AM"' VERNE, CHARNIER
« y II à la mairie de Faise le 29 Jvril 1834, pour légalisa' « iion des signatures cy-dessus an nombre de deux. « Le Maire de Vaise,
« ERHARD, adjoint. »
« Nous soussignés tous habitants de la commune de Vaise, atestons « pour rendre hommage a la vérité que le nommé Joseph Nandry pro- « fession de voiturier demeurant à Vaise, route du Bourbonnais maison « de Guillaume Laroche aubergiste, a élé le 12 avril 1834, arraché de € son domicile où il était paisible et d'une manière innofensive, par des € soldats du 28^6 régiment de ligne; qui l'ont arrachés des bras de sa « femme et qu'ils l'ont fusillé a la porte d'alée de son domicile qu'il n'a « pu rien faire entendre pour sa justification et qu'il laisse un enfant « de deux ans et une veuve sans ressource, que l'on lui a cassé et dé- € valise son linge et son ménage en foi de quoi nous avons signé le ■ présent pour servir au besoin. Vaise le 28 avril 183Î.
« Femme larocqe, benoît noel, martin, simonacd, barcel. « Vu à la mairie de Vaise le 28 Avril 1834, pour légalisa- « tioa des signatures cy-dessus au nombre de cinq. « Le Maire ,
« ERHARD, adjoint. »
« Nous soussigné attestons que le nommé Pierre Vairon-Lacroix âgé « de 27 ans demeurant a Vaise maison Magni rue Projeté n" 7. a été « arraché de son domicile ou il élait pa sible et iuofensif par des c soldatsde diferent régiment pour être fusillé, sans qu'il lui tut possible
commissaires furent nommés, et à l'appui des réclamations qu ils devaient soumettre au gouvernement, on rédigea une note dont les lignes suivantes feront
« de faire entendre la moindre explication qui auroit été sincère et oa « ne peut plus justificative en foi de quoi nous avons signe le présent. . Vaise le 27 avril 1835.
« AM"" VERIfE, PLANCOE, J. PÉLCGAUD, DDPEREY.
« Fu à la mairie de Faise le 29 Jvril 1834, powr légalisa- « lion des signatures cy-dessus, au nombre de quatre. a Le Maire de Vaise, « RossiooL fils, adjoint. »
Les circonstances du meurtre constaté dans le certificat qui précède furent atroces jusqu'à riuvraiscmhlance. Quand les soldats se i)i('scntèrent chez Veyron, il leur déclara (|u"il était militaire, les fit mettre à table, but et manjîea avec eux. Ceux-ci n'eu voulurent pas moins le conduire à leur otïicier , et c'est en arrivant, au moment où il dépliait sa feuille de congé, qu'il fut mis à mort. "
Nous l'avons là, sous nos yeux, cette feuille de congé, toute tachée du sang de la victime!
Voici, pour compléter cette lugubre série de pièces justificatives, la pétition qui fut adressée au roi, par le pcre de l'infortuné Lauvergnat :
« Sire, le règne de la justice est celui des grands rois! Elu de la « nation, roi des barricades ! Je demande justice au nom de mon malheu- « reux t^.ls, je la demande au nom de cent personnes, victimes comme lui « de la plus crimirtelle atrocité.
« Le samedi, 12 avril, de midi à une heure, mon fils prit quelqu'argent ; « il se disposait à rejoindre sa mère et mon fils aîné, qui étaient partis « pour le vilLige d'Ecally; il est arrêté par des voisins et amis, qui lui « demandent où il va ; il entre pour un instant chez les sieurs Véron et « Nérard, rue Projetée, n" 7, où se trouvait un autre ami, le sieur « Prost : ces messieurs étaient avec leurs é|>ouses. Pendant ce temps , « les troupes entrent à Vaise ; elles sont bientôt maitiesses de toutes les « issues de la commuue; alors les soldats du 28*^ de ligne, du 15*^ léger « et des sapeurs du génie enfoncent les portes, pénètrent dans les « maisons non fermées.
« Mon fils, Véron et Prcst, sont percés de plusieurs coups de baïon- « nettes; ils reçoivent des coups de feu, ils expirent dans les corridors « et au bas de l'escalier. Le sieur Nérard seul est sauvé comme par « miracle; au même instant une infinité d'autres personnes inoffensives « périssent dans le voisinage. Le sieur Coquet, maître serrurier, demeu- « raut route Tarare, n" 7, est frappé de mort chez lui avec la dame « Saunier : c'était un vieillard de 62 ans.
