REVUE DE LA GARDE NATIONALE
rapprochant, tous les éléments de discorde qui existaient au fond de la population lyonnaise.
Tous les gardes nationaux de Lyon, à cette époque, n'avaient pas le môme uniforme. Les uns, c'étaient les plus riches, s'étaient équipés le lendemain même de la révolution de juillet, et portaient l'uniforme de la Restauration. Les autres, c'étaient les plus pauvres, c'est-à-dire des chefs d'atelier, portaient l'uniforme tel qu'il avait été décrit par la dernière loi sur la garde nationale. Cette différence de costume donna lieu, de la part des premiers, à des remarques insultantes. Les seconds répondirent par des menaces.
Tout semblait donc annoncer une bataille pour le lendemain. Le soir on rencontra dans les rues des visages préoccupés ou sinistres ; on eût dit que la haine était dans l'air que chacun respirait. M. Bouvier-Dumolard voulut se rendre, accompagné des maires, commandants militaires et chefs de la garde nationale, chez le lieutenant-général Roguet, pour y concerter les mesures à prendre. Mais, comme on l'a vu, le lieutenant-général n'aimait pas le préfet ; il refusa sèchement de le recevoir. Refus lamentable ! Mais dans les sociétés telles que la nôtre, la vie de plusieurs mil lers d'hommes peut dépendre de cela. Dans l'assemblée qui se tint à la préfecture, en l'absence du lieutenant-général, il fut décidé que les cinq portes qui conduisent de Lyon à la Croix-Rousse seraient occupées dès la pointe du jour; qu'un bataillon de la garde nationale de la Croix-Rousse et trois cents hommes de la ligne se réuniraient à sept heures du matin sur la place de ce faubourg pour empêcher les rassemblements de se former; que quatre bataillons de la garde nationale de Lyon et un de la Guillotière s'as-
sembleraient à la même heure sur leurs places respectives. Grâce à la faiblesse ou à l'aveuglement des autorités, aucune de ces dispositions ne fut exécutée. Le maire de la Croix-Kousse était tombé dans une sécurité fatale ; et quant au général Roguet, il répondait en ces termes à la notification des mesures prises par Y assemblée :
« Monsieur le Préfet,
« Il était inutile de m'écrire et de m'envoyer une réquisition sur les dispo- « sitions à prendre pour la journée de demain; tout ce dont vous me parlez « était déjà arrêté entre MM. les maires de Lyon, de la Croix-Rousse et moi. « A cet égard, comme dans ma détermination bien prononcée de maintenir « la tranquillité dans Lyon, vous pouvez être sans inquiétude. »
Le lieutenant général se faisait sur sa force de bien étranges illusions. La garnison lyonnaise n'allait pas àtroismille hommes ; elle se composait du 66e de ligne, de trois escadrons de dragons, d'un bataillon du 13e et de quelques compagnies du génie. Encore ne pouvait-on compter sur le 66e de ligne, qui avait été formé après la révolution de juillet avec les débris de la garde royale mêlés à des citoyens qui s'étaient battus contre Charles X. M. Bouvier-Dumolard en avait écrit au ministre en termes pressants ; mais le ministre, absorbé par des intrigues de portefeuille et de parlement, n'avait pas cru devoir faire droit à ces réclamations, non plus qu'à celles qui portaient la mésintelligence de l'autorité militaire et de l'autorité civile. Cette imprévoyance fut, hélas! expiée par d'autres que par ceux qui en étaient coupables : après la journée du 20 novembre, beaucoup s'endormirent, à Lyon, pour qui cette nuit-là fut la dernière !
Pour bien comprendre l'affreux combat qui allait se livrer, il est nécessaire de connaître le champ de bataille. La