‹ Révolution française. Histoire de dix ans 1830-1840 (volume 4)Chapitre 55 sur 96 · ORDONNANCE SUR LES VINS ET SUR LB SEL · texte numérisé non relu

ORDONNANCE SUR LES VINS ET SUR LB SEL

Henri , par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présents cl à venir, salul :

Considérant que depuis plusieurs années il s'est élevé des réclamations sur le mode de perception .de l'impôt sur les vins, et sur l'inégalité des charges qui en résulte pour les contribuables, voulant faire cesser ces entraves également nuisibles au commerce et à la consommation; prenant aussi en considération les plaintes non moins justes sur l'énormilé des droits mis à l'extraction des sels, et voulant donner & celle branche d'industrie tous les développements dont elle est susceptible en ouvrant de nouveaux débouchés a celte denrée ;

moins de moitié ; qu'au lieu d'une liste emk votée à chaque changement de règne , on obtiendrait des états généraux une dotation fa, composée, à part les domaines et forêts, <b dix ou douze millions de rentes, appartenu. au roi , mais inaliénables, et prises sur les rachats de la caisse d'amortissement. Pour populariser l'avènement de Henri V, on aurai: supprimé les impôts sur le vin et sur le sel (it. sauf à les remplacer plus tard par des impôts moins abhorrés. En principe, on déclarait mis tous les actes du gouvernement de Lonis-Pfelippe considérés comme des actes d'usurpation, mais en se réservant de foire subir a principe toutes les modifications nécessaires. Quant aux biens personnels de Louis-Philippe, ils devaient être mis sous le séquestre, josqià ce que les états généraux eussent prononcé.

Pour ce qui est des mesures de vengeance et de réaction , l'opinion dominante à Misa était qu'il fallait soigneusement les éviter. La duchesse de Berri s' étant un jour permis à ce sujet un geste qui était celui du ressentîmes^ M. de Kergorlay lui saisit le bras avec vivacité, en lui disant : « Je vous supplie, madame, de » ne plus faire un pareil geste. »

Le sort en était jeté : le départ avait été i& au 31 avril. On ne négligea rien pour s*e§tourer du mystère indispensable. Dès le 22, la duchesse de Berri avait prévenu par une lettre le duc de Hodène. On prétexta un voyage à Florence, mais une partie de ceux qui devaie&t s'embarquer avec la princesse se rendirent secrètement à Livourne. Le 24, à la nuit tombante, une voiture, sortie du palais ducal, et, attelée de quatre chevaux de poste, s'arrèuù non loin de la porte de Massa , à un endroit où l'ombre du mur est très-épaisse. Cette m-

De l'avis de notre mère bien-aimée, nous avons ordaflBéd ordonnons ce qui suit :

Art. 1"". Sont abolis, à compter de ee jour, les droits perçus à la circulation des vins et à la rente en détail (raiçifrenient connus sous le nom de droits réunis).

Art. 2. A compter du 1" janvier 1833, l'impôt existait ï l'extraction des sels sera réduit à dix francs par quintal métrique.

Donné ù le 1832,

Pour U roi, la régente dm rofomm, Marie-Caroline.

{Pièces relative* an protêt des passager* es Carlo-Alberto, ô Moiabrinn.)

ture renfermait la duchesse de Berri , Mme de Podenas, M"e Lebeschu et M. de Brissac. Profitant du moment où le postillon n'était occupé que de ses chevaux, un valet de pied ouvrit la portière ; la femme de chambre de Mme de Podenas monta dans la voiture, Marie-Caroline en descendit avec MUe Lebeschu et M. de Brissac; puis, la portière se ferma, et les chevaux prirent la route de Florence , sans que le postillon se fût douté de rien , et pendant que la princesse, se glissant le long du mur, se hâtait vers le lieu de rembarquement. A onze heures du soir, la duchesse de Berri et ses compagnons se trouvaient tous réunis sur la plage. Le major des troupes, qu'il avait fallu mettre dans la confidence , ainsi que le chef de la police , fit apporter un fanal et recommanda le plus grand silence ; car tout était perdu si l'on eût réveillé les soldats et les douaniers qui dormaient dans les environs.

