CHAPITRE I. M
Ces aménités que se renvoyaient les conservateurs profitaient aux républicaine, qui voyaient avec satisfaction leurs adversaires se déconsidérer mutuellement et faire retomber sur le trône les contre-coups de leurs discordes* L'opposition extrême n'avait rien à gagner, il est vrai, au triomphe de M. Mole ; son intérêt au contraire était de voir continuer ces luttes, de voir M. Guizot épuiser tour à tour toutes les patiences, fatiguer tous les dévouements, et créer autour de la couronne un isolement qui la rendrait sans force dans un moment de crise. La politique à outrance ne lui déplaisait pas, parce qu'elle conduisait à l'abime ; et mieux valait pour elle un rude jouteur comme M. Guizot qui compromettait et brouillait tout, qu'un adversaire comme M. Mole qui avait des apparences de conciliation et des fantaisies de prudence. Mais à la chambre des pairs, ropposition républicaine n'avait pas un seul organe. Ce fut un légitimiste, M. le vicomte Dubouchage, qui se chargea de répéter les arguments de la presse radicale^ « Le souvenir des fautes commises, disait-il, par les compétiteurs actuels du ministère, me fait préférer le présent à l'avenir. Mauvais pour mauvais, mieux vaut encore un ministère établi. »
M. Mole avait été vaincu dans la discussion. Au scrutin, son échec fut complet. Cent quatorze boules blanches contre trente-huit boules noires assurèrent le triomphe de M. Guizot.
Mais c'était à la chambre des députés que se passaient les luttes sérieuses et décisives. La discussion générale de l'adresse commença le 20 janvier.
Dans cette enceinte, il ne s'agissait pas seulement d'une rivalité de personnes. Plus rapprochée des sentiments du pays.
mieux imbue de ses volontés, peut-être de mi pflsrfons, la chambre élective renfermait en elle plus d'éner|ie, plus d'am pirations populaires. Une formidable minorité représentait les ressentiments soulevés par une politique humiliante. La misérable issue de l'affaire Pritchard avait éveillé dans lé public un sentiment général d'indignation, et quelles que fussent les décisions de la majorité, le ministère portait au front une tache ineffaçable qui devait communiquer à la royauté ses profondes souillures.
Le double traité de Tahiti et du Maroc fut le teite principal des accusations portées à la tribune.
On était curieux surtout d'entendre M. Thiers, auquel on attribuait comme à M. Mole le rAIe d'aspirant à la succession ministérielle. Mais il commença tout d*abord par désavouer sa candidature, quoique bien peu parmi ses auditeurs fussent disposés à le croire sur parole.
Trois faits principaux, disait-il, signalaient ta politique du ministère : et c'étaient trois fautes : le Maroc, Tahiti, lé droit de visite.
Et d'abord le Maroc. Une guerre brillante, un traité sans garanties. Une bataille glorieuse comme celle d'Isfy, mais un fait d'armes sans résultats. Un bombardement comme celui de Tanger et de Mogador ; mais un acte semblable n'atteint que des Maures qui n'inspirent aucun intérêt aux populations de l'intérieur ; que des juifs et des chrétiens qu'elles détestent. Détruire les villes du littoral marocain, c'est atteindre si peu les Marocains, qu'ils viennent les piller eux-mêmes. II fallait donc que le traité entraînât une puni» tion pour le Maroc. II fallait .détruire dans le Maroc cette idée, que la France ne peut rien contre lai. On ne l'avait pas osé. Et cependant l'Angleterre elle-mêiiie avait reconnu
CHAPITRB I. H
h jnsike, It oéMMité d'une solennelle venfeaace. A ^ doue efait^en saoriflé l'affaire du Maroc? Pa» à TAngleterre effldelle ; pas k l'Angleterre eommuDiquant par ses hommes d*État avec une puissance alliée; mais à des passions ja* louses, à des menaces puériles» à un homme infime, à Pritchard !
9 Quelle était, dit l'orateur, la situation que vous aviez dans ce moment^là? la complication la plus grave que vous ayez eue depuis longtemps avec l'Angleterre, complication que tout le monde connaît, dans les détails de laquelle j'entrerai tout à l'heure.
< Vous aviez à Londres un jeune diplomate qui vous apprenait dans ses dépêches, avec une émotion fort regrettable, qu'il y avait un grand danger, qu'il fallait vous ftipliquer, qu'il fallait répondre sur les satisfactions demandées par l'Angleterre, et répondre au plus tôt, car il y avait ui mois que vous ne vous expliquiez pas, et le danger avait pris une apparence à laquelle malheureusement notre gouvernement ne résiste pas toujours. Alors vous avez fait comme un navire trop chargé, vous avez jeté du bagage à la m&r. Je vais citer les dates. Quel est le jour où vous avez rép<»du à M. de Jamac que vous consentiez à désavouer M. d'Aubîgny et i indemniser M. Pritchard? Le Sd aodi. Quel est le jour oà vous écriviez à M. de Nyen que vous <M»sentiez, même après la victoire, à vous renfermer dans las >coBditio&s antérieures ? Le 30 août. Ainsi c'est dans l'espace de vingt-quatre heures que vous fai^ez ces deux coneessitaos 1 J'étais à Paris à cette époque. Le cabinet étak ému ; fuand on est ému, on est peu discret. Tout le monde savait que les deux questions était résolues dans le même moment, aous la roèam inflaence. C'est à l'affaire àe Tahiti
que vous avez sacrifié nos intérêts du Maroc. Je citerai le$ paroles de M. Nyon : « Nous nous attendons bien qu'après le « résultat de la guerre, un résultat si heureux, vous ne pou- « vez vous renfermer dans les conditions que vous faisiez « auparavant. M. de Gluksberg Ta reconnu avec sa sagacité f( et sa loyauté accoutumées. »
a Et M. Guizot, répondant à M. Nyon lui disait : « Âbder- « Rhaman sera sans doute étonné (il y avait de quoi), sera « sans doute étonné de ce qu'on ne lui demande pas, après le « succès plus qu'auparavant. »
« J'ai lu ces documents avec une grande attention. En me reportant aux souvenirs récents de cet été, il est évident pour moi que l'affaire du Maroc a été livrée uniquement pour résoudre la difficulté qu'on s'était créée à Londres.
(( Vous établissez le compte de Pritchard : eh bien ! il faut y ajouter tous les sacrifices que vous avez faits dans le Maroc ; il faut y porter non-seulement le désaveu de M. Dupetit- Thouars, celui de M. d'Aubigny, l'indemnité payée par nous à M. Pritchard, mais encore l'indemnité que nous n'avons pas demandée au Maroc. »
L'examen spécial de l'affaire de Tahiti fut pour M. Thiers l'occasion de critiques amères, qui remontaient à l'origine même de la prise de possession. On avait pris les Marquises, dit-il, pour se donner un air de conquérant. On croyait, par une stérile victoire sur des peuples sauvages, racheter les faiblesses commises ailleurs ; et l'on n'y avait rencontré que l'occasion de faiblesses nouvelles. On s'était heurté à la dévotion et à l'ambition anglaises, pour reculer honteusement. Et pour expliquer sa faiblesse, on avait exagéré le danger, et l'on se vantait d'avoir sauvé la paix du monde.
Arrivant à la question du droit de visite, M. Thiers se dé-