« Signé Lauvergnat, fabricant de couverture». Vaise, faubourg de « Lyon, le 12 mai 1834. »
connaître l'esprit : « Le gouvernement ne voudra « pas que le triomphe de Torde coûte des larmes « et des regrets. Il sait que le temps , qui efface in- « sensiblement la douleur que causent les pertes a personnelles les plus chères , est impuissant à faire « oublier les perles de fortune , les dévastations ma- « térielles. » Voilà ce qu'était devenue la classe la plus importante de la société , sur une terre de chevaliers et de poètes!
Du reste, il était constaté, dans la note, que la garde nationale, à Lyon, se trouvant dissoute, la ville avait été placée, pour sa défense, sous une juridiction purement militaire; que l'isolement des citoyens y avait été complet, et la circulation rigoureusement interdite; qu'il avait été défendu, sous peine de mort, aux habitants, d'entr'ouvrir leurs portes ou leurs fenêtres: qu'en un mot, la garnison avait suppléé à sa force numérique par la dévastation et l'incendie.
Pendant que le mouvement de Lyon s'éteignait, une insurrection militaire se préparait à Lunéville. Enlever les trois régiments de cuirassiers en garnison dans cette ville, courir le sabre à la main sur Nancy et sur Metz, y soulever le peuple au cri de vive la république! et pousser droit à Paris en faisant rouler devant soi le flot sans cesse grossissant des populations et des troupes révoltées, tel était le dessein qu'avaient formé les sous-officiers Thomas, Bernard, Tricotel, de Régnier, Lapotaire, Birth, Caillé, Stiller, tous hommes de résolution et de courage. Le >I2 avril (4854), jour où la guerre civile brûlait à Lyon ses dernières amorces, tout était disposé, à Luné-
ville, pour l'exécution du complot. Les sous-ofïiciers correspondaient avec Epinal; ils avaient des intelligences dans Nancy; le comité des Droits deVIIomme était prévenu de leurs projets j et Thomas avait usé avec succès de l'influence que lui assurait sur les soldats l'étendue et la fermeté de son esprit, enflammant les uns de sa colère, ouvrant aux autres la perspective d'un avenir plein d'éclat, semant autour de lui l'enthousiasme républicain , parlant à tous enfin de patrie, de gloire et de liberté. Mais il était diflicile que rien ne transpirât d'un pareil secret, et il paraît que , depuis quelque temps , la trace du complot était suivie. Le ^ 5, Guary, ex-maréchal-deslogis au 7^ de dragons, est inopinément arrêté à Épinal. Des révélations importantes lui sont arrachées. L'autorité militaire, à Lunéville, en reçoit avis, et Thomas se voit mandé chez le général Gusler. On connaissait sa fermeté, son ascendant sur ses camarades, et l'on doutait de la fidélité des régiments. On se contenta donc d'adresser à celui qu'on aurait pu faire arrêter comme conspirateur, des représentations dont on eut soin d'adoucir la sévérité. Thomas répondit sans faiblesse, sans imprudence. Mais son parti était pris. Convaincu sans doute que tant de ménagements cachaient un piège, et qu'on n'attendait, pour sévir, qu'une occasion moins défavorable, il résolut de précipiter le dénoûment. Le ^ G au matin , le National et la Tribune ayant apporté à Lunéville la nouvelle erronée que la garnison de Béfort venait de proclamer la république, Thomas, Bernard et Tricotel se réunissent. On décide qu'il faut agir; et Tricotel, en tenue de
casque et sabre, part sur-le-champ pour Nancy, où Stillcr, son camarade, doit le mettre en rapport avec un des principaux chefs du parti républicain. Aussitôt, un mouvement inaccoutumé agite les quartiers des trois régiments; le bruit se répand qu'on va se diriger sur Paris. Avertis de se tenir prêts à monter à cheval, les soldats font leurs porte-manteaux, placent les selles sur les lits, s'approvisionnent d'eau-de-vie et achètent des pierres à feu. Déjà les conspirateurs ne se cachent plus de leur dessein. Rencontrant un cuirassier occupé à nettoyer la poignée de son sabre : « x\licux vaut, lui dit de Régnier, fi en aiguiser la lame. » En même temps, parles soins de Tliomas et de Bernard, tous les sous-officiers ont été invités à se rendre au Champ-de-Mars, après l'appel. A huit heures dusoir, maréchaux-des-logischefs, maréchaux-des-logis, fourriers, s'acheminaient mystérieusement vers le rendez-vous convenu , marchant dans les rues par groupes de trois ou quatre. Bientôt, dans une grande carrière de sable située à l'extrémité du Champ-de-Mars, ils se trouvèrent réunis au nombre d'environ quatrevingts. Thomas les fit ranger par régiments, et prenant la parole, il leur exposa les motifs du complot , le plan qu'il fallait suivre, les ressources dont on disposait, les chances de succès, la nécessité d'agir avec audace et promptitude. Vivement soutenue par Bernard, cette allocution excite dans l'assemblée un sombre enthousiasme. Le 40^ régiment paraissant hésiter : « Nous mettrons le feu au quartier du 4 O*^,» crie une voix. Le sort en est jeté. On se sépare en disant : A minuit !
