INDIGNATION GÉNÉRALE
n'avaient été, qui n'avaient pu être que le crime de quelques-uns.
Augmentée par ces discours, la colère publique allait croissant, etelle étaitpartagée parles autorités elles-mêmes. Le procureur général, M. Moyne, ne se cachait pas pour exprimer son indignation. Une enquête était réclamée de toutes parts : la cour royale évoqua l'affaire. En même temps, sur la réquisition du préfet, qu'avaient devancée leurs propres inspirations, les conseillers municipaux convoquaient la garde nationale, et le rappel battait dans tous les quartiers. Des jeunes gens, non incorporés à la garde, couraient çà et là demandant des armes. Plusieurs d'entre eux, tous républicains, se réunissent sur la place Saint- André, se donnent pour chef M. Vasseur, connu pour sa résolution, pour son courage, et s'organisent en compagnie franche. L'autorité municipale avait publié une proclamation conciliante et noble : on y applaudit avec transport. Une autre proclamation du préfet, conçue en termes violents, est arrachée avec insulte, et quelques exemplaires qui passent de main en main, ne servent qu'à exaspérer davantage les esprits. Tout semblait annoncer une lutte terrible. Des voltigeurs paraissent soudain sous la voûte de l'Hôtel de Ville, et on reconnaît en eux quelques-uns des soldats de la veille ! La mesure des imprudences était comblée : dans toute la ville s'éleva ce cri menaçant : « Nous ne vou- « Ions plus du préfet; nous ne voulons plus du 35° de « ligne ! »
Déjà les principaux membres du conseil municipal, MM. Ducruy, Buisson et Aiibert, s'étaient rendus chez le préfet, qu'entouraient le lieutenant général Saint Clair et ses officiers d'état-major. Le but de cette visite était d'ob-
tenir là remise des postes que le 35e ne pouvait pins occuper qu'au risque d'une effroyable collision. Pas de concession ! disait le préfet, aveuglé par le fanatisme du pouvoir. Mais le lieutenant général Saint-Clair comprit bien qu'un refus de sa part serait le signal de la guerre civile, et il consentit à remettre à la garde nationale tous les postes de moins de douze hommes, y compris celui qui veillait à la porte de son hôtel. Quelques instants après, on entend un grand bruit dans la cour de la préfecture. La foule s'y est précipitée et frappe la porte à coups redoublés. « Que sice gnifie cela, » demande le général? « Cela signifie, » répond le préfet, « que sous peu vous et moi serons jetés par la « fenêtre. » Ils passèrent alors l'un et l'autre dans la salle de la mairie, où s'étaient rassemblés un grand nombre de gardes nationaux. Là, on fit savoir au général que ses concessions étaient insuffisantes ; que, pour éviter une collision, il était urgent de faire occuper par la garde nationale tous les postes, à l'exception de trois portes de la ville, que pourraient occuper conjointement la garde nationale, l'artillerie de la ligne et les sapeurs du génie. Le général dut se rendre aux instances de tant de citoyens parlant au nom de l'humanité, et, comme la cour était remplie d'une multitude impatiente, il fut invité à descendre au milieu d'elle pour la calmer. Le tumulte était immense. A la vue du général, un jeune homme, nommé Huchet, s'avance et prend rapidement la parole. Blessé la veille, il avait le bras en écharpe, et se montrait fort animé. Il rappela en termes passionnés des malheurs dont lui-môme était victime ; il représenta les malheurs, plus grands encore, qu'engendrerait une obstination téméraire et que pouvait seul conjurer le renvoi du 35" de ligne. La multitude répondit par une
M. IULES BASTIDE s'EMPARE DE LA CITADELLE 183
acclamation bruyante. La compagnie franche stationnait à quelques pas de là : son chef arrive, il aperçoit Huchet, blessé ; il court à lui et l'embrasse aux applaudissements de tous. On insistait pour le renvoi dû 35e : un jeune homme s'avance vers XL Saint-Clair, et le déclare prisonnier. Le général est aussitôt conduit à son hôtel, la compagnie franche s'y présente, et des factionnaires sont placés à toutes les portes.
La situation était critique. Provoquée par une violation sanglante de la loi, et ne paraissant elle-même qu'un tumultueux triomphe de la légalité, l'insurrection allait devenir maîtresse de la ville. M. Jules Bastide ayant marché droit à la citadelle, accompagné seulement d'un artilleur : « Qui « etes-vous, lui demanda le factionnaire? — C'est le com- « mandant de la place, » répondit l'artilleur. On présenta les armes à M. Jules Bastide ; il entra, prit possession de la citadelle, et fit sortir une batterie sur la place. Les habitants des campagnes voisines commençaient à se porter sur Grenoble, dont ils épousaient la querelle. Des citoyens en armes cherchaient le préfet, qui, gagné par la frayeur, se tenait caché dans son appartement, et s'était, disait-on, réfugié dans une armoire. Le tocsin pouvait sonner, et déjà des hommes hardis parlaient de constituer un gouvernement provisoire, projet d'une exécution facile et sûre ; car, en de telles circonstances, qui a l'audace du commandement en acquiert le prestige et en exerce les droits.
Quoi qu'il en soit, les moins ardents s'alarmèrent. Les membres de la compagnie franche, malgré la modération qu'ils avaient déployée, parurent des auxiliaires dangereux à tous les hommes timides. Deux compagnies de la garde nationale marchèrent donc à l'hôtel du gouvernement, où
elles relevèrent le poste des jeunes gens, après quelques pourparlers entre les deux chefs.
