‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 115 sur 176 · LE CONVOI DK LAMARQUE · texte numérisé non relu

LE CONVOI DK LAMARQUE

est tout à coup détourné de sa route, et entraîné autour de l;i colonne Vendôme par quelques jeunes gens enthousiastes. La frayeur gagne le poste de r état-major, rangé en bataille sur la place; il rentre précipitamment, les portes de Tliôtel se ferment. « On insulte aux mânes de Lamarque ! » crient aussitôt des milliers de voix, et il faut que les soldats sortent du poste pour rendre les honneurs militaires au cercueil qui passe. Ce fut le premier épisode de cette fatale journée; et aux cris de Vive la République! poussés avec force devant l'hôtel des affaires étrangères, il fut aisé de prévoir ce qui se préparait. Le cortège avait repris sa marche le long du boulevard, dont une multitude innombrable couvrait les allées latérales, et il s'avançait à pas lents, dans une attitude sombre et formidable, lorsqu'au cercle de la rue de Grammont, le duc de Fitz-James parut, affectant une contenance altière, et le chapeau sur la tête. A cette vue, on s'indigne, on s'emporte; des sommations violentes partent du milieu de la foule émue, et le duc de Fitz-James est forcé à une prompte retraite par les pierres, qui, lancées de toutes parts, font voler en éclats les vitres de l'hôtel. Dès lors, l'agitation ne fit plus qu'aller croissant : née de l'ensemble des circonstances, mille accidents servirent à l'alimenter. Ici, un agent de'police tombait frappé au visage; là, sur l'observation d'une femme, on renversait dans la boue l'image du coq gaulois, surmontant un étendard populaire, et à cet emblème, foulé aux pieds, l'on substituait une branche de saule. Les moins fougueux s'irritaient de la présence des sergents de ville, placés de distance en distance sur les flancs du convoi. Un de ces malheureux, blessé grièvement, fut obligé de chercher asile dans les rangs des artilleurs : ils lui sauvèrent la vie ; un autre fut sur le point

d'être immolé à la porte Saint-Denis, par un officier des Invalides qui avait mis Fépée à la main. Ainsi, tout concourait à rendre inévitables les malheurs prévus. Ces honneurs funèbres, où la douleur avait moins de part que l'espérance et la haine ; cette population immense, entassée sur les balcons, se pressant aux fenêtres, montée sur les arbres et jusque sur les toits ; ces drapeaux italiens, polonais, allemands, espagnols, qui rappelaient tant de tyrannies victorieuses et tant d'affronts impunis ; ces préparatifs de combat trop manifestes ; les précautions même d'un pouvoir réduit à avoir peur du passage d'un mort ; les hymnes révolutionnaires montant dans les airs au milieu des cris menaçants, des sons lugubres du tamtam et du roulement des tambours voilés : tout cela disposait les esprits à une exaltation pleine de périls, tout cela ne laissait aux passions qu'une sanglante issue. Déjà, témoins du morne enthousiasme qui se communiquait de proche en proche dans cette masse confuse et pressée, plusieurs jugeaient la partie perdue pour le gouvernement de Louis-Philippe. Dans un peloton d'étudiants, une voix ayant crié : « Mais enfin, où nous « mène-t-on ? — A la République, répondit un décoré de « juillet qui conduisait le peloton ; et tenez pour certain « que nous souperons ce soir aux Tuileries. » La révolution de juillet elle-même, à son origine, n'avait présenté rien d'aussi imposant et d'aussi terrible. L'idée d'un combat était tellement présente à tous les esprits, qu'on arrachait en passant, pour s'en faire une arme au besoin, les pieux et les branches d'arbres. Le gouvernement flottait donc au hasard, en dépit des mesures prises; car la fidélité des troupes était chancelante, et l'on n'ignorait pas que l'épée de beaucoup d'officiers appartenait à la cause de la Repu-

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