‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 120 sur 176 · ARMAND CARREL ET LE MARÉCHAL CLAUZEL · texte numérisé non relu

ARMAND CARREL ET LE MARÉCHAL CLAUZEL

sans limites. Sa gloire militaire, sa science administrative, son activité infatigable, les brillantes destinées de Bernadotte, son émule, tout laissait supposer qu'il y avait place dans son âme pour les plus vastes desseins. On le savait, d'ailleurs, incnpablede désintéressement dans ses affections politiques, incapable de constance dans ses choix, et lui qui s'était donné successivement à Bonaparte, à la Restauration, aux d'Orléans, il avait perdu le droit de faire croire à sa fidélité envers le dernier maître. Dans la circonstance, il fut en butte à de graves soupçons. On remarqua son attitude embarrassée pendant la lutte, la mollesse de sa résistance, l'injonction adressée par lui aux chefs de corps de ne se défendre qu'à la dernière extrémité, injonction que démentait la rudesse de son caractère. Ce fut lui qui donna le conseil d'abandonner Paris, chose extraordinaire assurément ! Enfin, l'on raconte — mais le fait n'est nullement prouvé — que, dans la nuit du 5 au 6, il eut, avec certains membres bien connus du parti républicain, une entrevue mystérieuse et importante. Ce qui ne saurait être contesté, c'est que, dans la soirée du 5 juin, on vit paraître au National un jeune homme nommé Guibert ', qui souvent s'était présenté comme le protégé du ministre de la guerre. Ce jeune homme était allé sonder les dispositions du général Subervic, et il se disait autorisé à provoquer une entrevue entre Armand Carrel et le maréchal Clauzel. Carrel le suivit en effet chez le maréchal ; mais il trouva celui-ci très-froid, très-prudent, et manifestement dominé par la crainte de se livrer. A son tour, il se tint sur la réserve, et de cet entretien il résulta pour lui, ainsi que pour le maré-

1 Le même qui, depuis, tut assassine rue Louis-le-Grand.

chai, la conviction, erronée peut-être, mais profonde, que le ministre de la guerre avait voulu pénétrer leurs secrets, afin de s'associer à l'insurrection pour peu qu'elle eût des chances, ou de se ménager, dans le cas contraire, les moyens les plus sûrs de la déjouer.

Mais si l'hésitation était grande chez ceux qu'on attaquait, elle n'était pas moindre chez ceux que leur position appelait à diriger l'attaque. Deux élèves de l'Ecole polytechnique avaient compté sur M. Mauguin : ils le surprirent troublé au plus haut point, et ne purent lui arracher que des paroles pleines de découragement. Le maréchal Clauzel ne se montrait pas plus résolu : il répondit à un artilleur qui le pressait, au nom du parti, de tirer l'épée : « Je me « joins à vous, si vous êtes assurés du concours d'un régi- « ment. — Eh! monsieur, répliqua brusquement l'artilleur, « si, à l'heure où je vous parle, un régiment était à nos « ordres, nous n'aurions pas besoin de vous. » Seul, parmi les personnages qui avaient un long passé -à compromettre et une fortune considérable à risquer, seul, M. de Lafayette s'offrit tout entier. De la voiture où on l'avait placé pour le conduire à l'Hôtel de Ville, tentative avortée, le noble vieillard avait entendu un de ceux qui le traînaient dire à son voisin, par manière de plaisanterie : « Si nous jetions le « général dans la Seine, comment le gouvernement repousserait-il le soupçon de l'avoir sacrifié ? » Et lui, faisant allusion à ces mots cruels, il disait avec cette grâce qui jamais ne l'abandonna : « Mais ce n'était pas une si mau- « vaise idée! » Pais, comme on réclamait son concours, il s'écria, malade et fatigué qu'il était : « Mes amis, trouvez *« un endroit où Ion puisse placer une chaise, et je vous y « suivrai. » Abreuvé de dégoûts, jouet d'une ingratitude

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