Mais quelle est la surprise des sous-officiers, lorsqii'en rentrant dans leurs quartiers, ils aperçoivent les officiers en armes et des piquets qui, de toutes parts, se rassemblent, commandes par des capitaines. Plus de doute : on est trahi. Un traître, en effet, était allé raconter au général Gusler la scène du Champ-de-Mars, et les sous-officiers venaient d'ctre devancés. Plusieurs furent arrêtés et dirigés sur Nancy avec escorte de gendarmerie. Au moment » où ils passaient devant le quartier du 4^ régiment : « A cheval, s'écria le maréchal-des-logis Lapotaire. « Laisserons-nous enlever nos camarades ? » Mais Toccasion était perdue, perdue sans retour. Cinquante cuirassiers qui avaient pris la route de Nancy pour délivrer Bernard, se laissèrent ramener à Lunéville, et Tinsurrection y fut de la sorte étouffée dans son berceau.
Nous passerons rapidement sur les agitations qui, dans diverses parties de la France, furent comme le contre-coup de la secousse immense imprimée au peuple de Lyon. Elles ne servirent qu'à montrer combien était encore incomplète l'organisation du parti républicain, et jusqu'à quel point le gouvernement l'avait gagné de vitesse. Des promenades menaçantes, des clameurs, des attroupements tumultueux , des sentinelles désarmées , de fiiusses nouvelles répandues, c'est à cela que se réduisirent les troubles de Saint-Etienne, de Grenoble, de Clermont-Ferrand , de Vienne, de Châlons-sur- Saône, de Marseille. Dans le département des Pyrénées-Orientales , un soulèvement terrible fut à la veille d'éclater et aurait éclaté certainement si la
tempête qui grondait partout s'était moins promptement dissipée. Il y eut aussi quelque chose de fort alarmant pour le pouvoir dans l'attitude d'Arbois. Maîtres de la ville, les républicains se disposaient déjà à en défendre vigoureusement les approches, et leur résistance aurait eu des suites redoutables, pour peu qu'elle eiit été soutenue. Il n'en fut rien, et le mouvement tomba de lui-même.
Il est temps de dire quelle était, au milieu de cet ébranlement universel, la situation de Paris. Suivant une vieille et déplorable habitude de mauvaise foi, chaque parti avait donné aux événements de Lyon, avant qu'on en connût l'issue, la couleur de ses espérances ou de ses craintes ; et, tandis que les ennemis du pouvoir exagéraient la gravité du péril pour encourager les esprits à la révolte, le Moniteur, renchérissant sur les plus grossiers mensonges , osait, dans son numéro du ^12, publier ce qui suit : « A quatre heures , mercredi » ( mercredi , c'était le 9), «l'action était finie. Quelques coups « de fusil retentissaient çà et là dans les petites « rues du centre de la ville. Les troupes étaient au « repos. »
Mais ce jour-là, ^2 avril (1854), M. Thiers courut démentir à la tribune les triomphantes assertions delà feuille officielle, et, soit imprudence, soit calcul, il s'écria que le lieutenant-général Aymar occupait à Lyon une position inexpugnable, ce qui supposait que l'insurrection avait l'offensive. Si le mot fut dit pour épouvanter la classe bourgeoise et l'associer par la peur aux mesures sinistres qu'on ^éditait, il eut un succès incontestable. Jamais as-
semblée n'avait éprouvé un tel saisissement. Les efforts mêmes de M. Thierspour atténuer l'impression produite, ne firent, selon Fusage, que la rendre plus profonde. On s'interrogeait du regard; on échangeait de mutuelles angoisses : c'était Catilina aux portes de Rome.
