‹ Révolution française histoire de huit ans, 18401848Chapitre 19 sur 198 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

M. Moié approuvait au fond, n’avait-elle pas assez de dangers à courir? N’avait-cllc pas à lutter contre des préventions nationales dignes de ménagement, môme quand elles s’égarent, et de plus contre les factions révolutionnaires? et n’y avait-il pas là d’assez nombreux obstacles, sans qu’on vînt tout à coup se joindre à des ennemis si menaçants pour une politique qu’on approuvait dans son ensemble?

Après ce débat qui donnait l’avantage à M. Guizot, il se lit agressif, signala par d’habiles insinuations les véritables motifs des attaques de son adversaire ; puis son audace s’accroissant avec le succès, il sembla défier M. Molé de mettre la main sur le gouvernement.

« Que ferait M. Molé s’il arrivait au pouvoir? Aurait-il cette situation si nette, si simple et si forte de l’administration actuelle, appelée aux affaires pour rétablir la paix menacée, l’alliance anglaise affaiblie; de l’administration actuelle, entourée et soutenue par une majorité animée des mômes sentiments et des mômes désirs? Non ; M. Molé arrivant au pouvoir pour dégager de ses fautes cette politique qu’il approqve, y enti'erait par l’impulsion et avec l’appui de tous les hommes qui n’ont pas cessé de combattre cette politique : pour faire et faire mieux les affaires du parti consen ateur, il prendrait le pouvoir, poussé, porté, soulevé par toutes les oppositions. Ce serait là une situation radicalement fausse et impuissante, que de se trouver entre une portion considérable, importante du parti conservateur, mécontente, méfiante, irritée, et d’un autre côté entre des oppositions exigeantes qui voudraient faire payer leur appui. »

M. Guizot fut moins heureux en parlant de la situation générale du pays. A toutes les accusations, il répondait par des négations sans preuves, ou des fanfaronnades sans

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valeui’. Les mécontenlements, selon lui, irexistaieui pas, les émotions étaient un jeu, les colères une vaine apparence.

« 11 n’y a dans tout cela, disait-il en terminant, qu’émotion factice des esprits, tumulte factice des journaux, tension factice de la situation. Tout cela c’est un murmure qu’on a élevé au sein d’un brouillard qu’on amasse. La chambre ne se laissera jias prendre à de telles manœuvres ; elle verra au-dessus du brouillard ; elle entendra au-delà du bruit ; elle verra, elle entendra la vérité. »

M. Mole avait été accusé d’ambition pei*sonnelle ; l’amertume de sa réponse jirouva que les coups de son adversaire n’avaient pas porté à faux.

« Ce.ssez, dit-il, de parler des ambitions personnelles qui vous attaquent, et dont vous ne pouvez prendre ici l’idée (jue dans vos propres souvenirs.

(c Si vous pouviez juger du fond des cœurs auh*emenl que par le vôtre, vous sauriez mieux les intentions qui m’animent et les motifs qui m’ont décidé à signaler au pays les embarras que vous lui avez donnés. Vous m’avez jeté une sorte de défi ; vous avez cru que je ne vous dirais pas ce que je pensais de votre politique. Eh bien î jè vous l’ai dit en toute conscience et avec une profonde conviction ; en finissant je le répète, les (|uestions si graves que vous croyez ou que vous dites terminées sont encore toutes vives; elles se produiront encore plus d’une fois au sein des chambres, et elles vous donneront, croyez-moi, de mauvais moments. SuiTJiontez-les, réussissez, c’est ce que je demande, et permettez -moi de dire les gros mots : Ce n’est pas votre place que j’ambitionne ; ce que je voudrais, c’est que vous puissiez tirer la France des (lifticuîtés qu’elle vous doit. »

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Ces aiuciiités que se renvoyaient les ronservateurs profitaient aux républicains, qui voyaient avec satisfaction leurs adversaires se déconsidérer mutuellement et faire retomber sur le trône les contre-coups de leurs discordes. L’opposition extrême n’avait rien à gagner, il est vrai, au triomphe de M. Molé; son intérêt au contraire était de voir continuer ces luttes, de voir M. Guizot épuiser tour à tour toutes les patiences, fatiguer tous les dévoûments, et créer autour de la couronne un isolement qui la rendrait sans force dans un moment de crise. La politique à outrance ne lui déplaisait pas, parce qu’elle conduisait à l’abîme ; et mieux valait pour elle un rude joôteur comme M. Guizot qui compromettait et brouillait tout, qu’un adversaire comme M. Molé qui avait des apparences de conciliation et des fantaisies de prudence. Mais à la chambre des pairs, l’opposition républicaine n’avait pas un seul organe. Ce fut un légitimiste, M. le vicomte Dubouchage, qui se chargea de répéter les arguments de la presse radicale. « Le souvenir des fautes commises, disait-il, par les compétiteurs actuels du ministère, me fait préférer le présent à l’avenir. Mauvais pour mauvais, mieux vaut encore un ministère établi. »

M. Molé avait été vaincu dans la discussion. Au scrutin, son échec fut complet. Cent quatorze boules blanches contre trente-huit boules noires assurèrent le triomphe <le M. Guizot.

Mais c’était h la chambre des députés que se passaient les luttes sérieuses et décisives. La discussion générale de l’adresse commença le 20 janvier.

Dans celte enceinte, il ne s’agissait pas seulement d’une rivalité de personnes. Plus rapprochée des sentiments du pays,

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mieux imbue de ses volonlés, peut-être de ses passions, la chambre élective renfermait en elle pins d’énergie, pliis d’aspirations populaires. Une formidable minorité représentait les ressentiments soulevés par une politique humiliante. La misérable issue de l’affaire Pritohard avait éveillé dans le public un sentiment général d’indignation, et quelles que fussent les décisions de la majorité, le ministère portait au front une tache ineffa<;able qui devait communiquer à la royauté ses profondes souillures.

Le double traité de Tahiti et du Maroc fut le texte principal des accusations portées à la tribune.

On était curieux surtout d’entendre M. Thiers auquel on attribuait comme à M. Molé le rôle d’aspirant à la succession ministérielle. Mais il commença tout d’abord par désavouer sa candidature , quoique bien peu parmi ses auditeurs fussent disposés à le croire sur parole.

Trois faits principaux, disait-il, signalaient la politique du ministère ; et c’étaient trois fautes : le Maroc, Tahiti, le droit de visite.

Et d’abord le Maroc. Une guerre brillante, un traité sans garanties. Une bataille glorieuse comme celle d’Isly, mais un fait d’armes sans résultats. Un bombardement comme celui de Tanger et de Mogador; mais un acte semblable n’atteint que des Maures qui n’inspirent aucun intérêt aux populations de l’intérieur ; que des juifs et des chrétiens qu’elles détestent. Détruire les villes du littoral marocain, c’est atteindre si peu les Marocains, qu’ils viennent les piller eux-mêmes. Il fallait donc que le traité entraînât une punition pour le Maroc. Il fallait détruire dans le Maroc cette idée, que la France ne peut rien contre lui. On ne l’avait pas osé. Et cependant l’Angleterre elle-même avait reconnu

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