‹ Révolution française. Histoire de huit ans 1840-1848Chapitre 55 sur 119 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

II renonçait ainsi lui-même aux profits de Faction commune, et paralysait l'Angleterre plutôt que de fortifier la France,

Les cours du Nord ne furent pas trompées dans leurs prévisions ; les protestations se firent isolément, et demeurèrent sans force.

Lord Palmerston, cependant, s'était hautement engagé sur cette question, lorsque dans le parlement on s* était ému de l'occupation momentanée de Cracovie ; ses déclarations avaient été nettes, précises, presque arrogantes * « Je re- (( connaîtrai volontiers, avait-il dit, que, dans la marche n des troupes, les trois puissances ne se sont pas écar- « tées du traité de Vienne; mais lorsque les événe- « ments allégués par les puissances comme raison de « poursuivre les auteurs de l'invasion de Cracovie auront « cessé, il est du devoir des trois puissances de remet- « tre la république de Cracovie sur le pied d'indépen- « dance où elle se trouvait placée auparavant, conformé-

« ment au traité de Vienne Ces gouvernements seront

« assez intelligents pour bien voir que le traité de Vienne « doit être considéré intégralement, et que l'on ne saurait fl permettre à un gouvernement de faire un choix des « articles qu'il voudrait exécuter, et de ceux qu'il voudrait « violer. J'ajoute que s'il est des puissances signataires du « traité de Vienne qui aient intérêt ù ce que ce traité ne « soit pas violé, ce sont les puissances d'Allemagne, et il « ne saurait, j'en suis certain, avoir échappé à la per- « spicacité de ces gouvernements que si le traité de Vienne « n'est pas bon sur la Vistule, il doit être également mau- « vais sur le Rhin et sur le Pô. »

Des paroles aussi formelles, tout récemment prononcées,

ne pouvaient être oubliées. Moins que tout autre, lord PaU merston devait accepter le fait brutal qui venait de s'accom» plir : rhonneur de l'Angleterre était en jeu. Mais au moment où lui fut communiquée la nouvelle de Tincorporation [de Graoovie» il se trouvait en dissentiment avec la France, et, ses colères personnelles l'emportant sur toute autre considération, il eut recours à une misérable ruse qui trahissait sa faiblesse, sans protéger son honneur. Malgré la déclaration officielle de la chancellerie autrichienne, il feignit de croire que l'usurpation de Cracovie n'était encore qu'en projet, et, au lieu de faire courageusement une protestation, il composa un plaidoyer hypocrite pour démontrer les inconvénients d'une mesure qu'il savait accomplie. Sur la question de droit, [il établissait que les conditions arrêtées dans un engagement solennel par huit puissances, ne pouvaient être modifiées par trois d'entre elles. Sur la question de nécessité, il n'admettait pas que trois des plus puissants États de l'Europe eussent pu se trouver forcés à détruire Texistence d'une petite république qui ne renfermait pas 180,000 âmes. Tout cela était incontestable ; mais ce qui ne rétait pas moins, c'est que la chose qu'il déclarait impossible à faire, était faite, c'est que tout le monde savait qu'il en était instruit, et qu'en dissimulant l'affront qu'il avait reçu, il faisait ave» de sa défaite, et rendait nulles toutes ses paroles.

La dépêche de lord Palmerston était du 33 novembre : celle de M. Guizot partit le 3 décembre. 11 ne lui était pas difficile de surpasser son collègue en dignité et en franchise ; sa protestation néanmoins sembla pâle et insuffisante à Tindignation publique. Les dernières phrases seulement auraient pu paraître satisfaisantes, si l'on avait eu affaire à un

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gouveraernent prêt à mettre d'accord ses actes avec ses

a Le gouveriiem^t du roi, disait M. Gnizot, nefidt donc (t qu'user d'un droit évident, et en même temps ii aeeom«- « plit un devoir impérieux, en protestant solenndlemmt c contre la suppression de la république de Gracovie, acte « positivement contraire à la lettre comme au sens du traité « de Vienne du 9 juin 1815. Après de longues et redoutables ff agitations qui ont si profondément ébranlé l'Europe, c'est ff parle respect des traités et de tous les droits qu'ils oonff sacrent, que Tordre européen se fonde et se maintient. « Aucune puissance ne peut s'en affranchir sans en affranchir ff en même temps les autres. »

