‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 33 sur 176 · VICTOIRE DES INSURGÉS · texte numérisé non relu

VICTOIRE DES INSURGÉS

Pouvoir qui avait ses racines dans la bourgeoisie, toutepuissante alors, il eût fallu des idées, machines de guerre plus formidables que les canons.

Arrivée au coin de la rue Neuve, la colonne partie de la place des Célestins se trouva face à face avec un détachement de la ligne, stationné sur la place du Plâtre. Le chemin le plus court pour arriver à l'Hôtel de Ville était la rue Sirène ; mais s'y engager c'était provoquer un affreux carnage. Michel-Ange Périer s'avança vers l'officier qui commandait le détachement, et revenant vers les siens, il monta sur une barricade et les engagea énergiquement à éviter une effusion de sang inutile. La colonne prit alors la rue Neuve et alla déboucher sur le quai de Retz. Des balles pleuvaient sur elle de chaque fenêtre; des dragons arrivaient au grand galop. Ils furent reçus à coups de fusil; mais la colonne s'étant rompue pour leur livrer passage, plusieurs de ceux qui la composaient se précipitèrent en désordre dans une petite promenade plantée d'arbres, et séparée du quai par un parapet. On combattit sur ce point et tout le long du Rhône avec un acharnement extrême. Du pont Morand où il s'était placé, un nègre, nommé Stanislas, abattait un dragon ou un artilleur presqu'à chaque coup qu'il tirait, et sa joie éclatait aussitôt en gestes expressifs et en cris sauvages. Un coup de feu renversa Michel- Ange Périer au moment où, sur le quai, et un genou en terre, il ajustait un garde national posté à une fenêtre. Péclet, son ami, reçut deux balles dans le bras. On les emporta tout sanglants. L'insurrection perdait en eux les seuls hommes qui pussent, au moins pour quelques jours, lui i m primer une direction politique.

Déjà, du reste, la victoire se déclarait partout pour les

ouvriers. La plupart des gardes nationaux, sur qui les fabricants avaient compté, se retiraient frappés de découragement et de stupeur. Quant aux soldats de ligne, ils opposaient aux insurgés une résistance molle et indécise. Encore tout pleins des souvenirs de 1830, ils mettaient en usage contre les libéraux les leçons que les libéraux leur avaient données. On avait dit aux soldats en 1830 que verser le sang des citoyens était le plus grand des crimes; on avait battu des mains à la défection du 50e de ligne, le 29 juillet. Les soldats en 1831 pouvaient-ils avoir oublié tout cela? Ils pensèrent que, si le peuple parisien avait eu raison de se soulever en 1830 pour le maintien d'une Charte qui ne le regardait pas, le peuple lyonnais avait bien plus raison, encore de se soulever en 1831 pour le maintien d'un tarif qui l'empochait de mourir de faim. Aussi la cause des ouvriers trouva-t-elle dans les troupes elles-mêmes une sympathie secrète qui favorisa le triomphe de l'insurrection.

A sept heures du soir tout était fini. Ne pouvant plus se maintenir à la poudrière de Serin, qu'il avait défendue pendant toute la journée au moyen de deux pièces de canon, le capitaine Peloux encloua ses deux pièces, fit jeter dans la Saône une grande quantité de poudre, et battit en retraite. Enfin, aux approches de la nuit, les troupes se trouvaient refoulées sur la place des Terreaux, et l'autorité n'occupait plus à Lyon qu'un seul point, où on la cernait de toutes parts, l'Hôtel de Ville. Dans cette extrémité, le comte Roquet, le préfet et les représentants de la municipalité lyonnaise tinrent conseil. La retraite fut décidée. 11 était minuit. On entendait encore le mugissement de l;i ville soulevée ; el , sur divers points, les corps de garde et les pavillons de

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