‹ Révolution française; histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 60 sur 176 · FUREURS DE CASIMIR PÉRIER · texte numérisé non relu

FUREURS DE CASIMIR PÉRIER

et la plume de l'autre. Traînée devant les tribunaux, la Société des Amis du Peuple fut condamnée à l'amende et à la prison dans la personne de MM. Raspail, Bonnias, (Servais, Thouret et Blanqui, mais après des scènes d'audience où avaient éclaté le dédain des accusés pour les juges, et leur ferme résolution de ne jamais fléchir. La haine ainsi se montrait partout, avide de bruit et d'action, persévérante, infatigable.

Casimir Périer s'irritait de tant de résistance et s'en étonnait. Car il n'avait choisi ou accepté pour instruments que des hommes dont les passions étaient les siennes, et dont il avait fait des serviteurs frémissants de sa politique. M. Persil, magistrat bilieux et plein d'un courage farouche, était à la tête du parquet. MM. Vivien et Saulnier, écartés successivement de la préfecture de police, avaient fait place à M. Gisquet, que Casimir Périer faisait trembler en l'employant, et qu'il traitait comme un homme dont la personne lui aurait appartenu tout entière. Pour tout dire, l'autorité, véritablement assiégée, avait été fortifiée comme une place de guerre, et l'administration n'était plus, en quelque sorte, qu'une armée en campagne.

Les torts, il faut le dire, ne furent pas toujours du côté du Pouvoir. Souvent, les partis attaquèrent avec déloyauté des actes utiles, nécessaires môme; souvent la magistrature fut insultée sans motif par des hommes qui prenaient de la turbulence pour du courage, et une hardiesse triviale pour de la dignité. La guerre était dans l'Etat, et toutes les armes paraissaient bonnes à la haine.

Malgré cela, nul doute que Casimir Périer, ferme et résolu comme il l'était, n'eût fini par assurer à la domination bourgeoise une existence tranquille, si retendue de ses

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idées avait répondu à l'énergie de ses passions. Mais, incapable de concevoir de grands desseins, d'éblouir les esprits par de grands résultats, il rendait le Pouvoir violent sans le rendre fort, il tenait les partis en haleine sans les contraindre au respect, et, voulant tout réduire au silence, il troublait tout. Sa politique ne pouvant être ni cruelle, à cause des mœurs, ni absolue, à cause des lois, elle paraissait d'autant plus mesquine qu'elle se montrait plus arrogante. C'est un pouvoir malhabile que celui qui affiche des prétentions plus étendues que ses ressources. Ce fut, sous Casimir Périer, le tort du gouvernement. Il en résulta que l'audace des partis ne fit que s'accroître, et bientôt, la légalité ne suffisant plus pour les contenir, il fallut recourir, soit à des actes arbitraires, soit à des expédients peu honorables. Déjà, au dernier anniversaire de la prise de la Bastille, on avait vu des jeunes gens qui voulaient planter un arbre de la Liberté tomber sous le gourdin d'ouvriers qu'un obscur agent de la police avait enrégimentés en bandes d'assommeurs , en leur promettant trois francs par jour. Ce guet-apens avait été dénoncé à la tribune par MM. Mauguin et Odilon Barrot, et M. Casimir Périer avait repoussé avec beaucoup de hauteur le reproche d'avoir commandé de tels excès. Mais si le gouvernement, comme il est probable, n'avait point trempé dans cette odieuse machination, œuvre d'un fanatisme subalterne et bas, on pouvait au moins l'accuser de n'avoir pas poursuivi les auteurs du désordre, de n'avoir pas ordonné une enquête sévère, et même d'avoir souffert que le Moniteur fit officiellement l'éloge du zèle que les assonmieurs avaient déployé contre l'émeute.

Du reste, l'arbitraire grandissait de jour en jour; les

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mandats de dépôt lancés contre les écrivains se multipliaient ; sur les indices les plus frivoles, on enlevait la nuit chez eux des hommes qui, souvent, étaient chargés d'une famille que leur profession nourrissait; enfermés préventivement, mis au secret, ces malheureux, après une longue réclusion, paraissaient enfin devant le tribunal, qui tantôt les déclarait innocents, tantôt les condamnait, non pour le délit imaginaire, prétexte de leur arrestation, mais pour les paroles outrageantes échappées au ressentiment d'une détention injuste et prolongée. La presse s'était élevée presque unanimement contre des abus aussi graves : ses plaintes furent dédaignées. Armand Carrel prit alors une détermination qui honorera éternellement sa mémoire. Dans un article signé, il prouva qu'en matière d'impression et de publication d'écrits, le cas de flagrant délit n'existait que lorsqu'un appel à la révolte, à une levée de boucliers prochaine, immédiate, contre le gouvernement, s'imprime dans un lieu connu à l'avance par les agents de l'autorité; que le flagrant délit, excepté en cas de révolution, n'était pas possible pour la presse périodique; qu'il n'y avait pas un seul des écrivains arrêtés depuis un mois sur un mandat de dépôt, de qui Ton fût en droit de dire qu'il avait été surpris en flagrant délit ; que le Pouvoir, par conséquent, s'était rendu coupable à leur égard d'une tyrannie à laquelle chacun se devait d'opposer son énergie personnelle. L'article se terminait par cette intrépide déclaration :

« Il ne sera pas dit qu'un régime qui intenterait les « absurdes, les innombrables procès dont rougissent nos « tribunaux, qui permettrait la confiscation de détail

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« exercée sur notre propriété par la poste et le parquet ; « un régime sous lequel les écrivains seraient flétris, en « attendant jugement, par leur accouplement avec des « escrocs, ou tués à petit bruit par les miasmes pestilence tiels de Sainte-Pélagie, pourra s'enrichir encore d'un <( arbitraire illimité qui s'intitulerait la jurisprudence du « flagrant délit. Un tel régime ne s'appellera pas, de notre « consentement, la liberté de la presse. Une usurpation si « monstrueuse ne prendra pas. Nous serions coupables de « le souffrir, et il faut que ce ministère sache qu'un seul « homme de cœur, ayant la loi pour lui, peut jouer à « chances égales sa vie contre celle non-seulement de sept « ou huit ministres, mais contre tous les intérêts, grands « ou petits, qui se seraient attachés imprudemment à la « destinée d'un tel ministère. C'est peu que la vie d'un « homme tué furtivement au coin de la rue, dans le dé- « sordre d'une émeute; mais c'est beaucoup que la vie « d'un homme d'honneur qui serait massacré chez lui par « les sbires de M. Férier, en résistant au nom de la loi. « Son sang crierait vengeance. Que le ministère ose risquer « cet enjeu, et peut-être il ne gagnera pas la partie. « Le mandat de dépôt, sous le prétexte de flagrant délit, « ne peut être décerné légalement contre les écrivains de « la presse périodique; et tout écrivain pénétré de sa « dignité de citoyen, opposera la loi à l'illégalité, et la « force à la force. C'est un devoir : advienne que pourra.

« Armand Carrel. »

Ce langage, si ferme et si noble, excita clans la presse le plus vif enthousiasme. .M. Cauchois-Lemaire, qui, à la veille de la révolution de 1830, avait si hardiment invité le

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