‹ Révolution française histoire de huit ans, 18401848Chapitre 161 sur 198 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

la suspension de toutes les lois politiques , le droit de réunion avait été scrupuleusement respecté. La notification du commissaire de police étant donc illégale. Convenait-il, néanmoins , de s’y soumettre ? Cet avis fut immédiatement repoussé. On de pouvait , sans commettre une faiblesse , céder la place à la violence. On prit donc sur-le-champ l'engagement de résister , en se réservant de statuer plus tard sur le caractère de cette résistance.

Le jour même où finissait la discussion de l’adresse , les députés de l’opposition se donnaient rendez-vous pour le lendemain, à midi, dans une des salles du café Durand, sur la place de la Madeleine. Il s’agissait de décider ce qui restait à faire. M. Duchâtel avait interdit les banquets; mais il avait fort mal justifié cette interdiction , et M, Hébert, venant à son aide, n’avait pas été plus heureux. Cependant, l’opposition était avertie. Si, malgré cet avertissement, elle persistait à convoquer une nouvelle réunion , cette réunion devait être, on l’avait annoncé, Sispersée par la force. Voulait-elle résister à la force? Elle en avait le droit. Mais était-ce un impérieux devoir? Question fort grave qui devait émouvoir les esprits les plus fermes, les plus résolus.

Avant de se rendre à la place de la Madeleine, les députés de l’opposition radicale voulurent connaître l’opinion de quelques amis qui n’appartenaient pas à la chambre. On s’assembla dès le matin chez M. Marie. Suivant M. Marrast, il ne fallait pas faire un simulacre de résistance.

1 Après avoir osé prendre la responsabilité de la provocation,

' le gouvernement ne devait plus s’arrêter. A la porte de la salle du banquet on trouverait des baïonnettes. Or, l’opposition devait-elle aller processionnelleraent à la rencontre de ces baïonnettes , pour reculer ensuite devant elles , et

laisser une protestation solennelle entre les mains de quelques agents de police ? Cela serait peu digne. Résister sérieusement , c’était opposer poitrine à poitrine ; c’était engager un combat dont personne ne pouvait prévoir les suites. Le voulait-on? M. Marrast pensait qu’on ne le vou- . lait pas; et, pour sa part, il ne condamnait pas cette prudence. Cependant, l’opposition ne pouvait rester oisive, et dévorer en silence l’outrage qu’elle venait de recevoir. M. Marrast proposait donc la démission collective de tous les députés de la gauche. S’il était périlleux de tenter une révolution, il était utile d’entretenir l’agitation du pays. Cent députés à élire , voilà cent collèges convoqués ; voilà cent, deux cents réunions électorales , dans lesquelles seront entendus les plus vifs discours. L’opposition ne sera-t-elle pas vengée ? En outre , tandis que les journaux de l’opposition reproduiront ces discours, ils mettront la chambre des députés en interdit, et ne rendront aucun compte de ses séances. Le ministère pourra-t-il résister à de si grands efforts? Telle fut la proposition de M. Marrast. Elle fut appuyée par M. Marie, et combattue par MM. Garnier-Pagès et Martin (de Strasbourg). Renoncer au projet de banquet, c’était, disaient-ils, une faiblesse. Si le sang coulait, ce serait le crime du gouvernement. Si, d’ailleurs, le peuple prenait les armes, à qui resterait la victoire? On l’ignorait.

M. Rarrot présida la réunion de la place de la Madeleine. Les deux avis déjà débattus chez M. Marie y rencontrèrent des partisans et des adversaires. MM. Chambolle et Marie se prononcèrent pour la démission; MM. Duvergier de Hauranne , de Lamartine et de Rémusat parlèrent dans le sens opposé. Si graves que pussent être les conséquences d’un tel acte, la majorité se prononça pour le banquet. La for-

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fanterie du ministère avait tellement exaspéré les hommes les plus calmes , les plus sérieux , les plus prompts d’ordinaire à suivre les conseils de la prudence , qu’ils envisageaient presque sans hésiter tous les hasards d’une collision

sanglante. La note suivante fut rédigée par une commission

et publiée, le 14 février, dans tous les journaux de l’opposition :

« Une réunion de plus de cent députés appartenant aux diverses fractions de Topposition a eu lieu, ce matin, pour décider en commun quelle ligne de conduite il convient de suivre, après le vote du dernier paragraphe de Tadresse.