On attendait, pour s'y embarquer, le Carlo- Alberto, petit bateau à vapeur acheté en 1831 pour le compte de Marie-Caroline , et que devait conduire près de Massa, au jour et à l'heure convenus, M. Adolphe Sala, ancien officier de la garde. Il y avait deux mois à peine que ce même navire avait transporté de Livourne à Gênes les membres fugitifs du gouvernement révolutionnaire de Bologne. L'attente fut longue et inquiète. Enfin, une faible lumière brilla au loin , c'était le Carlo-Alberto qui approchait. Les matelots avaient cru faire route pour l'Espagne, et le capitaine génois fut très-surpris, lorsque M. Sala le prévint qu'il fallait se rapprocher de la côte, près de Massa, pour embarquer des passagers en retard. Il s'y refusa d'abord, n'osant braver la rigueur des lois sanitaires; mais il avait à bord des jeunes gens déterminés, dont il dut subir la loi. Ce fut un vif sujet de joie pour les compagnons de Marie- Caroline que la présence du bâtiment désiré. On réveilla la princesse qui s'était endormie sur le sable, enveloppée dans son manteau ; et à trois heures du matin, la duchesse de Berri, Mlle Lebeschu, le maréchal Bourmont et son fils Adolphe, MM. de Saint-Priest, de Mesnard et de Brissac , se réunissaient sur le pont du Carlo- Alberto, à MM. de Kergolay père et fils, Charles de Bourmont, Ledhuy, Sabatier et Sala.

Durant la traversée, la duchesse de Berri fut toujours calme, toujours souriante. Se souvenant trop bien de la lettre foudroyante de Charette sur la fuite du comte d'Artois en vue des côtes de Bretagne, elle était manifestement dominée par la pensée de laver les Bourbons de ce reproche de pusillanimité si souvent encouru par eux. C'était aussi la pensée de MM. de Bourmont, de Kergorlay et de Saint- Priest : ils sentaient bien qu'ici, à côté d'un trône à reconquérir, il y avait en quelque sorte une affaire d'honneur à vider; mais ils ne se dissimulaient pas la gravité de l'entreprise, et ils avaient besoin, pour espérer, de croire aux promesses du hasard. M. Florian de Kergorlay, cependant, apportait beaucoup de confiance dans son dévouement, et il s'inquiétait de la réserve de quelques-uns de ses compagnons, réserve dans laquelle son impatience croyait voir le désir secret de faire échouer ou retarder l'aventure.

La traversée se fit sans encombre, grâce à l'aveuglement et à l'impéritie de la police de Paris. En vue d' Antibes, le Carlo-Alberto passa tout près d'un bâtiment de la croisière française, sans attirer son attention, et, après avoir traversé le golfe d'Hyères, il s'approcha tellement de Toulon que les passagers pouvaient compter les sabords des frégates en rade. La navigation , du reste , fut beaucoup plus lente qu'elle n'aurait dû l'être, d'abord parce qu'on fit la faute de gouverner trop au large et de

ne point profiter des courants qui, près des côtes, auraient rendu plus rapide la marche du navire; ensuite parce que, faute d'une provision de charbon suffisante, on fut obligé de relâcher à Nice. Ce fut le 28 seulement , vers minuit , que le Carlo-Alberto aperçut le phare de Planter, aux environs duquel était fixé le rendez-vous. A deux heures du matin, deux lanternes furent hissées, l'une au mât de misaine, l'autre au mât d'artimon; et la barque attendue ne tarda pas à répondre à ce signal. Aussitôt, et pour déjouer toute surveillance, MM. de Kergorlay, de Bourmont, de Mesnard, de Brissac , qui devaient accompagner à terre Marie-Caroline, revêtirent des costumes de pêcheurs. Le vent du midi s'était levé, le ciel se couvrait de nuages, la mer était houleuse et le

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voisinage d'un bâtiment croiseur, chargé de surveiller la côte de Carry, ajoutait un péril de plus à tous les périls de la tempête. Cependant, conduite par M. Spitalier, la barque approche, le mot d'ordre est échangé. Tel était le ballottement causé par l'agitation de la mer, que la barque fût lancée violemment contre le tambour d'une des roues du Carlo- Alberto , et Ton eût dit qu'à tout instant eile allait disparaître sous les flots. Le transbordement ne s'opéra donc pas sans difficulté. Marie-Caroline s'y montra intrépide et alerte , et ce fut avec une inquiétude mêlée d'orgueil que eeux de ses chevaliers qui restaient à bord, la virent s'éloigner sur un frêle esquif à travers les ténèbres d'une nuit sinistre.

