‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848Chapitre 49 sur 119 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Session de qaelqaes jours. — Majorité prononcée en favear du ministère. — InsafBsance de la récolte, misère des campagnes. — Imprévoyance du ministre de l'agriculture. «— Crise fmaneiëre. «^ Position diffîcile de la Banque. — Mariages espagnols. «-* Nouveaux dissentiments entre la France et T Angleterre.

La session de la nouvelle chambre qui s'ouvrit le 19 août, fut sans durée. Ce n'était, pour ainsi dire, qu'une revue des forces mutuelles des partis; le cabinet dut se féli* citer du résultat; une majorité de 120 voix donna la préai» dence au candidat ministériel, M. Sauzet. Le candidat de Topposition, M. Odilon Barrot, n'eut que 98 voix. Le minis*tère du 29 octobre parut désormais à l'abri de toute atteinte^ Au moins avait-il devant lui les cinq années d'une l^islature dévouée. Rassuré désormais sur son existence, il pouvait en toute sécurité entrer dans la voie des réformes progressives, promises par H. Guizot lui-même à ses élec« teurs. Hais le succès même Tégara et le perdit; ce qu'on avait promis au moment de la lutte, fut oublié au jour du triomphe. Se croyant maître de la France, parce qu'il

était maître du parlement, M. Guizot ferma l'oreille à toute demande d'amélioration, repoussa tout progrès, se retrancha dans une opiniâtre immobilité, et content de ce qu'il était et de ce qu'il avait, prétendit que toute la France fût contente avec lui ; aveugle et inflexible jusqu'au jour où il succomba sous le mécontentement de toute la France.

La courte session d'août ne fut que l'enregistrement d'un triomphe, et les députés se séparèrent au moment même où des crises intérieures et extérieures auraient dû éveiller toutes leurs sollicitudes. L'intérieur était menacé en même temps d'une disette alimentaire et d'une disette pécuniaire. L'extérieur était assombri par le soulèvement général de toute la diplomatie européenne contre la France, par suite de ce qu'on appelait les mariages espagnols. Nous allons parcourir rapidement ces divers incidents.

La récolte des céréales en 1845 avait été médiocre, et l'insuffisance fut d'autant plus sentie, qu'en même temps la pomme de terre était . frappée d'une maladie inconnue qui réduisait de moitié les ressources des cultivateurs. On comptait sur une nouvelle récolte pour combler les vides; la récolte de 1846 fut encore plus désastreuse; le déficit s'accrut dans des proportions effrayantes. Une sécheresse extraordinaire, tout en donnant au grain une qualité supérieure, en diminua le rendement d'une manière alarmante. La crainte et la spéculation, se combinant avec les besoins réels, un renchérissement extraordinaire se manifesta sur tous les marchés, même avant que la récolte fût commencée. Ce qui contribuait à l'augmenter, c'est que tous les autres pays de l'Europe, et l'Angleterre surtout, menacée d'une crise semblable, faisaient des demandes considérables.

Le commerce, désespéré, fit un appel au gouverne-

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ment pour obtenir rentrée en franchise des importations étrangères. Le ministère, paralysé par la routine, ne sut pas agir, ou n*agit que trop tard. Alors que les besoins urgents commandaient les mesures les plus promptes, le ministre de Tagriculture et du commerce, M. Cunin-Gridaine, perdit un temps précieux à demander aux autorités communales et préfectorales les éléments d*une statistique alimentaire. Alors qu*il était averti par le commerce, toujours mieux éclairé par l'habitude et l'intérêt, le ministre aima mieux attendre les complaisantes communications d'une bureaucratie inintelligente, souvent mal informée, et plus souvent encore disposée à déguiser les vérités fâcheuses.

Le ministre semblait vouloir plutôt être rassuré qu'éclairé. Ses agents le servirent à souhait.

Au milieu des inquiétudes et des souffrances générales, le public fut stupéfait de lire une circulaire de M. Cunin- Gridaine aux préfets, en date du 16 novembre, contenant les assertions les plus rassurantes sur l'état des subsistances, et des termes indignés sur les exagérations des alarmistes. Selon le ministre, le déficit de 1845 avait été comblé par les excédants des récoltes de 1843 et 1844, et par une importation de plus de 2 millions d'hectolitres de grains. Quant à la récolte de 1846, il reconnaissait qu'elle était généralement inférieure k celle d'une année ordinaire; mais il pensait que le déficit se trouverait fortement atténué parla bonne qualité des produits, et presque compensé, dans un grand nombre de départements, par l'abondance des récoltes secondaires.

