ANARCHIE DANS LA CONSTITUTION DU POUVOIR
vie. Et le moment approchait où M. Charles Dupin viendrait faire à la tribune de la Chambre des pairs cette déclaration solennelle : « Sur 10,000 jeunes gens appelés au service de « la guerre, les dix départements les plus manufacturiers « de France en présentent 8,980 infirmes ou difformes, « tandis que les départements agricoles n'en présentent que « 4,029. » Il est inutile d'ajouter que, dans une société où une oppression semblable était possible, la charité n'était qu'un mot et la religion qu'un souvenir.
Et le mal était dans le Pouvoir aussi bien que dans la société. La royauté, autorité héréditaire que menaçait sans cesse une autorité élective, s'absorbait forcément et tout entière dans le soin de sa défense. La Chambre des pairs, soumise à la nomination royale, ne comptait plus dans le mécanisme constitutionnel que comme superfétation ou comme embarras. La Chambre des députés était condamnée à vivre sans initiative : d'abord parce que, représentant une seule classe, la classe dominante, elle ne pouvait avoir le désir de réformer les abus dont elle-même profitait; ensuite,'parce que, composée en partie de fonctionnaires, elle se traînait sous la dépendance des ministres, auxquels une distribution corruptrice des emplois asservissait la majorité.
Ainsi, et pour résumer la situation sous ses trois aspects principaux : dans l'ordre social, la concurrence; dans Tordre moral, le scepticisme; dans l'ordre politique, l'anarchie, tels étaient les traits caractéristiques du règne de la bourgeoisie en France.
D'aussi grands maux appelaient d'énergiques remèdes : on n'avait su en trouver aucun qui ne fût une aggravation du mal.
On établissait des tours pour empocher les mères de tuer l'enfant qu'elles ne pouvaient nourrir ; mais les tours devenaient un encouragement à la débauche, et le nombre des enfants trouvés, qui, le 1er janvier 1784, n'avait été que de 40,000, s'élevait, en 1834, à 130,000.
On construisait des pénitenciers pour y apprendre la vertu à ceux qui avaient reçu de la misère l'éducation du crime ; mais c'était un système bien imprévoyant que celui qui montrait au criminel une sollicitude sur laquelle le pauvre n'avait pas droit de compter, que celui qui attendait le meurtre avant de moraliser le meurtrier, que celui qui, à deux pas de l'atelier où il laissait les enfants se corrompre, élevait la prison où devaient être catéchisés les scélérats en cheveux blancs.
On fondait des caisses d'épargne pour solliciter l'ouvrier à l'économie; mais, dans un milieu où la première de toutes les maximes était celle-ci : « Chacun pour soi, chacun chez « soi, » l'institution des caisses d'épargne n'était bonne qu'à rendre le pauvre égoïste, qu'à briser dans le peuple ce lien sacré que noue entre les êtres qui souffrent la communauté des souffrances. Il y avait, d'ailleurs, quelque chose de dérisoire à recommander au travailleur des économies que lui interdisait fatalement sa misère. Au 31 décembre 1830, sur 163,196 livrets, 74,835 appartenaient à des déposants non ouvriers, et, pour la plupart, domestiques.
On promettait à la banque de France le renouvellement de son privilège; mais cette banque, qui prélevait sur la production des bénéfices exorbitants, n'acceptait pas le papier du pauvre; elle forçait le petit commerçant à traverser, pour arriver jusqu'à elle, les hideux réduits de l'usure; -elle ne justifiait enfin que par l'appui qu'elle prêtait