La côte avait été reconnue longtemps à l'avance. Marie-Caroline aborda sans accident. Mais pour parvenir jusqu'à la chaumière où on lui avait préparé un asile, il y avait à gravir des rochers que n'escaladaient pas sans crainte les contrebandiers les plus hardis. La princesse parcourut gaiement ce chemin difficile , préparée qu'elle était à tous les dangers, pourvu qu'elle arrivât au triomphe.

Pendant ce temps, un singulier concours de circonstances répandait à Marseille le bruit du débarquement de la duchesse de Berri. Dans la soirée du 38, un de ses plus dévoués partisans, inquiet du retard dont nous avons dit les causes, avait loué au patron Tartairon un bateau, dans lequel il déposa des filets et des fusils pour faire croire à une partie de pêche et de chasse. Ce bateau, sorti du port de Marseille, se porta vers les Iles de Riou dans la direction du phare de Planier. L'inconnu qui l'avait loué donnait des signes non équivoques d'anxiété; il demanda de la lumière pour lire un papier et regarda sa montre. Mais bientôt un autre'bateau pécheur ayant paru, il y eut échange de paroles mystérieuses, et la barque de Tartairon reçut tout à coup l'ordre de regagner la côte. Or, par un fâcheux hasard, les gens de cette barque entrèrent, pour se sécher, dans le même cabaret que ceux qui venaient de débarquer la duchesse de Berri. Des mots imprudents furent prononcés, on but à la santé de la princesse, et en peu de temps, l'autorité fut informée par la rumeur publique d'une

nouvelle qu'il eût été si important de csdur Aussitôt tout fut préparé dans là prévism d'un soulèvement, et, pendant lu nuit du 3* au SO avril, tous' les postes forent doublés i Marseille. Les conjurés, de leur cèté, m voyaient forcés de précipiter le dénoénenL Le 30, vers cinq heures du matin, un uppel Ait fan '. à trois ou quatre cents pêcheurs réunis sur Fe- planade de la Tourelle, qui domine la mer g la rade. Ils répondirent par des cris conte. . mais aucun d'eux ne se mit en mouveani Armés de sabres et de pistolets, quelques-re des conjurés parcouraient les groupes, «torchant à les exciter. Ce Ait en vain. Ptusku* barques qui se trouvaient dans le port fë* gnèrent à la hâte. Une sommation menaça* adressée à la consigne n'eut d'antre efet qu , d'amener le douanier à abaisser le drapes tricolore, qui Ait mis en pièces. Le tocsin smnait à l'église de Saint-Laurent, et déjà le drapeau de la légitimité flottait sur le clocher. Pendant ce temps , la foule grossissait , sais elle se composait surtout de femmes. Sur prèsque tous les visages on ne lisait que la curâsite, l'indifférence ou le soupçon. « Cest m » mouvement ordonné par la police, » murmuraient quelques voix. Les conjurés commençaient à se décourager. Après avoir feit quelques pas sur le port, ils prirent le parti de remonter le quartier Saint-Jean. Les portes, les fenêtres , se fermaient de toutes parts sir leur passage, et les personnes même qui te encourageaient par leurs cris s'abstenaient à les suivre. Ils comprirent alors que le moevt» ment étaient manqué et résolurent de se disperser. Mais en ce moment la tète du rassemblement parut vis-à-vis du palais de justice. Un peloton du 13e de ligne y était de gvdt, sous les ordres du sous-lieutenant Cbazal. W officier aperçoit une petite troupe arrivant es désordre et, au premier rang, un jeune beone qui agitait un mouchoir au bout d'un sarraesL 11 ordonne à ses soldats de se former, se porte lui-même en avant , et tandis que le rassen- i blement se dispersait, on arrêtait MM. de Catdolle, de Bermond et de Lachau , qui s'étaM trouvés séparés de leurs compagnons. A i» heure, un billet fat remis à la duchesse fc Berri, dans sa retraite : il ne contenait que en

avertissement laconique : < Le mouvement a » manqué, il faut sortir de France. »