Bientôt le mot fatal vole au dehors de bouche en bouche, et quelques membres du comité des Droits de l'Homme apprennent de M. Marchais le résultat de la séance. L'hésitation leur était-elle permise? Ne s'étaient-ils pas engagés à venir en aide aux Lyonnais par une diversion énergique ? Et devaient-ils s'abstenir, alors qu'un concours inexorable de circonstances les sollicitait, les poussait à tenter la fortune des armes? Ils ne pensèrent pas qu'il fût de leur honneur de reculer. Une proclamation est rédigée à la hâte. Mais en supprimant avec violence la Tribune, M. Thiers venait d'anéantir le moniteur de l'insurrection ; un arrêté brutal dépouillait de son brevet d'imprimeur M. Mie, déjà éprouvé par de courageux sacrifices à la cause républicaine ; M. Marrast était forcé de se soustraire à un mandat d'arrêt lancé contre lui , et, dans Paris, pas un imprimeur qui ne fût glacé d'effroi. Il fallut porter la proclamation au National ; et elle y eût paru le lendemain, si Armand Carrel eût moins écouté les défiances qu'avaient toujours nourries son âme aussi incertaine qu'héroïque. De sorte qu'on touchait à une crise, et la pensée insurrectionnelle manquait d'organe dans un pays où il n'est donné qu'à la presse de déchaîner les révolutions qui réussissent !
Autre cause d'impuissance pour le parti républi-
cain : la direction de la Société des Droits de V Homme avait un caractère public, et c'était là, nous l'avons dit, un vice capital, à la veille d'un combat. Il est vrai que, dans la prévision du sort qui menaçait les chefs, on avait eu soin d'établir un comité secret ; mais son action eût-elle été mieux déterminée, son importance n'était pas suffisamment reconnue. Il arriva donc que, pour frapper l'insurrection à la tête , le gouvernement n'eut qu'à faire opérer à propos un certain nombre d'arrestations. Or, la témérité de ses ennemis servant sa politique, il atteignit presque tous ceux qu'il lui importait d'atteindre.
Cependant, l'ordre a été donné à plusieurs sectionnaires de descendre sur la place publique, d'y rester un instant dans une attitude prudente, puis de disparaître. Il ne s'agit pas, leur a-t-on dit, de commencer l'attaque ; il s'agit de répandre dans l'air une agitation qui indique quelles sont les dispositions du peuple. Cet ordre fut mal compris ou mal exécuté. Le dimanche, ^5, dans les rues Beaubour , Geoffroy-Langevin, Aubry-le-Boucher , aux Ours, Maubuée, Transnonain, Grenier-Saint-Lazare, des barricades furent construites par une poignée d'hommes exaltés, dont il paraît certain que des agents de police aiguillonnaient perfidement l'ardeur *.
Du reste, partout le bruit et l'appareil des armes, le monotone retentissement du rappel, les promenades circonspectes des patrouilles, et les cavaliers courant par la ville, porteurs de messages redoutés.
On verra plus bas, dans le procès d'avril, la preuve de cette assertioo.
Car le g-ouvernement avait cru devoir déployer toutes ses ressources ; et c'était avec une armée de près de 40,000 hommes, c'était avec le secours de la g^aiHie nationale de la banlieue convoquée, c'était avec 56 pièces de canon braquées dans différents quartiers , que les généraux Tourton , Bugeaud, Rumigny et de Lascours, se disposaient à soutenir le combat.
L'attaque commença vers sept heures du soir, et avec elle le deuil de plus d'une famille! Un officier d'état-major de la garde nationale, M. Baillot fils , portait des ordres à la mairie du 42' arrondissement, et quatre chasseurs l'accompagnaient : une balle le blessa mortellement. M. Chapuis, colonel de la 4* légion , fut atteint au bras d'une grave blessure. Des soldats, des insurgés, tombèrent pour ne plus se relever. Toutefois la lutte fut courte. A neuf heures, le feu s'éteignait, et l'on remettait au jour suivant la prise, désormais inévitable, des barricades qui coupaient encore les rues Transnonain, Beaubourg et Montmorency.
