EXASPÉRATION DE CASIMIR PÉRIER
but, et il n'en restait plus alors que l'irrégularité et le danger.
L'attitude hostile prise par la Cour de Rome vint donner de r autorité à ces reproches de l'Opposition. Le général Cubières eut beau annoncer aux habitants d'Ancône, dès son arrivée dans cette ville, que sa mission était de nature à resserrer les liens qui existaient entre la France et les Etats de l'Eglise, le Pape fit évacuer la ville par ses troupes, et donna ordre qu'on transportât ailleurs le gouvernement de la province. Nous dirons plus bas à quelles tristes conditions le Cabinet des Tuileries obtint du Pape l'autorisation de prolonger le séjour des Français à Ancône, et quel rôle y fut imposé à nos soldats. La vérité est que l'occupation, prise à son origine, avait eu un résultat utile : celui de mater les vues ambitieuses de la Cour de Vienne, en lui montrant qu'on n'entendait pas qu'elle changeât en droit de conquête sa sollicitude pour le souverain pontife.
Quoi qu'il en soit, le redoublement d'attaques auquel l'exposaient même les mesures dont il espérait le mieux, avait jeté Casimir Périer dans un état d'exaspération qui le rendait pour tous les siens un objet de compassion ou de terreur. Tantôt abattu et se traînant à peine, tantôt exalté jusqu'au délire, il semblait n'avoir plus de vie que pour la haine. Rien n'avait pu apaiser la soif de despotisme qui était en lui : ni l'humilité de ses collègues, qu'il faisait mouvoir d'un signe, ni son empire sur la Chambre, dont sa voix soulevait et calmait tour à tour les passions, ni l'insolence des courtisans par lui seul enchaînée, ni les égards du roi lui-même, forcé de subir en lui l'injure de son dévoûnient. Ainsi, martyr de son orgueil, il lui
arriva souvent de donner à ceux qui l'approchaient des spectacles singuliers et terribles. Une nuit, mandé par lui secrètement, M. le docteur De Laberge accourt au ministère de rintérieur. Casimir Périer était au lit. Des bougies brûlaient dans l'appartement du ministre et éclairaient son visage profondément altéré. « Lisez, dit-il à M. de « Laberge, en lui tendant un cahier; voici ma réponse « aux attaques dirigées hier contre moi par M. Laffitte. « Lisez et donnez-moi votre avis. » M. De Laberge trouva le discours empreint d'une animosité blâmable, s'en expliqua franchement, et fut prié par le ministre d'adoucir ce que pouvaient avoir de trop acerbe des expressions échappées à la colère. Tout à coup, la porte s'ouvre, un officier de dragons paraît, apportant une lettre du roi ; Casimir Périer saisit la lettre, la lit rapidement, la froisse, la roule entre ses mains, et la jetant loin de lui avec violence : « Il n'y a pas de réponse, crie-t-il à l'officier, qui « se retire interdit. — On croit le président du conseil « fou, dit M. De Laberge ; voici un homme qui pourra « le certifier. » Casimir Périer ne s'oifensa point de la rudesse de ces paroles, et se tournant vers M. De Laberge, dont il honorait le patriotisme et la franchise : « Si vous « saviez ce que contient cette lettre! Ramassez-la et lisez. « — Dieu m'en garde ! répondit le docteur, qui con- « naissait l'esprit soupçonneux du ministre; dans l'état « d'irritation où vous êtes, vous pourriez confier ce secret « à d'autres, et m'en imputer ensuite la violation. » Alors Casimir Périer parla des ch;;grins amers et mystérieux dont sa vie politique était semée : « La Chambre ignore, « dit-il, à qui j'ai affaire! » et, après quelques instants de silence : « Que n'ai-je des épaulettes! — Eh! qu'avez-