La duchesse de Berri fut attristée» mais non pas abattue. Elle voulait d'abord gagner l'Espagne pour se rendre de là en Vendée. On lui représenta que la tempête grondait encore; qu'aucune barque ne pouvait en un pareil moment se risquer sur les flots; que, d'ail* leurs, réveil ayant été donné, le rivage était couvert de douaniers attentifs» Elle résolut alors de parvenir dans la Vendée en traversant la France, et rien ne fut capable d'ébranler sur ce point sa résolution. A Massa , elle avait eu un songe dans lequel le duc de Berri lui était apparu et lui avait dit : c J'approuve vos » projets; mais vous ne réussirez pas dans le » Midi; vous n'aurez de succès qu'en Yen* » dée. » Ce songe avait produit sur elle une impression profonde, que les derniers événements n'étaient pas de nature à affaiblir. Elle quitta donc son asile, s'égara dans les bois, fut obligée de passer la nuit dans une misérable butte dont il fallut enfoncer la porte, et alla enfin 6e réfugier chez un républicain auquel elle se présenta en disant : c Je suis la du* » chesse de Berri. » Le républicain offrit une hospitalité discrète et généreuse à cette mère fugitive d'un prétendant. Le 2 mai , à cinq heures du soir, elle entrait dans le château de M. de Bonrecueil, un de ses partisans les plus zélés, et, dans la soirée du 4, elle -était en route pour l'Ouest avec MM. de Mesnard , de Villeneuve et de Lorges, dans une calèche attelée de chevaux de poste. Elle avait laissé pour adieux à ses amis ces trois mots : « Mes- » sieurs, en Vendée 1 »

Cependant, le 3 mai, dans la soirée, les passagers du Carlo-Alberto aperçurent à l'h(K rizon une longue colonne de fumée. Bientôt ils virent paraître un bateau à vapeur, le Sphinx, qui s'avançait rapidement. Une de ses embarcations se détacha, et deux officiers montèrent à bord du Carlo- Alberto. MM. de Saint-Priest , Adolphe de Bourmont, de Kergorlay fils, Sala, et MUe Lebeschu, étaient à table sur le pont. Ils firent bonne contenance pendant que l'un des deux officiers examinait les papiers de bord. Mais sur l'objet d'une visite semblable, toute illusion était évidemment

interdite. Le Sphinx remorqua le Carlo-Alberto jusqu'à Toulon. En quelques instants, le bruit courut dans toute la ville que la duchesse de Berri était prise. N'osant pas se rendre sur le Carlo-Alberto pour s'en assurer, l'amiral Rosamel y envoya le lieutenant Sarlat. Celui-ci demanda donc à être introduit auprès de la dame qui était à bord. A l'aspect de MUe Lebeschu, qui avait pris le nom de Bosa Staglieno, M. Sarlat ne put se défendre d'un certain trouble ; ce fut à peine s'il prit le temps de la considérer avec attention , et il se retira convaincu que la duchesse de Berri était à bord du Carlo- Alberto. La nouvelle en fut immédiatement transmise à Paris par le télégraphe, et le Carlo- Alberto fut dirigé sur Ajaccio. Il y resta jusqu'au 8 mai, sous le coup de la surveillance la plus active. Le 8, quatre des passagers suspects furent transférés à bord du Nageur, et conduits à Marseille , où on les plaça sous mandat de dépôt après les avoir interrogés. Quant à la fausse duchesse de Berri, on se disposait à lui faire prendre, sur la Bèllone, la route d'Holy-Bood, lorsqu'un aide de camp du roi, M. d'Houdetot, qui était accouru de Toulon pour voir la princesse, découvrit l'erreur et sauva ainsi le gouvernement du ridicule d'une mystification complète.

Mais déjà l'erreur propagée par le télégraphe avait porté ses fruits ; et tandis qu'à Paris on s'occupait exclusivement de la dame voilée du Carlo-Alberto, tandis qu'on y discutait avec une vivacité sans égale la question de- savoir si on ferait peser sur la duchesse de Berri, factieuse et prisonnière, le niveau de l'égalité , la princesse traversait la France en chaise de poste , passant inaperçue au milieu des gendarmes , présentant ici M. de Lorges comme son mari, le faisant passer ailleurs pour son domestique , et s'amusant de toutes ces ruses, de tous ces périls.

C'est ainsi qu'elle arriva au château de Plassac, près de Saintes, et là fut rédigé l'ordre qui fixait au 94 mai la prise d'armes.

Un avocat de Nantes, M. Guibourg, partit

porteur de cet ordre , et la duchesse de Berri

ne tarda pas à le suivre. Le 17 mai, à neuf

heures du matin, elle arrivait au château de la

I Preuille, près de Montaigu. Une substitution

semblable à celle qui avait eu lieu à Massa trompa le postillon, qui partit pour Nantes sans savoir qu'il laissait derrière lui la guerre civile.

