CHAPITRE U
M. Molé, adversaire décidé des fortifications ; et une nouvelle combinaison ministérielle était toute préparée pour remplacer le cabinet du 29 octobre. M. Lamartine, également opposé aux fortifications, devait avoir le ministère de l'intérieur, MM. Passy et Dufaure recevaient les portefeuilles des finances et de la justice. Ce n*est pas que cette combinaison fût définitivement acceptée par ceux qui y figuraient; nous racontons seulement les projets des faiseurs. M. Lamartine, par exemple, ennemi sincère des compressions intérieures, mettait, pour condition à son entrée aux affaires, de larges concessions à Fesprit libéral des institutions, à la dignité individuelle des citoyens : il ne voulait, disait-il, se présenter au ministère que « les mains pleines de libertés; » MM. Dufaure et Passy devaient le seconder dans son système de progrès et d'organisation démocratique.
Pour le système extérieur, l'intrigue était plus compliquée. M. Molé avait été toujours en grande faveur à Saint- Pétersbourg, et par reconnaissance autant que par goût, il faisait de l'alliance russe la base de la politique française. Les circonstances devenaient singulièrement favorables à ce projet. Le czar, en provoquant le traité du 15 juillet, ne s'était pas dissimulé qu'il pourrait en sortir une guerre européenne; mais aussi de ce bouleversement général du monde pouvait naître l'occasion, d'accomplir à l'improviste ses desseins sur Constantinople. Cependant la prompte soumission de la Syrie et de l'Egypte, et l'incroyaNe patience du gouvernement français avaient trompé ses calculs. U ne lui restait plus d'autre bénéfice que la rupture de l'alliance anglo-française. C'était beaucoup ; mais ce n'était que la moitié de ce qu'il cherchait. Il avait détaché la
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France de TAngleterre, il voulait attirer la France à lui. Changeant tout à coup de langage et d*aliures, il se montra, envers le gouvernement français, aussi empressé qu'il avait été arrogant. Le changement de ministère lui offrait un prétexte. M. Guizot, à son avènement, avait adressé au comte de Nesselrode une communication officielle, déclarant que la politique du nouveau cabinet avait pour principal objet d'assurer le maintien de la paix en Europe. La réponse fut faite par une note verbale remise le 36 décembre à M. Guizot par M. le comte Pahlen. Cette note contenait des expressions de sympathie auxquelles le cabinet des Tuileries n'était pas accoutumé. Les explications particulières de l'ambassadeur russe ajoutèrent encore aux charmes de la surprise. Le comte assurait à M. Guizot, en termes pleins de chaleur, que son souverain appréciait trop les avantages de l'amitié de la France, pour ne pas saisir l'occasion de renouveler d'anciennes relations d'alliance avec elle, et d'appuyer l'intervention de son gouvernement en faveur de Méhémet-Ali.
De si courtoises avances faisaient oublier bien des outrages, et l'on se réjouissait aux Tuileries de voir une porte ouverte à la reprise des alliances continentales. Le czar, toutefois, ne se laissait guère entraîner par le sentiment; ses antipathies contre la famille d'Orléans n'étaient pas moins vives; mais il les faisait taire devant de plus puissantes considérations. Fidèle aux traditions de la politique moscovite, il tenait toujours ses regards attachés sur Contantinople, et ne négligeait aucune occasion d'arriver à l'accomplissement de ses projets. Déjà, depuis l'isolement de la France, il avait, par des voies détournées, fait pressentir à Louis-Philippe les avantages qu'il rencontrerait
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dans une alliance avec la Russie. Le roi Léopold, ami de tout le monde, et confident intime des Tuileries, écrivait à ce sujet : « Pourquoi ne pas donner des garanties à la Russie ? L'empereur est le seul souverain qui puisse tolérer la démocratie à Paris, le seul à qui l'extension de la France ne saurait porter ombrage. Pourquoi lui disputer le Levant, s'il vous assure l'empire de la Méditerranée. Réunissez les flottes de France et de Russie, et faites de la Méditerranée un lac fermé. » Tel était, en eflet, le plan politique du czar : l'alliance de la Russie et de la France, ayant pour objet la possession du Levant par un de ces Etats, la possession du littoral de la Méditerranée par l'autre, l'exclusion de la marine anglaise de la mer intérieure, et l'union des deux grandes puissances maritimes seules en état de tenir tête à l'Angleterre.
Toutefois pour arriver à la conclusion de ce traité, M. Guizot semblait un obstacle. M. Guizot était de l'école anglaise ; il avait été de l'école libérale, et quoique transfuge, il lui restait encore des habitudes et des souvenirs qui s'accordaient mal avec le principe de l'alliance russe. Mais il y avait en face de lui. un homme que n'avait jamais entaché le libéralisme, que l'école anglaise n'avait jamais séduit, M. Mole. Depuis longtemps acquis au système russe, fort bien venu en cour, chef avoué d'un parti politique auquel M. Guizot lui-même semblait un novateur, M. Mole était le ministre nécessaire au rapprochement définitif de Saint- Pétersbourg et des Tuileries, à l'inauguration de la grande politique qui devait renouveler les souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt. Entrant dans les vues du czar, tous les Russes de distincticfft qui se trouvaient à Paris, fréquentaient les salons de M. Mole; ils l'environnaient d'hommages, et II. 4
usaient de toute leur influence pour }e pousser aux affaires. Car la diplomatie russe a sur les autres cet avantage qu'elle est merveilleusement secondée par ses nationaux à l'étranger. Tout seigneur russe devient même à son insu un agent de l'ambassade, et dans l'aristocratie moscovite les femmes ne sont pas les moins habiles.
Aussi l'intrigue ministérielle qui se négociait avait-elle de grandes chances de réussite; M. Mole ayant pour lui les sympathies de la cour, l'appui de la Russie et les menées des conservateurs purs. La vieille phalange des 221 était remplie d'ardeur et d'espérance.
D'un autre côté, cependant, l'ambassade anglaise, bien au courant de ces manœuvres, les surveillait d'un œil jaloux, leur opposait ses plus puissantes influences, et soutenait avec zèle la fortune chancelante de M. Guizot. La presse de Londres exaltait ses mérites; lord Palmerston l'accablait de prévenances ; de hauts personnages, habilement mis en jeu, intervenaient auprès de MM. Dufaure et Passy, pour leur faire entrevoir tous les dangers de l'alliance russe; on les excitait contre M. Mole par des questions d'amour-propre; on semait la division pour faire avorter la combinaison projetée.
Il y avait sans doute quelque chose d'étrange à voir la direction intérieure de la France livrée aux fantaisies des cours étrangères, et le personnel même du ministère débattu au sein des chancelleries. Quant au pays, il ne comptait pour rien. M. Mole ou M. Guizot personnifiaient le triomphe de Saint-Pétersbourg ou de Londres, sans que la chambre elle-même offrît un asile ou une consolation à la dignité nationale. La chambre n'avait-elle pas^accepté tour à tour M. Soult, M. Thiers et M. Guizot; toute prête encore