CHAPITRE II
Alliauce de la royauté et du clergé. — Guerre à rUniversité. — Projet de loi en faveur des petits séminaires. — Opposition de M. Cousin.
— Retraite de M. Villemain. — Il est remplacé par M. de Salvandy.
— Accroissement du pouvoir des Jésuites. — Interpellation de M. Tliiers. — Ordre du jour motivé. — Mission de M. Rossi à Rome. — Embarras du Saint-Siège. — Les Jésuites simulent la soumission. — Colères de M. de Montalembert. — Modifications dans le mode de votation. — Scrutin par division. — Clôture de la session. — Comité électoral de la gauche constitutionnelle. — Discours de M. Guizot à ses électeurs. — Traité définitif sur le droit de visite, — Ordonnances de M, de Salvandy. — Nouvelles conquêtes du clergé.
A mesure que ie gouveruement de Louis-Philippe s’éloignait dos traditions salutaires de la révolution française, il était contraint par la logique et la nécessité de faire alliance avec les vieilles institutions qui avaient le même intérêt à faire renaître le passé. Abattu avec le troue, le clergé se relevait avoc lui, et de même que Louis-Philippe, adversaire opiniâtre du régime constitutionnel, n’avait d’autre but politique que de refaire la monarchie de Louis XIV, de même le clergé, déjà trop puissant par les concessions de l’empire et de la restauration, méditait de plus hardies reprises et de
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plus solides conquêtes. Ne pas commander, pour lui c’est resclavage.
Ces deux puissances du passé devaient nécessairement sc tendre la main, et la venue d’un ministère complaisant, prêt à suivre en aveugle la politique personnelle du roi, devait fortifier un rapprochement commencé crune manière trop timide sous les ministères précédents. En cela, les calculs de Louis-Phili[)pe étaient [missamment encouragés par les sentiments religieux de la reine, très-ardente dans toutes les questions d’église et prête à tout sacritier aux élans impérieux de sa conscience. Plus d’une fois, elle était intervenue dans les querelles des évêcpies avec runiversité', et les ministres de l’instruction publique avaient eu à se défendre contre ses exigences. Cependant jusqu’à l’avénemeut du cabinet du 29 octobre, runiversité avait été assez résolii-
ment protégée; et même en 1841, une loi avait été présentée par M. Villeinaiii, qui devait mettre un frein aux empiètements successifs du clergé. Mais c’était un héritage du ministère précédent qu’on n’avait pas osé dès l’abord désavouer. Plus tard on fut plus hardi ; ou écouta les obsessions du clergé ; on voulut obtenir les indulgences de l’Eglise et mériter son appui dans les luttes électorales. Le 2 février 1844, M. Villemain apporta à la chambre des pairs un projet de loi où les petits séminaires étaient érigés en écoles à la fois privées et publiques, tout en demeurant exempts des conditions communes. Ce privilège, que la restauration même avait refusé de leur accorder, fut énergiquement attaqué par M. Cousin. Pendant quinze séances, l’éloquent orateur lutta contre l’envahissement de I’es[>rit clérical, signala les articles du projet dictés par les jésuites et retrouva les chaleureux accents qui avaient tant de fois commandé les
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applaudissements de la jeunesse aux beaux temps de la Sorbonne. Inutiles efforts du talent ! Le Luxembourg reste sourd aux leçons des maîtres de la science ; c’est d’une autre région que lui viennent ses inspirations, et scs votes sont dirigés par l’invisiblq main des jésuites.
Et cependant, ils ne trouvèrent pas que ce fût assez. D’autres concessions furent commandées à M. Villemain ; il fallait qu’il livrât pièce à pièce tous les droits de l’Etat, tous les débris de l’université. Déjà sa conscience lui reprochait d’avoir trop cédé ; et l’on exigeait plus encore. Assailli parles évéques, obsédé parla cour, harcelé par de mystérieuses influences, accusé par l’opposition, menacé par le fanatisme, le ministre tomba dans un sombre découragement. Sa santé fut gravement altérée ; une des gloires de l’université , une des plus brillantes intelligences de l’école sembla s’éteindre tout à coup au milieu de cette lutte ténébreuse qui se passait dans des régions inconnues au public.
Mais si le coup fut rude, il ne fut pas durable. Rendu à la vie privée, délivré des tourments politiques, M. Villemain eut bientôt retrouvé toute la puissance de ses facultés, heureux de fuir dans la retraite les orages soulevés par l’ambition des geiis d’église.
Il fut au commencement de 1845 remplacé par M. de Salvandy , homme de plus facile accommodement et mieux fait pour présider à la décomposition de l’université.
Les inquiétudes s’aggravaient surtout par l’influence toujours croissante d’une corporation religieuse qui, n’ayant pas même le droit d’exister, avait la prétention de commander. Les jésuites, formellement exclus du territoire par la loi, reparaissaient dans les villes et les campagnes, non plus à la dérobée ou avec réserve, mais ouvertement, dans des ni. 5
HISTOIRE DE HUIT A?iS.
établissements publics, dans des «maisons somptueuses', étalant non-seulement leur impunité, mais leur puissance, et disputant l’éducation publique à l’Etat, qui, pour être délivré d’eux, n’avait qu’à faire son devoir, et ne l’osait pas. Le pouvoir mystérieux de la fameuse congrégation pesait sur des ministres sceptiques, que n’excusait aucune conviction religieuse, mais qui se sentaient avertis par les ménagements du roi et le fanatisme de la reine. Depuis plusieurs années, de nombreuses réclamations s’étaient élevées du sein de la presse, du parlement et de l’université, contre les envahissements progressifs d'une institution proscrite qui dominait dans les conseils du gouvernement ; et à mesure que les plaintes se multipliaient, se multipliaient aussi les repaires de l’illégalité. Une puissante hiérarchie occupait tout le territoire divisé en deux provinces, la province de Lyon et la province de France. Vingt-sept maisons considérables témoignaient des richesses de l’ordre et de son influence ; de vastes correspondances étendaient sa domination; et de Rome, où siégeait le général des jésuites, le père Roothaan, partaient des ordres qui étaient exécutés dans tous les coins de l’Europe.
Les amis de la liberté étaient justement alarmés ; et parmi les parlementaires monarchiques qui avaient appartenu à l’école libérale,' se réveillèrent les souvenirs de leurs anciennes luttes : ils résolurent de reprendre rofîerisive contre le vieil adversaire qui avait profité de leur sommeil pour reprendre des forces. Ce futM. Thiers qui s’en chargea.
Le 2 mai, il vint à la tribune réclamer l’exécution des lois.
Après un précis historique dans lequel il rappelait les anciennes accusations portées contre les jésuites, leur expul-