Quelques jours après , la duchesse de Berri montait en croupe de H. de la Roche Saint- André, et suivie de M. de Mesnard, elle se rendait aux Mesliers , métairie qui allait lui servir d'asile. Elle avait revêtu le costume des jeunes paysans de la Vendée, une perruque noire cachait ses cheveux blonds, et elle avait nom Petit Pierre. Heureuse si la fortune ne l'eût condamnée qu'aux privations et aux accidents d'un pèlerinage dont la singularité même charmait son cœur !

Mais de graves soucis l'attendaient. Car tous les chefs vendéens ne partageaient pas l'ardeur dont se sentaient animés MM. de Charette, de Bord igné, de Pontfarcy, de la Roche-Macé, Gaullier, de Tilly, Clinchamp. A côté de ceux qui croyaient tout possible à leur enthousiasme et à leur audace, il y avait ceux qui jugeaient la Vendée incapable de prendre avec succès l'initiative de la révolte. Ces derniers étaient soutenus par les comités de Paris et avaient pour principaux représentants dans l'Ouest, MM. de Goulaine, de la Roche Saint-André, de Goyon, de Tinguy.

Le soir du 24 mai, la duchesse de Berri eut, aux Mesliers, avec ces chefs qu'elle avait mandés auprès d'elle , un entretien dont elle devait conserver longtemps l'impression. En présence de M. de la Roche Saint-André , qui gardait le silence, pour ne pas rendre amère à la duchesse de Berri l'hospitalité qu'il lui offrait, MM. de Goulaine, de Goyon et de Tinguy rappelèrent que, d'après les engagements pris à la Fétellière, la Vendée ne devait prendre les armes qu'en cas d'invasion étrangère, de république proclamée, ou d'insurrection dans le Midi. Aucune de ces conditions ne s'étant réalisée, ajoutèrent-ils, le découragement a germé dans les esprits , et les paysans ne se lèveront pas. A cette déclaration inattendue, la duchesse de Berri laissa éclater tout son trouble, elle exposa les divers motifs qu'elle avait de compter sur le dévouement actif de la Vendée, et combattit d'une voix émue des opinions qui lui défendaient l'espé-

rance. Mais les trois chefs vendéens se montrèrent inébranlables, c Eh bien! s*écria-t-€Ue, » je vous demande une déclaration écrite. » Us la promirent , et tinrent parole.

Voici ce qui se passait pendant ee tenps parmi les légitimistes de Paris. Une latte sourde et obstinée y existait entre le parti di mouvement et celui de la résistance. La coespiration ourdie au sein du premier avais survécu à l'échec de la rue des Prouvaires, qà en fut la révélation, non le dénoûment. Depro la nuit du 2 février, les conspirateurs avait* mis plus de discrétion dans leurs démarches, plus de réserve dans le choix de leurs auxiliaires. Essayant l'application d'un plan mforme, ils avaient partagé leurs adhérents i Paris, en cinq grandes divisions, dont h cinquième se composait principalement do gardes forestiers du département. Une sixtène division avait son centre à Versailles et comprenait un assez grand nombre de Suisses de la garde. Mais l'organisation était loin <fétrt régulière; les sommes d'argent distribues avaient provoqué des mécontentements égoïstes, ou fait naitre des exigences jalouses, arc lesquelles on ne pouvait se dispenser d'entre en compromis ; les sacrifices pécuniaires devenaient de jour en jour plus considérables et dt jour en jour plus insuffisants; bien que la police lût très-mal informée, il ne lui avait Au que quelques arrestations faites au hasanl. I pour troubler la direction du complot; eab, J et c'était là pour les conspirateurs un obsttffc à peu près invincible, l'idée d'un mouvant* hardi était improuvée et combattue par te personnages les plus notables du parti. Le membres du gouvernement provisoire n'apssaient pas , n'en ayant ni la faculté , ni le désir; car le seul qui, parmi eux, fat mai d'un zèle impatient, avait été arrêté, et s» successeur était un ancien ministre de la restauration , homme modéré , quoique plan de dévouement. Et à ceux qui condamna** toute tentative insurrectionnelle par sagesse et prévoyance, se joignaient ceux que possédait la peur ou que l'égoïsme conseillait De B. l'avortement d'une insurrection préparée pair le 9 avril. Toutes les mesures étaient prises, les ordres donnés, lorsque, la veille de Tetf-

cation, le mouvement avait été soudain arrêté par un contre-ordre. Une seule brigade , à laquelle ce contre-ordre n'était point parvenu , et qui se composait de trente-cinq hommes, se trouvait réunie le 9 avril au point désigné. Louis-Philippe passa au milieu d'elle, en voiture, sans escorte, et ne se doutant guère que la mort était à dix pas de lui.

