CHAPITRE XVI
portes à ces hôtes inconnus* Le maître du logis étant arrivé sur ces entrefaites, Louis-Philippe lui demanda les moyens de fuir sans traverser Evreux, car il avait été salué dans les rues d'Ânet par quelques cris de Vive le roi ! et la nouvelle de son passage dans cette petite ville devait être déjà répandue dans Evreux, cité de méchant renom, signalée comme un des foyers du radicalisme.
Mais il n*était pas possible d'éviter Evreux. On pouvait» du moins, rendre la traversée de cette ville moins périlleuse, en franchissant le relais de poste sans s'y arrêter. Le roi monta dans un cabriolet avec son valet de chambre, et le fermier qui les avait accueillis se chargea de le rendre , par des voies détournées, au delà d'Évreux, sur la route d'Honfleur, et de là sur la côte , dans un domaine appartenant à M. de Perlhuis, ancien officier d'ordonnance du roi, gendre du général Dumas. La berline» attelée de deux chevaux de labour, partit ensuite sous la conduite d'un valet de ferme : elle portait la reine et les autres membres de la famille royale.
Le temps était humide et froid; un vent âpre, chargé d'une épaisse brume, soufflait du nord-ouest avec une grande violence. Accablé par tant de peines morales, Louis- Philippe fut encore éprouvé par la douleur physique. Vingtquatre lieues séparaient Evreux d'Honfleur, et il fallait faire cette course d'un seul trait, sans changer de chevaux, pour éviter des haltes périlleuses et tromper une surveillance que l'on croyait éveillée sur tous les points du territoire. Le roi, épuisé de fatigue, ne put prendre un instant de repos avant d'avoir atteint le domaine de M. de Perthuis. Il y arrivait le 26, vers huit heures du matin. La berline, qu'il avait rencontrée près de Pont-Âudemer^ avait, quel-
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ques instants auparavant, déposé la reine sous le même toit.
C'était une modeste demeure» composée de deux chambres et d'un grenier, à peine habitable et nullement protégée, puisqu'elle n'avait d'autre clôture qu'une haie. Le premier soin des fugitifs, dès qu'ils furent en ce lieu, fut de chercher un moyen d'évasion. A qui se confier? A qui demander le passage? Le général Dumas et M. de Perthuis avaient fait au Havre de vaines confidences. La mer était si mauvaise, que les patrons de tous les navires hésitaient à lever l'ancre. On n'avait pas été plus heureux dans une démarche faite près du capitaine du vapeur anglais YExpresSj qui partait pour Southampton. On l'avait prié de manœuvrer de manière à rencontrer dans les eaux de Trouville un bateau pécheur qui devait déposer à son bord un illustre ^exilé; il avait déclaré qu'il ne pouvait, sous sa responsabilité personnelle, dévier ainsi de la route que ses instructions lui commandaient de suivre. Que de temps perdu dans ces infructueuses négociations! Et cependant il falfait se hâter : l'arrivée subite de ces hôtes nombreux dans la maison, hier déserte, de M. de Perthuis, était l'indice suffisant de quelque mystère; d'un instant à l'autre, la retraite du roi pouvait être connue! Dans cette situation presque désespérée, M. de Perthuis eut recours à son jardinier, homme intelligent et dévoué, qu'il chargea de che^ cher, de trouver au plus vite un moyen d'évasion.
Celui*ci comptait parnû ses amis un matelot du port d'Honfleur, autrefois patron du canot la BeUe-Povie^ qui, pour ses ix)ns services près du prince de Joinville, avait obtenu les insignes de U Légion-d'Henneur. U courut lui deinander consël. Le matelot signala tiMitaa ks difficuliés
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de Fentreprise : mais si, dit-il, le roi consentait à faire la traversée dans un bateau pécheur, il se chargeait d'en louer un à Tronville. Gomme on n'avait pas le loisir de délibérer, la proposition du matelot fut immédiatement accep* tée. Le bateau fut loué dans la journée même au prix de 8,000 francs. Il devait mettre à la voile dans la nuit suivante. Conduit à Tronville par des chemins de traverse, Louis-^ HiiUppe arrivait un peu tard au lieu du rendei^vous. Il j trouvait MM. de Perthuis et de Rumigny ; mais le bateau pécheur était couché sur le sable, attendant de plus fortes marées. D'ailleurs, la mer était si mauvaise qu'il n'aurait pu la tenir. Ainsi, tout était obstacle, les contre-temps succédaient aux contre-temps, et plus on s'employait pour le roi, plus on le compromettait ; plus on croyait approcher du but, plus on s'en éloignait ;
Ut reèns lelis [urtit maonira midorum.
Combien d'heures fallait-il attendre encore la haute marée? Vingt^iuatre heures, peut-être quarante-huit. Où cacher, pendant ce temps, la tête du roi ? M. de Rumigny se rendit chez le capitaine du port, M. Henri Rarbet, lui demandant un asile pour l'auguste vieillard, que toutes les disgrâces venaient accabler à la fois. Cet asile fut offert avec empressement. Mais d'autres incidents allaient survenir. Attendre la seconde, la troisième marée, c'était, suivant M, Rarbet, différer ce que l'on pouvait faire sur-le-diamp ; et si, pendant ce délai, la plus légère indiscrétion, une simple rumeur, attirait la foule autour de la maison oii le roi s é(ail réfugié» l'éva^on devenaii impossible. U crut imc qui! était plus sagede louet une baïquo qui pouvait Ht^ aur-Ie-
4t4 HISTOIRE DE HUIT ANS.
champ mise à flot, et d'indemniser libéralement le patron de Tautre. Mais dès que ce marché fut conclu, le marin dont on avait refusé les services s'empressa d*aller raconter en tous lieux qu'un riche proscrit était caché dans le port, et qu'il devait s'embarquer, la nuit, à la dérobée, sous la protection et par les soins du capitaine Barbet. La nouvelle se répandit bientôt dans toute la ville. Où fuir encore? Où chercher un toit plus sûr? Où se dérober à l'imminence d'une visite domiciliaire? Le capitaine Barbet arrive toute effaré, entraîne le roi dans une cour obscure, le remet entre les mains d'un inconnu, et se hâte lui-même de disparaître, craignant d'avoir été suivi.
Cet inconnu, c'était l'ancien maire de Trouville, zélé partisan du régime déchu. Il s'agissait de sortir de Trouville en toute hâte. Louis-Philippe suit son guide : ils s'en vont à pied, passent devant trois corps de garde sans être inquiétés, franchissent les dernières maisons de la ville, et sont bientôt rendus au village de Touques. C'est en ce lieu seulement qu'il furent rejoints par les voitures, qu'on avait attelées quelques instants après leur départ. Le lendemain, vers cinq heures du matin, elles déposaient Louis-Philippe et sa suite à quelque distance du pavillon de M. de Perthuis, où la reine attendait avec tant d'inquiétude la nouvelle d'une heureuse évasion. Louis-Philippe venait lui-même lui raconter, après combien d'accidents, de mésaventures, et de périls, l'entreprise avait échoué.
Le jeudi 2 mars, tandis que l'on attendait l'ancien maire de Trouville, parti pour Quillebeuf, avec l'espoir d'y trouver un navire ou une meilleure retraite, un étranger se présentait à la haie du domaine et demandait à en visiter les hôtes. L'accueillir» c'était peut-être livrer le roi : mais