Mais il y avait quelque chose qui parlait plus haut que les circulaires ministérielles : c'étaient les besoins réels des

populations, et les souffrances du commerce. Pendant que le gouvernement affirmait que tout était suffisant, le peuple manquait de tout; pendant quon parlait de l'abondance des provisions, le commerce ne trouvait pas de quoi répondre aux demandes. Il fallut enfin renoncer aux illusions et aux fictions officielles. Une ordonnance royale permit d'admettre en franchise les grains étrangers. Cependant un temps précieux avait été perdu. Au moment même où les grains admis en franchise encombraient les ports de Marseille et d'Arles, de désastreuses inondations interrompaient toutes les communications dans le centre de la France ; les routes étaient défoncées, et l'élévation exorbi* tante du fret sur le Rhône venait ajouter aux difficultés des transactions*

Un autre obtacle démontrait le prix du temps et Timprévoyance du ministre. Au mois de décembre, les glaces interrompent pour plusieurs semaines la navigation de la mer Noire et de la mer d'Azow. C'est là que le commerce trouvait ses plus grandes ressources; mais l'ordonnance royale venait trop tard. Il fallut attendre ; et attendre, c'était continuer de souffrir.

Il est vrai que le gouvernement, ouvrant enfin les yeux, s'efforça de réparer les maux causés par son aveugle confiance. Le département de la guerre, qui consomme annuellement 500,000 quintaux de froment, décida qu'il demanderait à l'étranger son approvisionnement de 1846 et de 1847 ; la marine prit la même résolution : ses achats annuels étaient de 100,000 quintaux. Enfin les fourgons de l'artillerie furent employés au transport des grains accumulés dans les ports de la Méditerranée.

On donna aussi une nouvelle impulsion aux travaux de

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l'État «fin d'ajoifter an ressourees des populations ouvrières ; des chantiers considérables furent établis sur tous les poidts, pouf réparer les ravages des dernières inondations et pour rétablir les communications interrompues.

En même temps, dans les différentes localités où les souffrances populaires étaient les plus vives« les autoHtéi municipales s'efforçaient de les soulager, soit en ouvrant des ateliers de charité sur les routes et suf les chemins vicinaux, soit en allouant des crédits destinés à payer aux bou^ langera la différence du prix du pain livré au-dessous du cours aui ouvriers nécessiteux et aux indigents. A Parisi le conseil municipal maintenait^ en faveur des indigents^ le prix du pain de première qualité à 80 centimes les deuK kilogrammes^ Les différences énormes que Ton dut payer par suite de cette mesure, forcèrent la ville à contracter un emprunt de W millions.

Malheureusement les mesures de charité ne sont que des soulagemônts momentanés qui n'apportent aucun remède aux véritables causèa d'une crise.

A la rareté des céréales se joignait la rareté du nunoé^i raire produite par le jeu effréné des spéculation^, qui, après avoir excité de folles espérances, aceumulaient de nofm^ breuses ruiner.

La ehanàbre qui venait d'être dissoute avait voté les six grandes lignes ^e chemins de fer qui doivent^ dans toutes les directions, rayonner autour de la capitale, et la mettre en communication avec tous les points du territoirOt savoir :

La direction du nord-ouest par Roneni le Havre, Caen et Cherbourg;

La direolion d« nord par Valenciennes, Lille, fiunkerque et Calais î

La direction de l'est par Metz, Nancy et Strasbourg;

La direction du midi par Lyon, Avignon et Marseille ;

La direction du centre et du sud-ouest par Orléans, Bourges, Tours, Bordeaux et Nantes ;

La direction de l'ouest par Chartres, Alençon, Rennes, le Mans et Nantes.

D'autres lignes secondaires avaient été également votées.