C'était au plus fort des embarras et des tiraillements de cette situation indécise, que les légitimistes de Paris avaient reçu la nouvelle de l'arrivée de Marie-Caroline en Vendée. Aussitôt les Chateaubriand, les Fitz-James, les Bellune, les Hyde de Neuville, les Pastoret, prirent l'alarme, et M. Berryer fut député par eux à la princesse pour la détourner de son dessein.

Conduit secrètement aux Mesliers, il trouva la mère de celui qu'il appelait son roi , dans une chambre triste et dépouillée. Enveloppée d'un châle écossais, la duchesse de Berri était couchée sur un lit de pauvre apparence. Près d'elle était une table couverte de papiers et supportant deux paires de pistolets. Là, en présence de MM. de Charette et de Mesnard , M. Berryer supplia la princesse de quitter la Vendée, et, pour l'y décider, il employa toutes les ressources de son éloquente parole. Mais céder la victoire avant le combat; s'enfuir obscurément d'un pays où semblaient l'avoir appelée les ombres de Cathelineau , de Bonchamps, de d'Elbée, de Lescure ; abandonner, sans même avoir essayé de la fortune, ceux qui s'étaient compromis pour la querelle de son fils; souffrir enfin que l'Europe mit en doute si la légitimité avait succombé à force de peur ou à force d'impuissance... la duchesse de Berri ne s'y pouvait résoudre, et quelques mots violents échappés à son dépit, le feu de son regard, l'altération de ses traits, montraient

(I) Le fait dont il s'agit ici, et qui repose sur le double témoignage de MM. Gouloineet de la Roche Saint-André, a élé consigné dans an ouvrage de M. Johanct, intitulé la Vendée à troiê époque*. Voici ce que nous lisons a ce sujet dans une brochure publiée par M. de Cbaretle en réponse au livre de M. Johanct : « Je ne dis pas que M. de la Roche » Saint-André n'ait remis à son Altesse Royale one lettre tim- » brée de Toulon; mais je nie positivement qu'elle* fût fausse, » et qu'elle portât avee elle le caractère de gravité que nos » antagonistes, pour ne pas dire nos accusateurs publies, • ventent lui donner. H est fort possible qoe Madame ait

assez combien la prudence coûtait à sa nature passionnée. Elle céda pourtant, après une résistance très-animée, très-opiniâtre, et il fut convenu qu'elle sortirait de France, à l'aide d'un passe-port que M. Berryer mettait à sa disposition.

Mais, le lendemain, M. de la Roche Saint- André lui ayant apporté une lettre cachetée de cire rouge , timbrée de Toulon , et à l'adresse de Bernard, nom qu'elle portait dans le Midi : t Oh mon Dieu ! s'écria-t-elle en y » jetant les yeux, tout le Midi est en feu ! Non, > non, je ne partirai pas! » Était-ce une ruse de sa part? Était-ce une fausse nouvelle que certains partisans du mouvement lui faisaient parvenir pour la retenir en Vendée (1)? Quoi qu'il en soit, elle écrivit sur-le-champ à M. Berryer que sa résolution de la veille était changée, et elle se hâta d'adresser au baron de Charette une lettre qui se terminait par ces mots : c Mon cher ami , ne donnez pas votre » démission, puisque Petit Pierre ne donne * pas la sienne. »

Mais, par une fatalité qu'expliquent suffisamment les divisions du parti royaliste, le maréchal Bourmont, arrivé à Nantes le i 9 mai, avait jugé intempestive la prise d'armes ordonnée par la duchesse de Berri, et un contreordre venait d'être expédié aux différents chefs. Il est vrai que, dans une entrevue subséquente du maréchal et de la princesse, la prise d'armes fut de nouveau ordonnée, et fixée à la nuit du S au 4 juin. Vain retour! le contre-ordre avait tout désorganisé; il avait porté parmi les insurgés l'incertitude , la défiance , le découragement , la confusion. Ceux qui n'eurent pas le temps de le recevoir commencèrent leur mouvement et furent écrasés, n'étant pas appuyés par ceux qui l'avaient reçu. Dans les départements de la Sarthe, de