Ajouterons-nous qu'en ce moment le comité des Droits de l'Homme n'existait plus de fait; que, victimes d'une violation de domicile inattendue , la plupart des chefs expiaient déjà dans les cachots leur trop aveugle coniiance; que l'ordre du combat donné par ceux qui restaient libres ne put parvenir aux sections, les commissaires d'arrondissement qui devaient le transmettre se trouvant ou arrêtés ou dispersés? Ainsi, grâce aux malentendus, au défaut de discipline, à la suppression de la Tribune, à l'indécision du National , à l'ardeur inconsidérée
de quelques-uns, à l'audace exagérée qui en livra d'autres aux coups d'un arbitraire bien facile à prévoir, et grâce aussi à des manoeuvres de police soutenues par de vraies mesures dictatoriales, une immense force s'était évanouie en un clin-d'œil, et il était devenu impossible même de rassembler dans un commun effort les membres de cette Société des Droits de V Homme qui avait cru porter et avait en effet porté une révolution dans ses flancs!
On devine la suite. Le pouvoir vainquit aisément une armée absente du champ de bataille. Le ^4, dans la matinée , il eut la gloire de faire balayer en courant l'inutile amas de pierres qui obstruait quelques rues de la capitale. Et plut à Dieu que rien n'eût souillé l'ivresse de ce facile triomphe ! Mais non : il était dit que la maison n° 4 2 de la rue Transnonain serait le théâtre de scènes plus abominables encore que celles du faubourg de Vaise; il était dit qu'au 4 9* siècle, en plein Paris, au centre d'une ville qu'on nomme la capitale du monde civilisé, le rétablissement de l'ordre irait se perdre dans les horreurs d'une guerre de sauvages, et fournirait matière à une besogne d'assassins !
Le lecteur aura-t-il le courage de lire jusqu'au bout des détails que nous avons à peine ici la force de transcrire, nous à qui le devoir en est si rigoureusement imposé? Les faits relatifs au massacre qui eut lieu dans la rue Transnonain, le quatorze avril mil huit cent trente-quatre , ces faits ont été recueillis par M. Charles Breffort, frère d'une des victimes; ils ont été consignés dans un mémoire que M. Ledru-RoUjn a revêtu de l'autorité de son nom , et
qui n'est pas assez connu; ils ont provoqué une enquête; ils ont donné lieu à une instruction judiciaire : voici quelques pages extraites de ce dossier sanglant :
« Mme d'Adbigpiy. — A cinq heures la troupe est arrivée par la « rue de Montmorency; elle a fait un feu nourri et ^est emparé « de la barricade.
« Peu après, un autre peloton de voltigeurs est survenu par la « rue Transnonain, sapeurs en avant; ils cherchaient, mais vai- « neraent, à briser la porte de notre maison, dont la solidité est « extrême.
« C'est la ligne! s'est-on écrié dans la maison; ah! voilà nos « libérateurs, nous sommes sauvés !
« M. Guitard, mon mari et moi, nous descendons en toute hâte « pour ouvrir. Plus leste que ces deux messieurs, je me jette à « la loge de la portière, je tire le cordon, la porte s'ouvre. Les « soldats se précipitent dans l'allée, font un demi-tour à droite, « frappent mon mari et M. Guitard, au moment où ceux-ci « arrivaient à la dernière marche de l'escalier. Ils tombent sous « une grêle de balles. L'explosion est telle, que les vitres de la « loge, d'où je n'avais pas eu le temps de sortir, volent en éclats. « J'eus alors un instant de vertige; il ne me quitta que pour me « laisser voir le corps inanimé de mon mari, étendu près de celui « de M. Guitard, dont la tête était presque séparée du cou par n les nombreux coups de fusils qui l'avaient atteint. Rapides « comme la foudre, des soldats, un officier en tête, franchissent a le second étage. Une première porte pleine, à deux battants, a « cédé à leurs efforts, une porte vitrée résiste encore. Un vieillard, a se présente, qui l'ouvre : c'est M. BrefFort père. « Nous sommes, « dit-il à l'officier, des gens tranquilles, sans armes; ne nous « assassinez pas. » Ces paroles expirent sur ses lèvres; il est percé « de trois coups de baïonnette; il pousse des cris. « Gredin, dit « l'officier, si lu ne te tais pas, je te fais achever.» Annelte Besson « s'élance d'une pièce voisine pour voler à son secours. Un soldat « fait volte-face vers elle, lui plonge sa baïonnette au-dessous de « la mâchoire, et, dans cette position, lui lâche un coup de fusil a dont l'explosion lance des fragments de la têtejusqu'aux parois « du mur. Un jeune homme, Henri Larivière, la suivait. Il est « tiré de si près, lui, que le feu prend à ses vêtements, que le