Aussitôt se mirent en mouvement gros et petits financiers ; des compagnies nombreuses se formèrent, les unes agissant avec des capitaux considérables, lés autres avec des capitaux fictifs ; mais les unes et les autres inondant le public de prospectus fabuleux et offrant aux passions avides les promesses les plus exagérées. On répondit à leur appel avec un empressement aveugle; les plus petites bourses s'ouvrirent sans méfiance; les épargnes de l'ouvrier, du domestique, du petit commerçant furent jetées dans l'abtme sans fond de l'agiotage. La spéculation se développa sur une échelle immense. Non-seulement on trafiquait sur des actions de compagnies non encore constituées; mais encore on vendait et l'on achetait avec primes des promesses d'actions. Tous les esprits sérieux prévoyaient une catastrophe qui devait porter sur tous les rangs et sur toutes les fortunes. La production, d'ailleurs, et par conséquent le travail et le commerce se trouvaient arrêtés ; car chacune des compagnies exigeant un premier versement, les sommes improductives s'accumulaient dans les caisses; aux transactions sérieuses avaient succédé la fiction et le mensonge : il n'y avait plus d'affaires, il n'y avait que des jeux de bourse.

Au moment même où, par suite de ces coupables manœuvres, le numéraire disparaissait de la circulation, d'im-

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menses achats en céréales obligeaient d'exporter des sommes considérables en espèces. D'un autre côté, la crise des subsistances étant générale , les marchés étrangers étaient dépourvus de numéraire, et c'était en France encore que Fargent se trouvait au meilleur taux. Alors vint le tour de la spéculation étrangère. Des demandes considérables en numéraire furent faites par rAllemagne, la Hollande, la Belgique, la Suisse, l'Espagne. L'argent disparaissait rapidement ; les plus rudes atteintes étaient portées au commerce, et le premier établissement de crédit, la banque de France, se trouvait ébranlé. Au 31 décembre i846, son découvert en billets s'élevait à 358 millions, et les comptes courants du trésor et des particuliers atteignaient 110 millions. C'étaient donc 368 millions exigibles qui n'étaient réprésentés que par 71 millions d'espèces. Et il n'y avait pas d'espoir de voir rentrer le numéraire, tant que l'argent aurait une valeur plus grande à l'étranger qu'en France. Pour rétablir l'équilibre entre Paris et les places étrangères, il fallait donc donner à l'argent en France une valeur plus grande en élevant le taux officiel de l'escompte. En conséquence, au commencement de janvier, la banque fit savoir qu'elle portait le taux de l'escompte de 4 à 5 pour 100. Cette mesure, prise brusquement, à une époque de l'année où les transactions sont ordinairement très-nombreuses , causa beaucoup d'alarmes dans le commerce et devint l'objet de vives critiques. Mais les hommes au courant des affaires et qui se rendaient bien compte de la situation des divers marchés, applaudirent à la décision énei^que de la banque, ne lui faisant qu'un seul reproche, celui de ne l'avoir pas prise plus tôt. Par là peut-être eût été évitée la crise monétaire. Dans des opérations de cette

naturel les avantages ou les inconvéDients dépendent sur^ tout du moment et de Topportunité. Aussi, cette mesure devenue tardive, risquait d'être insuffisante, si un secours imprévu n'était venu apporter à la banque des ressources nouvelles.

Le 17 mars 1847, l'empereur de Russie fit offrir à la banque de lui acheter, au cours moyen de la bourse du 11 (118 fr. 75 c), des inscriptions de rente pour un capital de 50 millions en numéraire, livrables à Saint-Péters*» bourg.

Cette négociation importante eut sur la place un grand retentissement et produisit une hausse considérable dans les cours publics. Elle fit aussi sensation dans le monde politi-» que. Quelques personnes voulurent y voir un sipe de rapprochement entre la France et la Russie, et s'imagine** rent que la diplomatie allait entrer dans une voie nouvelle. C'était donner à une opération de banque une trop haute portée. L'empereur de Russie avait simplement cherché à conclure une bonne affaire, et en cela ses calculs étaient habiles. En effet, la banque de France, ayant épuisé son numéraire dont une grande partie avait soldé l'achat des grains russes, allait être obligée de restreindre ses opérations ; elle se trouvait dès lors en mesure de les continuer. D'un autre côté, la Russie ayant encore de grandes masses de ce-* réaies à écouler, et les négociants français ayant des achats considérables à faire, la banque devenait l'intermédiaire obligé des transactions; ses traites sur Saint-Pétersbourg» jusqu'à concurrence dé 50 millions, allaient servir en grande partie à payer en Russie mênie les grains achetés pour H compte de la France. De sorte que Vempereur de Russie, vendeur pour les blés, acheteur pour les inscriptions d^

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