■ reçu, pendant notre absence, une lettre de Toulon; ses » amis loi écrivaient souvent, et lui laissaient l'espérance » d'une insurrection très -prochaine; mais aucun n'avait • mission de lui annoncer que les provinces méridionales » fussent en feu. Non, monsieur, la détermination prise par » Madame de rester en Vendée ne peut être due au contenu » de cette dépêche : autrement, elle eût pris soin d'en infor- » mer tous ses amis. » '

{Queiquet noie eut Us événement* de la Vendée en 18351, par le baron de Charette, p. 56.)

la Mayenne, d'Ile-et-Vilaine, quelques désarmements furent opérés et n'aboutirent qu'à des arrestations. A Cbemiré-le-Gaudin, à Chanay, à la Gravelle, à la Faudinière, les chouans et les soldats en vinrent aux mains avec un courage égal, avec des succès divers; mais chacun de ces engagements partiels ne servait qu'à épuiser l'insurrection. Informé d'ailleurs de la présence de la duchesse de Berri en Vendée, par le rapport d'un officier que le fils de M. de Coislin avait mis dans la confidence, croyant le gagner, le général Solignac concentrait toutes ses forces. Une visite faite par le général De rmoû court au château de la Chaslière porta le dernier coup au parti royaliste. Un grenadier ayant trouvé dans un cellier une bouteille remplie de papiers , ces papiers furent examinés : ils contenaient le plan de la conspiration. Pour comble de malheur, quand la duchesse de Berri apprit cet événement, il n'était plus temps de révoquer efficacement le second ordre qui appelait les Vendéens à l'insurrection. On devine les suites. Les rassemblements qui se formèrent étaient incomplets : on les dispersa. Les insurgés qui se levèrent en armes n'étaient pas assez nombreux : leurs efforts furent perdus. A Riaillé, M. de la Roche-Macé , à la tête de sa division , exécuta une brillante charge à la baïonnette ; mais il ne put tenir la campagne. Au combat du Chêne, les royalistes, sous les ordres de M. de Charette, se battirent bravement, mais ils durent céder au nombre, et ils eurent à pleurer, entre autres victimes de ces luttes funestes, MM. d'Hanache, de Trégomain et de Bonrecueil. Ce dernier avait eu la jambe traversée d'une balle; après s'être traîné sanglant de porte en porte, dans un village où l'hospitalité fut partout refusée à son agonie, il tomba aux mains des soldats, et mourut entouré de visages ennemis.

Parmi les faits d'armes qui eurent lieu dans cette triste période des guerres de parti, le siège soutenu au château de la Pénissière mérite qu'on le signale. Là , quarante-cinq Vendéens soutinrent les attaques d'une troupe nombreuse avec tant de constance et de vigueur, qu'il fallut recourir contre eux à l'incendie. Or, la flamme était sur leurs têtes , la

flamme était sous leurs pieds, qu'ils cofife taient encore au son de deux clairons g a cri de Vive Henri VI Six d'entre eux seuleM furent tués, les autres firent retraite en se* fendant et ne laissèrent aux assiégeants qi des ruines fumantes et des morts.

Mais la guerre civile ne se prolonge pi» dans un pays sans y exalter les pasaoBsjnqu'à la fureur. De lamentables excès (m commis par les chouans, d'une part, et A l'autre, par les agents de l'autorité. Le ils si célèbre Cathelineau fut tué à bout portas! pr un officier, au moment où, découvert dus ut cachette avec deux de ses amis, MM. Mon* et de Civrac, il se présentait en criant : « Nos » sommes désarmés, ne tirez pas. > Tn* teau appartenant à M. de la Roberie, fotevahi, dévasté; on massacra le fermier et a femme ; et une fille de M. de la Roberie, igtt de seize ans, fut tuée d'un coup de fasil. Snpris par des gardes nationaux, M. Charkstb Bascher avait, été grièvement blessé dass a fuite, et on le conduisait prisonnier à Aig^ feuille; mais comme il perdait beaucoup fc sang et ne pouvait marcher assez vite, on Ir fusilla sur la route, sans lui accorder le qui* d'heure qu'il implorait pour recommander s» âme à Dieu.

