de Berry et les enfants étaient en route pour Trianon, sous la protec-
tion d'une escorte de gardes du corps. A Villed'Avray, les fugitifs purent voir le mot rojp effacé sur toutes les enseignes de cabaret, u mot, trois jours avant, était presque un moya de fortune pour ces marchands oublieuL
Le Dauphin devait passer la nuit à Saim- Cloud avec les troupes. L'annonce du dépan de Charles X avait vivement ému les soldais, et le mouvement fut général. Le 6e de la garde qui était au point du jour sur le chemin de Ville-d'Avray , fut ramené par un contre-ordre au pont de Saint-Cloud, et retourna, parb grande avenue, dans l'allée, qui,<taFer4- Cheval, conduit à la lanterne de Dwgèoe. h 1er régiment occupait la place de Saint-CM et la grande avenue. Deux bataillons dn 3e de Suisses et des lanciers couvraient Serres m une batterie. L'aspect du camp était sinistre, et <T amères pensées se lisaient sur le front <k tous ces serviteurs armés d'une royauté es fuite. Les débris de la cuisine royale, mis à b disposition du soldat, répandirent an milifl de cette grande tristesse quelques lueurs de gaieté. Mais pendant que le 1er de la garde et l'artillerie se partageaient en riant ce bnà inattendu, les Suisses, placés du cité de Sèvres , abandonnaient leur drapeau et s'en allaient en semant la route de leurs armes.