Cette dernière phrase, sous une apparence de fermeté, n'était qu'une affirmation générale, qui ne laissait rien pressentir sur la valeur que la France voulait attribuer désormais aux traités eux-mêmes. L'occasion ne pouvait être meilleure pour s'en afiranchir, mais le ministre ne disait pas qu'il profiterait de l'occasion. Les paroles qui suivent dans lé manifeste, sembleraient même prouver le contraire. « La ff France n'a point oublié quels douloureux sacrifices lui ont « imposés les traités de 1815 ; elle pourrait se réjouir d'un « acte qui l'autoriserait, par une juste réciprocité, à ne con- « sulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts, et « c'est elle qui rappelle à l'observation fidèle de ces traités les « puissances qui en ont recueilli les principaux avantages! »

Assurément si M. Guizot, prenant acte de la violation des traités, eût énergiquement déclaré qu'ils cessaient aussi d'avoir leur effet pour la France, les trois puissances auraient peut-être renoncé à leur usurpation collective; mais en présence d'une protestation qui ne faisait que demander

m termes douloureux le retour aux traités, il ne fallait pas une grande perspicacité pour prévoir qu'on n'en tiendrait pas coinpte. Les détours peu honorables de lord Palmerston, la tranquille indignation de M. Guizot n'étaient pas faits pour imposer aux spoliateurs. La dissidence des deux pays constitutionnels entraînait la sanction de la violence. Tel fut le premier fruit des noariages espagnols.

Us devaient avoir dans un autre pays des conséquences d'un autre genre. Dans les affaires de la Suisse, H. Guizot avait entièrement subi l'influence de M. de Mettemicb. Tous deux, de concert, combattaient l'esprit de liberté, favorisaient les jésuites, protégeaient la vieille aristocratie fédérale. Le refroidissement, survenu entre eux à la suite de l'affaire de Cracovie et des mariages espagnols, eut pour effet de les affaiblir mutuellement et de donner à lord Palmerston la haute direction des mouvements qui se préparaient en Suisse. Heureusement la politique commandait à ce dernier de défendre en ce pays le parti de la réforme; de sorte que si les triomphes de Madrid compromirent en Suisse l'influence du gouvernement français, ce fut du moins au profit de la liberté.

Quoique l'issue définitive de la lutte n'appartienne qu'à Tannée 1847, quelques explications deviennent actuellement nécessaires.

Depuis 1830, il s'était formé en Suisse deux partis politiques, qui correspondaient assez exactement aux conservateurs et aux radicaux de la France. Les conservateurs suisses, composés de la haute bourgeoisie, formaient une oligarchie possédant toutes les influences dans le gouvernement, dans les élections et dans la direction générale des affaires. Ce qui ajoutait à leur pouvoir, c'est que leur

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iloniinatioD se concentrait dans des localités étroites, et pesait d^autant plus lourdement sur chacun. En effet, la constitution de 1815, réglée par le traité de Vienne, avait fait de la Suisse une association de vingt-deux cantons, complètement indépendants les uns des autres, en ce qui regarde leur gouvernement intérieur, et restant sur leur territoire respectif souverains dans la pleine acception du mot. Ce n*était pas un seul pays, mais vingt-deux pays assis les uns à côté des autres, et, comme il arrive à toutes les petites contrées indépendantes, beaucoup plus divisés par leurs rivalités que réunis par le lien fédéral. En effet, ce lien ne consiste qu'en un conseil exécutif commun, changeant de main et de direction; chacun des principaux cantons est successivement appelé à être vorort ou canton directeur. Pendant le temps qu'il est investi de ce titre, le gouvernement particulier du canton directeur devient le conseil exécutif de la Suisse entière, et se trouve chargé, en conséquence, des communications officielles du corps helvétique avec les puissances étrangères.

Cet état de morcellement et de rivalité était vivement critiqué par les radicaux, qui aspiraient à créer une forte et puissante unité devant donner à tous les citoyens une patrie commune, et à la patrie une imposante attitude. La révision ou le maintien de la constitution était donc le thème général des discussions politiques entre les radicaux et les conservateurs. Une autre cause profonde de division naissait des querelles religieuses. Certains cantons étaient presque entièrement catholiques, d'autres presque entièrement protestants; quelques-uns, enfin, partagés entre les deux religions; et comme il arrive lorsque deux croyances se trou-

vent en face Tune de Fautre avec des forces à peu près balancées, il y avait de part et d'autre intolérance, jalousie» haine invétérée.