De son côté, le lieutenant général Saint-Clair s'était décidé à envoyer au lieutenant général Hulot, qui commandait à Lyon la division militaire, une députation chargée de demander le renvoi du 35°. Cette mission fut confiée à M. Julien Bertrand et à M. Jules Bastide, qui, arrivé le 13 au matin à Grenoble, avait joué dans tous ces événements un rôle important et honorable. M. Bress, aide de camp du général Saint- Clair, leur fut adjoint, et ils partirent, autorisés par le conseil municipal.
Pendant ce temps, le préfet s'échappait de son hôtel pour aller chercher refuge dans une des casernes, et la garde nationale se faisait délivrer des cartouches par la municipalité. La soirée et la nuit du 13 furent calmes, mais solennelles. Un seul pouvoir était debout, le pouvoir municipal. La bourgeoisie était en possession des arsenaux et de la poudrière. Consigné dans ses casernes, le 35e s'étonnait du silence lugubre dont il était entouré. Toute la population était sous les armes et attendait.
Le 14, pendant que les envoyés des montagnes descendaient à Grenoble, et que des cavaliers partaient en toute hâte de cette ville pour porter dans les communes environnantes les exhortations pacifiques de la municipalité, le (je régiment de ligne, un régiment de dragons et une demibatterie d'artillerie partaient de Lyon et se dirigeaient sur Grenoble.
On commençait à y concevoir quelque inquiétude sur le sort de MM. Jules Bastide et Julien Bertrand, représentants d'une ville soulevée. MM.Ducruy etRepellin, l'un, premier adjoint, l'autre, conseiller municipal, se mirent en route
LE 35e DE LIGNE QUITTE GRENOBLE. 185
pour Lyon, avec mission d'éclairer le général Hulot sur le véritable caractère des événements. En arrivant, ils apprirent que MM. Bastide et Bertrand avaient été accueillis convenablement par le général ; que les réclamations de la ville de Grenoble avaient été chaudement appuyées par le préfet de Lyon, M. Gasparin, et que le général d'Uzer avait reçu l'ordre d'entrer à Grenoble en pacificateur, d'y faire effectuer le départ du 35e, mais seulement après sa réinstallation dans tous les postes. Les conseillers municipaux firent ressortir tout ce que cette réinstallation avait de dangereux. Fallait-il flétrir la garde nationale? Etait-il prudent de mettre de nouveau face à face des soldats et des gardes entre lesquels existait la plus ardente inimitié ? Le général Hulot fut touché de ces considérations, et, modifiant ses premières instructions, il décida que le 35e de ligne ferait sortir un de ses bataillons, lequel se placerait à la porte de France ; que, cette porte ainsi occupée, le 6e de ligne, destiné à tenir garnison à la place du 35e, ferait son entrée, se rangerait en bataille sur la place d'Armes et relèverait tous les postes; qu'immédiatement après, le 35e quitterait Grenoble.
Ces instructions furent ponctuellement suivies. Le 10 mars 183*2, les soldats du 35e sortirent de cette ville, où ils laissaient de si douloureux souvenirs; ils sortirent au travers d'une population morne, silencieuse, et commandant à sa colère.
A la nouvelle des événements qui venaient de se passer dans sa ville natale, Casimir Périer donna un libre cours à sa fureur. Une défaite de l'autorité était pour son orgueil une humiliation impossible à dévorer. Le 19 mars, et sans attendre que les faits eussent été au moins éclaircis, le
Moniteur publia un article où il était dit : que le 35ej dont le concours avait été légalement requis, avait fait son devoir avec sagesse et dévoûment ; que colonel, officiers et soldats méritaient des éloges; que toutes sortes d'outrages avaient été adressés aux soldats, qui s'étaient trouvés de la sorte dans le cas de légitime défense; que de graves blessures avaient été reçues par des militaires, et qu'on avait perfidement exagéré le nombre de celles qu'avaient reçues les perturbateurs.
Ces étranges inexactitudes, qu'attendait, comme on le verra plus bas, un inévitable et victorieux démenti, avaient pour effet de calomnier les victimes. MM. Félix Real et Duboys-Aimé, députés des arrondissements de Grenoble, protestèrent contre des allégations aussi imprudentes que mensongères, dans une lettre dont le Moniteur retarda l'insertion; et, clans la séance du 50 mars, M. Duboys-Aymé se leva pour interpeller à ce sujet le ministère. Les passions étaient vivement excitées, et la lutte qui s'engagea fut terrible. Dans un discours plein d'émotion et de fermeté, Garnier- Pages repoussa le blâme dont on osait frapper une ville qu'on avait ensanglantée ; il demanda si les sommations avaient été faites, et déclara que, dans le cas contraire, des citoyens ayant été égorgés... A ces mots, il s'élève des clameurs ; Casimir Périer s'emporte et bondit sur son banc; toute rassemblée s'ao;ite en sens divers. Mais Garnier- Pages, reprenant : « Oui, dit-il, s'il n'y a pas eu de sommait tions préalables, nul doute que le petit nombre d'hommes « qui ont porté les armes contre des citoyens, les ont « égorgés. » Une longue interruption succède à ces déclarations énergiques.
M. Dupin aîné prend ensuite la parole. Il s'étonne que