« plomb pénètre jusqu'à une grande profondeur dans le poumon. « Il n'est cependant que blessé mortellement : alors un coup de « baïonnette divise transversalement la peau du front et montre « le crâne à découvert : alors aussi il est frappé en vingt places « différentes. Et déjà la pièce n'était plus qu'une marre de sang; « et M. BrefFort père, qui, malgré ses blessures, avait eu la force « de se réfugier dans une alcôve, était poursuivi par des soldats; « et Mnie Bonneville, le couvrant de son corps, les pieds dans ce « sang, les mains vers le ciel, leur criait : « Toute ma famille est « étendue à mes pieds ; il n'y a plus personne à tuer, il n'y a plus « que moi! » et cinq coups de baïonnette perçaient ses mains. Au a quatrième, les soldats qui venaient de tuer M. Lepère et « M. Robiquet disaient à leurs femmes : « Mes pauvres petites « femmes, vous êtes bien à plaindre ainsi que vos maris. Mais « nous sommes commandés, nous sommes forcés d'obéir aux « ordres, nous sommes aussi malheureux que vous. »
« AwKETE Vacué. — A dix heures et demie du soir, Louis « Breffort revint près de moi se coucher. Notre nuit fut agi- « lée. A cinq heures du matin, M. de Larivière, qui avait a passé la nuit au deuxième, chez M. BrefFort père, monta nous « souhaiter le bonjour; il nous dit qu'il avait très-mal dormi, a et qu'il avait entendu crier toute la nuit. Une voix appela « Louis d'en bas : c'était son père. M. de Larivière descendit « dire qu'il allait venir. Louis était en train de s'habiller; «j'étais à peine vêtue moi-même, quand, entendant un « grand bruit dans l'escalier, la curiosité m'attira jusqu'au « quatrième. « Où vas-tu? » me crient des soldats. Frappée de « stupeur, je ne réponds pas. « Ouvre ton châle. » J'ouvre mon « châle; on tire un coup de fusil sur moi, on me manque. « Arrête! » me crie-t-on encore, et on tire un second coup de « fusil sur moi; je pousse un cri perçant, et arrive avec peine « jusqu'à la porte de Louis. « Es-tu .blessée? me dit-il en la a fermant sur moi. — Je ne crois pas; ils m'ont tirée de si près « qu'ils ne m'auraient pas manquée; je pense qu'il n'y a pas de « balles dans leurs fusils, qu'il n'y a que de la poudre.— « Comment, pas de balles! mais ton châle en est percé en plu- « sieurs endroits. — Ah mon Dieu! ils vont nous tuer. Louis, « Louis! cachons-nous. Tiens, liens, essayons de monter sur le a toit : nous nous aiderons l'un l'autre. — Non, dit Louis, on ne « tue pas le monde comme ça ; je vais leur parler. » Déjà les « soldats frappaient dans la porte. Louis la leur ouvre. « Messieurs, « s'écrie-t-il, que voulez-vous? Ne nous tuez pas : je suis avec
« ma femme, nous venons de nous lever. Faites perquisition, « vous verrez que je ne suis point un malfaiteur. » Un soldat « l'ajuste. Louis tombe de son haut la face contre terre, il pousse o un long cri! « Ah!....» Le soldat lui donne deux ou trois a coups de crosse sur la tête, du pied le retourne sur le dos pour « s'assurer qu'il était bien mort. Je me jette sur le corps de mon « amant. « Louis, Louis! Ah! si tu m'entends!....» Un soldat K me renverse sur le carreau. Quand je me relevai, les soldats « avaient disparu. Je prêtai l'oreille : j'entendis de nouveaux « pas, on revenait dans la chambre. J'eus peur, je me fourrai « sous les matelas. « Est-ce qu'il n'y a plus personne à tuer ici? « disait une voix. Cherche donc sous les matelas. — Non, répon- « dait une autre, je viens d'examiner; il n'y en avait qu'un, tu a le sais, va, il est bien mort. »
« M""' Hc. — Dès la veille, nous avions été jusqu'à seize a personnes, hommes et femmes, dans le cabinet occupé par a M°* Bouton. Nous nous y étions retirés dès que les insurgés « menacèrent d'envahir la maison, car eux seuls nous inquié- « talent. Nous ne pensions guère avoir à redouter quelque « chose de la troupe. Nous étions absolument les uns sur les « autres. M. Bouton nous avait tant de fois parlé de ses cam- « pagnes, des dangers qu'il avait courus, que nous nous croyions