Les dissidences religieuses devaient nécessairement se mêler activement aux querelles politiques. Les protestants se prononcèrent pour la réforme et Tunité, les catholiques pour la conservation et le fédéralisme. Ainsi, d'une part, protestantisme, unité et liberté; d'autre part, catholicisme, fédéralisme et oligarchie : telles étaient les questions qui divisaient la Suisse entière et la remuaient dans ses profondeurs sociales. Lord Palmerston donnait son appui à la première cause, MM. Guizot et de Mettemich étaient les protecteurs de la seconde.

Pendant plusieurs années, les partis luttèrent avec des succès balancés. Le morcellement même du pays retardait une sglution définitive. Car, pendant qu'un parti gagnait du terrain dans un canton, il en perdait dans l'autre ; les influences se succédaient et se modifiaient selon le bon emploi ou les abus de la victoire. Cependant, dans toutes les luttes électorales et politiques, il arrivait nécessairement que les corps catholiques, constitués en association, avaient de grands avantages par leur influence et leur discipline. Aussi les nombreux couvents établis dans le pays étaientils considérés par les protestants comme les foyers les plus dangereux des opinions hostiles. A l'association monacale, on voulut opposer une force de même nature, et il se forma, dans plusieurs cantons, des sociétés politiques de radicaux, qui s'appelaient corps francs. Par une espèce d'engagement mystique , les membres •des corps francs se promettaient mutuellement appui en toute occasion, et juraient de se consacrer au triomphB de la cause politique qu'ils

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avaient embrassée. Aimés pour la plupart et pleins de réso* lution, obéissant à des chefs nommés par eux, ils auraient pu prendre dans la lutte une influence irrésistible, si des pré* dications exaltées et des excès, inséparables de leur oi^nisation même, n'avaient éloigné d'eux la foule toujours nombreuse des timides et des modérés.

Tel était Tétat des choses, lorsqu'en 1841, les élections appelèrent les radicaux au pouvoir dans le canton d'Argovie, canton mixte oii les deux religions sont en force à peu près égale. Le premier usage qu'ils firent de leur autorité fut de sévir contre les moines des couvents d'Ar^ govie, à raison des troubles qu'ils avaient excités dans le canton, et de prononcer la suppression des établissements religieux. Aussitôt les cantons catholiques firent entendre d'énergiques protestations, et pour répondre à un acte qu'il considérait comme une déclaration de guerre à la religion romaine, Lucerne appela ehez lui les jésuites. Ce fut au tour des protestants à pousser des cris de colère : la présence des persécuteurs les plus acharnés de leur religion annonçait assez que la lutte allait prendre un caractère implacable : et le premier résultat de la détermination de Lucerne fut de remplacer la querelle des couvents par la querelle des jésuites.

Ce fut le signal de la perre civile. Les corps francs faisant un appel à leurs affiliés, se réunirent au nombre de huit mille hommes armés, et pénétrèrent avec douze pièces de canon dans le canton de Lucerne. Mais celui-ci avait pris ses dispositions : soutenu par les autres cantons catholiques, il opposa aux envahisseurs des masses imposantes; les corps francs, commandés par Ochsenbein, furent mis dans une déroute complète , çt leur malheu-

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rousc expédition ne servit qu*à .augmenter Taudace du parti catholique.

Il résolut de profiter de cette victoire pour rallier toutes ses forces au moyen d'une confédération militaire qui pourrait peut-être lui assurer dans la suite la suprématie en Suisse. Sous rinspiration des jésuites, sept cantons catholiques, Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwalden, haut et bas, Zug, Fribourg et le Valais firent une alliance dont le but était en même temps une protection mutuelle en cas d'attaque, et la défense opiniâtre de la constitution de 1818. Ils appelèrent leur ligue aUiance des cantons fidèles au pacte; les radicaux lui donnèrent le nom de Sunderbund.

Le traité fait à Lucerne, le 11 décembre 1845, était ainsi libellé :

« 1*^ Les cantons de Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwalden, haut et bas, Zug, Fribourg et Valais, prennent, pour le cas où Tun ou plusieurs d'entre eux seraient attaqués, et en vue de défendre leurs droits de souveraineté et territoriaux, l'engagement de repousser l'attaque en commun et par tous les moyens à leur disposition, en conformité du pacte du 7 août 1815 et des anciennes alliances.

« 2** Les cantons s'entendront sur la manière la plus convenable de se tenir mutuellement au courant de tous les événements.

a AU moment oit un canton obtient l'avis certain qu'une attaque doit avoir lieu ou qu'elle a déjà eu lieu, il doit être envisagé comme requis en conformité du pacte, et obligé de mettre sur pied le nombre de troupes nécessaire, selon les circonstances, sans attendre la réquisition officielle du canton respectif. ,

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