« La réunion s'est d'abord occupée de la situation politique que lui fait ce paragraphe. Elle a reconnu que l'adresse, telle qu'elle a été votée, constitue, de la part de la majorité, une violation flagrante, audacieuse, des droits de la minorité ; et que le ministère, en entraînant son parti dans un acte aussi exorbitant, a tout à la fois méconnu un des principes les plus sacrés de la constitution, violé, dans la personne de leurs représentants, l'un des droits les plus essentiels des citoyens, et, par une mesure de salut ministériel , jeté dans le pays de funestes ferments de division et de désordre. Dans de telles circonstances, il lui a paru que ses devoirs devenaient plus graves, plus impérieux, et qu'au milieu des événements qui agitent l'Europe et qui préoccupent la France, il ne lui était pas permis d'abandonner un seul instant la garde et la défense des intérêts nationaux. L'opposition restera i\ son poste pour surveiller et combattre incessamment la politique contre-révolutionnaire, dont les témérités inquiètent aujourd'hui le pays tout entier.

« Quant au droit de réunion des citoyens, droit que le ministère prétend subordonner à son bon plaisir et confisquer à son profit, l'as- > semblée, unaniment convaincue que ce droit, inhérent à toute constitution libre, est d'ailleurs formellement établi par nos lois, a résolu d'en poursuivre le maintien et la conservation par tous les moyens légaux et constitutionnels : en conséquence, une commission a été nommée pour s'entendre avec le comité des électeurs de Paris, et pour régler de concert le concours des députés au banquet qui se prépare, à titre de protestation contre les prétentions de l'arbitraire.

« Cette décision a été prise sans préjudice des appels que, sous d'au- • III. 24

très formes, les députés de l'opposition se réservent d'adresser att corps électoral et à l'opinion publique.

(( La réunion enfin a pensé que le cabinet, en dénaturant le véritable caractère du discours de la couronne et de l'adresse, pour en faire un acte attentatoire aux droits des députés, mettait l'opposition dans la nécessité d'exprimer, en toute occasion, sa réprobation contre un tel excès de pouvoir. Elle a donc résolu, à l'unanimité, qu'aucun de ses membres, même ceux que le sort désignerait pour faire partie de la grande députation, ne participerait à la présentation de l'adresse. »

Ainsi, Topposition acceptait le défi du ministère , et le déclarait. Cette déclaration ferme, digne, et qu’il faut enregistrer dans les annales du parlement français comme un des plus beaux exemples de résistance constitutionnelle, devait enfanter , à dix jours de date , une révolution I

N’a-ton pas dit que cette révolution fut opérée par surprise? que les députés radicaux conduisirent leurs collègues dans un pié^e ; et que ceux-ci , trop honnêtes et trop crédules, se laissèrent duper par de plus habiles gens? C’est ce qu’on a dit ; non pas , il est vrai, le lendemain de la révolution : tout le monde se vantait alors de l’avoir faite ; mais c’est ce qu’on a dit quelque temps après , quand les affaires de la révolution commencèrent à décliner. Est-ce donc l’exact récit des circonstances qui préparèrent cet événement ?

Les députés radicaux prirent part aux banquets réformistes, avec l’intention fréquemment et à haute voix dé-, clarée de seconder l’opposition constitutionnelle dans son entreprise en faveur des réformes , et leurs discours n’ont pas été plus réservés que leurs desseins. Sincères partisans du gouvernement représentatif , ils pensaient que l’antagonisme du principe monarchique et du principe parlemen- " taire n’était pas une garantie , mais une entrave pour la

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