« plus en sûreté vers lui; cela était si naturel! Nous
« étions encore treize, quand les troupes cherchent à briser M la porte. A ce moment, nous n'avions plus de sang dans les « veines. Mme Godefroy était le plus près de la porte. Elle tenait « un enfant de quinze mois sur ses bras; après elle venait M. Hû, « mon mari, portant également notre enfant dans les siens. « Mme Godefroy ne voulait pas ouvrir. « Ouvrez, ouvrez, dit mon « mari, que ces messieurs voient (il présente un enfant en avant): « nous sommes, vous le voyez, avec notre famille, mes amis, « mes frères! Nous sommes ici tous pères et mères pacifiques. « J'ai un frère qui est soldat aussi sous les drapeaux en Alger. » « Mme Godefroy est poussée dans le corridor. M. Hû, frappé à n mort, tombe avec son tils sur le côté droit. L'enfant a le bras « fracassé d'une balle. Une inspiration de mère, ajouta Mme Hû, « me le fit arracher des bras de mon mari , et en me jetant en « arrière, je tombai évanouie dans un grillage placé derrière « moi. A ce moment, mon mari, déjà à terre, est frappé dans le « dos de vingt-deux coups de fusil et de baïonnette. — On peut « encore voir ses vêlements, ils sont tellement déchirés qu'ils ne « présentent plus que des lambeaux raidis par le sang. M. Thierry
« est tué; Loisillon, fils de la portière, succombe sous les coups. « Plusieurs personnes tombent blessées. Loisillon pousse un cri « d'agonie. «Ah! gredin, tu n'es pas encore fini! » disent les o soldats, lisse baissent et l'achèvent. C'est alors qu'ils aperçoivent « M. Bouton, accroupi sous une table. Comme ils n'avaient plus « de fusils chargés, ils le lardent à coups de baïonnette. Le train « était tel que je crois encore l'entendre. Ensuite, il est entré « d'autres soldats qui ont tiré sur lui. »
Hâtons-nous de dire que, parmi les soldats employés à cette œuvre sans nom, il y en eut qui, par les plus nobles inspirations de la générosité aux abois, s'étudièrent à déjouer la barbarie de leurs camarades. Quant aux égorgeurs, qu'ils aient agi par ordre, et dans Tintime conviction que d'une croisée de la maison n° ^2 on avait tiré sur eux, c'est ce qu'ont prouvé de nombreux témoignages, c'est ce qu'il serait afFreux d'être obligé de mettre en doute, c'est ce que nous voulons croire et croj'^ons profondément; mais, pour châtier une agression dont on ignore l'auteur, entasser au hasard meurtres sur meurtres, confondre dans une même immolation l'innocent et le coupable, courir sus à des femmes et à des enfants et à des vieillards, supprimer le juge au profit du bourreau, et, là où dans les guerres les plus impies on n'ose faire que des prisonniers, faire des victimes.... Ah ! je sens que l'indignation prend le dessus , et il faut s'arrêter. Temps malheureux, auquel on ne peut se reporter sans avoir à refouler avec effort l'amertume intérieure qui déborde, et dont l'historien ne saurait retracer gravement le souvenir qu'en étouffant, pour ainsi dire, à deux mains toutes les révoltas de son cœur !
Le \4 avril (4854), le carnage de la rue Transnonain fumant encore, les dignitaires du royaume allèrent féliciter le roi , et M. Guizot parut à la tribune pour insulter, de là, des ennemis abattus. Le ^ 5, M. Persil , garde-des-sceaux, présenta au vote de la Chambre des députes une loi draconnienne contre les détenteurs d'armes de guerre. Le même jour, une ordonnance, qui violait la Charte, transforma la Chambre des pairs en Cour de justice; et quatorze millions de crédits extraordinaires furent demandés pour maintenir Teffectif de Tarmée à 500,000 hommes et 63,000 chevaux. Demande étrange assurément! Un pouvoir qui se disait si fermement appuyé sur les intérêts et la volonté du peuple avait-il besoin de tant de soldats pour le contenir? Mais les ministres se pressaient démettre à profit l'étourdissement public. Affectant des terreurs que ne justifiait plus le danger, ils entouraient la royauté du mensonge de leur sollicitude, Tentretenaient dans le désir d'usurper la dictature, et lui donnaient, le cas échéant, la nation à fouler aux pieds.
