CHAPITRE U
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n’est pas une difficulté que nous voulons mettre sur vos bras; c’est une difficulté que nous voulons vous aider à résoudre. »
La réponse embarrassée du ministre des cultes, M. Martin (du Nord) montra combien la question lui semblait grave, combien elle lui commandait de ménagements. Il n’hésitait pas, disait-il , à reconnaître que le gouvernement était armé contre des associations religieuses illégales. Pas une des lois anciennes n’était tombée en désuétude. Bien plus, elles n’avaient jamais cessé d’être appliquées ; mais était-il temps de les appliquer de nouveau? Etait-il, en effet, question d’une collision sérieuse , et se trouvait-on sous la menace d’une guerre de religion? Non, il y avait eu des imprudences commises ; mais le danger ne paraissait pas tellement pressant qu’il fallût précipiter l’emploi des mesures. ÏAi gouvernement était armé; il userait, au besoin, de son droit; mais dans une question qui intéressait la religion du pays , il fallait laisser au gouvernement une certaine liberté, quant au choix du temps et au choix des moyens.
Cette réponse ne satisfaisait nfles libéraux, ni les catholiques : aux uns elle paraissait un subterfuge, aux autres un acte de faiblesse. Représentant de ces derniers, M. de Carné prétendit que les accusations contre les jésuites n’étaient qu’un prétexte pour attaquer l’Eglise elle-même. « Je voudrais bien savoir, ajoutait-il, si Bossuet, si Fénelon, s’ils revenaient au monde, seraient avec vous dans votre force, ou avec nous dans notre faiblesse. A l’époque où vivaient ces deux grands génies, il y avait une lutte entre les évêques et les magistrats. Bossuet le gallican , et Fénelon l’ultramontain se réunissaient et disaient : « Malheur au « royaume, si l'on entend jamais les libertés de l’Eglise gai-
HISTOIRE l)E HUIT AXS.
« licane comme les entendent les magistrats, et non comme « les entendent les (^vOqiies î »
« Malheur à la France î s’écria , en réponse , M. Dupin , si Ton entend jamais ces libertés comme les entendent les jésuites! Ce n’est pas.ici une question religieuse, mais une . question politique. C’est au contraire défendre la cause du clergé que de chercher à la séparer d’hommes imprudents . qui s’attachent h l’Eglise pour lui nuire. H y a ici une question politique, la question de l’existence légale et illégale des coqmrations dans l’Etat. Il y a des associations de prêtres autorisées par la loi ; il y a des congrégations qui ne présentent aucun danger, et qui ne sont pas un Etat dans l’Etat; mais la société des jésuites est tout autre chose. Le jésuite n’est pas un individu; c’est un être complexe; il existe à l’état de membre de sa congrégation. Les dangers d’une association pareille sont écrits dans l’histoire : elle a son chef à l’étranger; elle reçoit sa di- *
rection de l’étranger. Pour elle, le royaume de France n’est qu’une province , et la moins favorisée de toutes. Les autres Français prêtent serment d’obéissance au roi et aux lois du royaume. Le jésuite n’est plus Français : il prête serment d’obéissance absolue à un supérieur étranger; il lui sacrifie son individualité; il est entre ses mains comme un cadavre, pcnVidc ac cadaver. La société de Jésus a un caractère essentiellement politique , et porte, dans ses prétentions temporelles cet esprit dominateur et turbulent qui la fait redouter des souverains et des papes euxmêmes. »
La question ainsi posée sur son véritable terrain , éveilla les passions. M. Berryer attaqua l’existence même des lois sur les congrégations, et fit appel au principe de liberté.
GIIAPITAP. Il,
C'était rargument ordinaire des légitimistes, depuis qu'ils étaient les plus faibles. Quant aux radicaux, ils ne prirent point part à la discussion. Partisans de la liberté en toutes choses, ils ne voulaient pas attaquer le principe d'association, même chez leurs adversaires ; mais sachant tous les périls qu'entraînait la tolérance pour les jésuites , ils ne voulaient pas défendre, au nom de la liberté, les plus grands ennemis que la liberté pût craindre.
La discussion parlementaire se termina par un ordre du jour proposé par M. Thiers lui-même, en ces termes : (( La chambre , se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l’Etat, passe à l’ordre du jour. ))
Une immense majorité accueillit cette proposition. Les jésuites étaient déjà si puissants, qu’en invoquant la loi, la chambre passa pour faire un acte de courage.
C'était pour le gouvernement un embarras. L’Eglise faisait peur aux uns, elle avait la sympathie des autres, et l’Eglise se faisait volontiers solidaire des jésuites. Cependant la décision de la chambre et la pression de l’opinion publique contraignait d’agir. Le gouvernement reconnaissait bien qu’il avait légalement entre les mains les armes temporelles : mais s’il en usait tout d’abord, le clergé pouvait prendre l’affaire des jésuites pour sa propre affaire ; il s’agissait d’une lutte contre le pouvoir spirituel ou contre une partie du pouvoir spirituel. Le ministère jugea prudent de faire intervenir d’abord le pouvoir spirituel supérieur et d’avoir l’appui de Rome .
Un membre du conseil royal de l’instruction publique, M. Rossi, fut député auprès du pape pour réclamer du Saint-Siège la clôture des établissements des jésuites en
France, des chapelles et des noviciats, et la dispersion de ceux des membres de Tordre qui s’étaient réunis pour vivre en commun. Il avait, en outre, mission de demander que ceux d’entre eux qui voudraient continuer à résider individuellement dans le royaume, rentrassent dans la catégorie du clergé ordinaire, et fussent soumis à l’autorité des évêques et des curés.
Cette négociation rencontra d’abord de sérieuses difficultés. *La cour de Rome n’osait, par un refus d’intervention, accroître les embarras du cabinet des Tuileries; il lui coûtait, d’un autre côté, de dissoudre une milice entreprenante, qui était pour l’Eglise un surcroît de puissance et un grand moyen de domination. Aussi les premières réponses ne furent-elles que des subterfuges. La congrégation des aftaires ecclésiastiques extraordinaires fut réunie le 24 juin, pour arrêter la réponse à faire aux ouvertures de l’envoyé extraordinaire du roi des Français. Elle décida à l’unanimité que le Saint-Siège ne pouvait ni ne devait prendre aucune part à des mesures qui concernaient les droits constitutionnels de citoyens français.
Cette décision laissait au gouvernement français toutes les difficultés de la situation. Ce n’était pas même une réponse , car on interrogeait le pouvoir spirituel, et il répondait par un lieu commun constitutionnel.
M, Rossi s’adressa directement au pape, lui fit connaître l’état des esprits en France, lui signala les périls d’une lutte qui ne pouvait manquer de s’engager et dans laquelle serait peut-être compromis le clergé tout entier. Grégoire XVI se rendit à ces arguments, et entra en négociations avec le père Roothaan ; car le pape lui-même était contraint de ménager cet ordre formidable, et bientôt les jésuites de France re-