Quant à la duchesse de Berri, elle v* quitté sa retraite des Mesliers , et elle M d'asile en asile, tantôt s'égarant dans les toê pendant la nuit, tantôt traversant des a»»* sur les épaules de son guide, ou bien pssan plusieurs heures de mortelle attente du» m fossé couvert de broussailles, pendant que I* soldats lancés à sa poursuite erraient foriflB dans les environs. Éviter longtemps les dagers de cette vie errante était évident impossible. Chaque jour d'importantes arrestations venaient consterner les MigitiniW' les têtes les plus hautes du parti n'étaient p«s à l'abri des coups d'un gouvernement qui «* tout l'orgueil de la force. Après avoir d&fo* en état de siège les arrondissements de la» I Château-Gontier et Vitré, ce gouvernent par une mesure aussi arbitraire que rt** venait de mettre en état de siège qn*** partements, ceux de Maine-et-Loire»* Vennée, de la Loire-Inférieure eJ des fe*

Sèvres. Et en même temps, comme pour montrer aux légitimistes que la dynastie qu'ils attaquaient ne manquerait pas d'appui au dehors, le Moniteur annonçait l'entrevue du roi des Français et du roi des Belges àCompiègne, et le mariage prochain de la princesse Louise d'Orléans avec Léopold. Le moment était donc venu pour la ducbesse de Berri de ne plus songer qu'à sauver ses jours ou sa liberté. Nantes était hostile à sa cause : il était peu probable que le gouvernement pensât à diriger de ce côté sa surveillance. Ce fut ce motif qui poussa la princesse à choisir la ville de Nantes pour refuge. Elle y entra vêtue en paysanne» et accompagnée de MUe Eulalie de Kersabiec, que protégeait un déguisement semblable. Plus tard, nous la retrouverons dans l'asile où un misérable devait la livrer à ses ennemis.

Ainsi fut étouffé le soulèvement de l'Ouest. Coïncidant avec une insurrection républicaine, nul doute qu'il n'eût mis la dynastie d'Orléans à deux doigts de sa perte, s'il y avait eu accord entre les chefs. Hais, dans ce cas, que serait-il arrivé? Le parti légitimiste aurait-il profité de la victoire? Pour faire revivre l'aristocratie, une aristocratie ayant son symbole dans la royauté et ses bases dans une constitution nouvelle de la propriété territoriale; pour substituer le système de l'élection indirecte à celui de l'élection directe et les états généraux aux modernes assemblées ; pour détruire, au profit des grandes influences locales, la centralisation politique fondée par la convention et la centralisation administrative établie par l'empire, aurait-il donc suffi que la mère du duc de Bordeaux se présentit tenant d'une main un drapeau blanc, et de l'autre les ordonnances préparées à Massa, ordonnances

qui, ramenant la France à 1788, tendaient à supprimer dans notre histoire quarante ans de révolutions et de combats? Et sur quelles forces se serait appuyée cette restauration, un moment victorieuse? Sur les intérêts matériels? ils constituaient la puissance de la bourgeoisie par qui la légitimité s'était vue renversée. Sur les passions guerrières? dans un pays où la république et Napoléon avaient passé , la guerre n'était phis possible qu'avec le drapeau tricolore. Les légitimistes armés n'auraient donc pu arriver, même par le suc* ces, qu'aux satisfactions d'une revanche éphémère : ils auraient préparé leur troisième défaite. Eussent-ils voulu transiger avec les passions et les idées de la révolution, on peut mettre en doute s'ils en auraient eu la faculté. Il est bien vrai que les jeunes gens du parti , n'ayant point pris part à l'émigration , étaient prêts à en secouer les préjugés; mais ces jeunes gens, que leur âge éloignait des affaires, l'auraient-ils emporté sur les hommes mûrs et les vieillards? Les souvenirs de l'émigration étaient-ils à ce point condamnés par le gros du parti, que leur influence n'eût point pesé sur les commencements d'un règne? Dans tous les cas, les partisans de Henri V ne pouvaient réussir qu'à force de dévouement et d'enthousiasme. Or, la duchesse de Berri, si prodigue de son courage , ne fut pas sans doute longtemps à comprendre que, chez une nation conquise par la passion du repos et le génie du calcul , le temps était passé des entraînements chevaleresques, des folies qui réussissent, et des entreprises dont on recherche moins le profit que l'éclat. Acceptée et voulue comme garantie de certains intérêts continuellement en émoi , la monarchie n'existait plus en France ni comme principe, ni comme symbole.

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