L'impulsion une fois imprimée, la réaction devint furieuse , par les empressements même de la bassesse. Dans Tentraînement du succès et de leurs passions, les vainqueurs avaient résolu de liera ridée d'un vaste complot tous les mouvements enfantés par le mois d'avril. Faute immense, et qui mettait parfaitement en relief la médiocrité des hommes placés à la têle des affaires! Car, en réunissant devant la Chambre des pairs constituée en Cour de justice, pour les faire juger solennelle- IV. 20
ment, tant d'ennemis, qui, disséminés dans les divers tribunaux du royaume , pouvaient être détruits à petit bruit , on leur donnait une importance sans égale; et, des cendres de la guerre civile, remuées d'une main imprudente, on s'exposait à faire sortir des calamités nouvelles. Mais la colère conseille mal ceux qu'elle possède. On entassa donc poursuites sur poursuites, et les prisons, bientôt, regorgèrent de républicains.
Le pouvoir, toutefois, ne s'emporta pas au point d'oublier que certains ménagements lui étaient commandés par la politique. M. Voyer d'Argenson, par exemple, dut à sa haute position et à ses brillantes alliances de n'être pas impliqué dans un complot dont on rejetait la responsabilité sur un si grand nombre de ses amis. La condamnation aux frais devant être solidaire, on avait lieu de craindre qu'elle n'engloutît la fortune de M. Voyer d'Argenson. Or, il avait pour gendre M. de Lascours , pair de France, qu'on ne voulait pas frapper dans la fortune de son beau-père ! Ce fut aussi pour s'épargner l'embarras de faire descendre sur un banc d'accusés l'illustre Lafayette, qu'on s'empressa de mettre hors de cause les membres les plus compromis de V Association pour la liberté de la presse, et, entre autres, MM. André Marchais et Etienne Arago.
La mort, du reste, ne tarda pas à délivrer le pouvoir des terreurs que lui inspirait celui qui, le 51 juillet H 850, avait donné à Louis-Philippe, sur le perron de l'hôtel- de-ville, l'investiture de la royauté. Le 20 mai (1854), Lafayette rendait le
dernier sôupir. Ses moments suprêmes furent remplis d amertume; et ringmtitude dont on avait payé ses services étant devenue le poison lent de sa vieillesse, des paroles de malédiction marquèrent ses adieux à la vie. On lui fit des funérailles magnifiques par le deuil des âmes et l'abattement des visages. Le parti républicain perdait en M. de Lafayette ce qui lui eût été presque plus utile qu'un chef; il perdait un nom.
Tout réussissait, on le voit, à la dynastie d'Orléans. Il ne manquait plus aux serviteurs de cette dynastie que de savoir se modérer : ils n'en eurent pas la force. Nous avons dit avec quel empressement ils avaient profité d'une heure de triomphe pour se faire autoriser à lever, en pleine paix , une armée suffisante pour la guerre. La pensée du règne était là.
Et la bourgeoisie , puissance rivale de la royauté, la bourgeoisie applaudissait avec une ardeur imbécile , ne voyant pas qu'elle contribuait à miner sa propre domination. Moins profondément aveuglée, elle aurait compris qu'au service d'un homme, des soldats deviennent tôt ou tard des satellites ; que , si on les appelle aujourd'hui à préserver l'ordre, on les appellera demain à protéger la tyrannie; qu'il n'y a plus de liberté, plus de garanties , plus de distinction possible entre une résistance légitime et une rébellion coupable , partout où la répression frappe sans avoir le droit de raisonner; que le pouvoir parlementaire cesse d'être indépendant, lorsqu'à sa milice , qui est la garde nationale, le pouvoir exécutif substitue la sienne , qui est l'armée : qu'en
un mot, rintervention des gens de guerre dans les débats intérieurs est inconciliable avec la prépondérance politique d'une classe appuyée sur Tindus trie.