CHAPITRE VII
contester la gravité de la situation! Non seulement je la reconnais, mais je désire que la chambre, que mon pays, la reconnaissent et la sentent comme moi. Les situations graves font les bonnes conduites , et c’est par les bonnes conduites qu’on décide les situations graves ; et c’est parce que je compte sur l’intelligence , sur la persévérance , sur la fermeté et sur la mesure des grands pouvoirs publics de mon pays , que, bien loin de vouloir rien dissimuler sur la gravité de la situation, je désire les en pénétrer davantage, si cela dépendait de moi. »
Ces mots étaient un nouvel appel à la patience, h la résignation, c’est-à-dire à une complicité passive avec les usurpateurs de Gracovie, les égorge urs de la Gallicie et les fanatiques de la Suisse. C’est ainsi que M. Guizot entendait les bonnes conduites : de perpétuelles concessions à la violence, le respect du fait à la place du droit, l’abandon des faibles et le silence devant les forts. Déjà quelques conservateurs se plaignaient d’une politique malheureuse qui passait toujours d’une faiblesse à un danger et d’un danger à une faiblesse. Même sur les bancs de la majorité, on murmurait que M. Guizot s’occupait beaucoup plus de sa personne que des intérêts généraux : on reconnaissait en lui le talent de bien dire, mais on eût mieux aimé le talent do bien faire. Parmi les mieux disposés à le seconder, on se lassait de voir renaître sans cesse ces situations difficiles qui mettaient en question la paix du monde, et les dévouements commençaient à se lasser d’être tant de fois mis à l’épreuve. En somme, il y avait dans la majorité sinon de l’irritation, au moins de l’impatience ; on acceptait volontiers le joug, mais on l’aurait voulu moins pesant. Tout cela néanmoins se bornait encore à de secrets murmures ; au jour du
scrutin, la phalange se retrouvait docile et compacte, et M. Guizot ne s’arrêtait qu’au résultat. Il était cette fois de nature à le satisfaire. L’adresse fut adoptée par 248 voix contre 84.
11 eut encore néanmoins quelques désagréments à subir pour l’affaire des mariages espagnols. Lord Normanby accusé, ainsi que nous l’avons dit, de défaut de véracité, s’était empressé d’écrire à son gouvernement pour confirmer de nouveau l’exactitude de ses dépêches. Lord Palmerston lui répondit :
(( Milord, votre dépêche du G courant est parvienne à ce ministère, et, en réponse à cette communication , j’ai à assurer à votre Excellence, que le gouvernement de S. M. a la plus parfaite confiance dans l’exactitude de vos rapports, et que rien de ce qui. a été dit à la chambre des députés le 5 courant, ne peut en aucune façon ébranler la conviction du gouvernement de S. M.; que le récit renfermé dans votre dépêche du 25 septembre dernier de ce qui s’est passé dans la conversation entre vous etM. Guizot ce jour même, est entièrement, rigoureusement, conforme à la vérité. »
En reproduisant cette lettre, plusieurs journaux annonçaient que lord Normanby devait retourner à Londres, en laissant pour le remplacer un chargé d’affaires. Mais c’eût été se retirer devant son accusateur ; et lord Palmerston n’était pas homme à permettre cette concession. hi^Morning Chronicle/\omm\ officiel du ministère, publia la note suivante : « 11 n’y a aucun fondement dans le bruit qui }>araît avoir circulé à Paris sur le prochain départ de lord Normanby. M. Guizot n’a pas hésité, nous le croyons, à déclarer en particulier qu’il n’avait pas eu l’intention d’adresser à l’ambassadeur britannique l’imputation si é videra-
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ment renfermée dans les paroles dont il s’est servi. Nous avons la confiance, qu’avant que ceci lui parvienne, il aura rassemblé tout son courage moral pour faire la môme déclaration du haut de la tribune. — Qu’il s’y résigne, car lord Normanby ne sera pas rappelé, et il n’y a pas l’ombre d’apparence d’un changement de cabinet en Angleterre. » Le même journal publiait], en outre, les phrases suivantes :
« Le résultat est qu’à la face des deux nations, M. Guizot est considéré dans l’opinion publique comme un imposteur convaincu d'imposture. C’est une position qui n’est pas nouvelle pour lui, et qu’il peut supporter avec une philosophique indifférence ; mais certes il n’est personne en Angleterre, ayant des prétentions de gentleman ^ qui se décidât à la subir, et, s’il le faisait, il serait certainement frappé d’une déconsidération universelle. »
Ces aménités dans un journal ouvertement connu pour être l’organe de lord Palmerston démontraient quels étaient les sentiments du ihinistre.
Un nouvel incident vint envenimer les colères. A l’approche d’une grande réunion projetée par l’ambassadeur anglais, les invitations étant faites sur les listes précédentes, une lettre avait été envoyée à M. Guizot. Les secrétaires de lord Normanby s’aperçurent aussitôt qu’ils avaient commis une maladresse; et pour la réparer, ils en commirent
une autre beaucoup plus grave. On envoya reprendre chez ♦
M. Guizot la lettre d’invitation. La brutalité de ce procédé faisait tort à l’ambassadeur ; M. Guizot put se plaindre à son tour. Toutes relations cessèrent entre le ministre et l’àmbassadeiir : on était bien loin de l’entente cordiale.
A Londres, les esprits n’étaient pas moins exaspérés. Le III. 13
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cabinel tout entier s’associait à l’outrage reçu par lord Norinanby et demandait hautement une réparation. Dans la journée du 19 février, lord John Russell fit appeler M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France, et, en présence de deux de ses collègues, il lui déclara qu’il y avait entière et complète solidarité entre lord Normanby et le gouvernement britannique, et que si l’on n’oblenait pas la satisfaction qui était due, cette solidarité pourrait se manifester ultérieurement d’une façon plus directe.
M. Guizot payait cher une imprudence de tribune, et ne savait comment sortir d’un conflit sans dignité, lorsqu’un ambassadeur allié vint à son secours. M. d’Appony se fit intermédiaire entre les deux parties belligérantes, et obtint des deux parts quelques paroles de rapprochement. M. Guizot déclara qu’il n’avait jamais eu l’intention d’inculper en aucune manière la bonne foi et la véracité de lord Normanby. Celui-ci, de son côté fit dire par M. d’Appony que l’invitation à la réunion avait été, il est vrai, envoyée par méprise à M. Guizot, mais que sa Seigneurie n’avait jamais pensé retirer l’invitation envoyée, ni exprimé aucune intention à cet égard. Après ces préliminaires, une rencontre pacifique eut lieu dans les salons de M. d’Appony, et mit fin à cette querelle qui devenait, à vrai dire, un embarras pour les deux gouvernements.
Pendant que ces misérables dissensions agitaient les hautes régions du pouvoir, de cruelles souffrances jetaient le désordre dans les campagnes et poussaient à de déplorables excès les populations agricoles placées entre la faim et le désespoir. La cherté toujours croissante des subsistances rendait inutiles les efforts du travail le plus opiniâtre. La misère s’appesantissait chaque jour plus cruelle, et, avec