‹ Révolution militaire du 2 décembre 1851: précédée de "la Vérité quand même àChapitre 12 sur 54 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Je crois devoir expliquer l'origine et les principaux épisodes de mes rapports avec le prince Louis-Napoléon. On en appréciera l'importance , aussi bien que les curieux mystères; l'histoire pourrait bien y glaner quelque chose, y découvrir le mot de plus d'une

Je réclame donc toute l'attention de mes lecteurs sur (ks laits que, pour la première fois , je révèle au publie,

en raison même de leur opportunité, de Tintérét surtout que l'on y trouvera.

Le prince Louis-Napoléon, pendant son séjour en Suisse , où il avait obtenu droit de citoyen , s'occupait activement de la réalisation de son idée fixe, celle d'arriver un jour à gouverner la France , soit comme président, soit comme héritier de la couronne impériale, en vertu du sénatus-consulte de 1804.

Le neveu de l'Empereur vient de prouver ce que peut en France une volonté persévérante, unie au courage et à l'habileté.

Le prince cherchait surtout la solution de deux problèmes :

Attirer l'attention de l'armée, parce que là où se manient le salpêtre et l'acier, là est le bélier d'Ârchimède, et mériter la confiance des masses par la popularité phénoménale du nom qu'il portait.

Pour l'armée, il s'occupait de travaux militaires, et fit paraître, en 1835, son ouvrage sur l'artillerie.

Pour le peuple des villes et des campagnes^ il se livrait à des études philosophiques et philanthropiques, et mit au jour successivement plusieurs brochures sur ces graves sujets de préoccupation du siècle , et notamment celle sur Y Extinction du paupérisme.

Souscripteur à tous les journaux comme à toutes les productions militaires de l'Europe, le prince fut l'un des premiers abonnés de la Sentinelle dont j'étais le fondateur, le rédacteur en chef et le propriétaire unique, et lui resta fidèle, dans sa bonne comme dans sa

mauTaise fortune, car il voulut constamment se faire suivre par elle, en Suisse, comme en Amérique, à Londres, comme à Ham, comme plus tard à TÉlysée, jusqu'À sa suspension définitive , fflcheuse peut-être, le 1*' mai 1850, par suite d'exigences fiscales.

Le prince me fit remettre, en 1835, avec prière d'en rendre compte, dans mon journal, un exemplaire de son premier ouvrage sur l'artillerie.

J'en rendis, en effet, compte quelques semaines après. Les remercîments du jeune capitaine d'artillerie ne se firent point attendre , car doué de tact el d'habileié, il ne laisse échapper aucune occasion de se créer des partisans ou des amis.

Ancien sous-officier de la vieille garde impériale , je crus de bon goût de faire, à mon tour, hommage au neveu de l'Empereur, d'un exemplaire de mon Ami du Soldat, que j'avais écrit, pendant ma première captivité pour Henri V, et j'en reçus immédiatement la lettre autographe ci-après, que je crois utile de rapporter ici textuellement :

« Château d'Arenemberg, 8 février 1836.

« Capitaine,

« J'ai reçu avec plaisir le livre que vous m'avez en- « voyé, je le lirai avec intérêt, car tout ce qui a rapport « à la France et à sa brave armée , me touche vive- « ment.

a Comme vétéran de la grande armée , vous avez ce bien voulu , capitaine , vous souvenir du neveu de « l'Empereur, exilé ; croyez que je suis bien sensible à (c cette marque d'intérêt et que tout ce qui me rappelle «c la gloire française a droit à mon affection.

<K Recevez, capitaine, l'assurance de mes sentiments, « Signé : Napoléon-Louis Bonaparte. »

Sept mois après la réception de cette lettre, ayant profité des vacances de mon fils, pour visiter la Suisse, en famille, le hasard nous fit descendre à Vhôtel de Bellevue, à Thoun, qu'habitait le prince Louis-Napoléon, pendant le temps que duraient les exercices de cette école d'artillerie de la Suisse , et ce jour, 21 septembre 1836, j'eus avec lui une conversation du plus haut intérêt historique et politique , et cela pendant plusieurs heures.

Cet entretien je l'ai écrit peu de jours après, — il y a bientôt seize années, — - et lu depuis lors dans plusieurs salons de Paris, où chaque fois l'on insista pour que je le publiasse; je le fais aujourd'hui pour la première fois, même en extraits comme ceux-ci.

Dans cet entretien qui eut lieu cinq semaines seulement avant sa tentative de Strasbourg, le prince ne me dissimula pas ses projets, par la confiance que j'avais su lui inspirer tout en lui refusant franchement mon concours.

Je vais donc extraire de mon manuscrit, encore inédit, je le répète, les passages que je crois le plus en harmonie avec les événements qui se déroulent, en ce moment, sous nos yeux ; et je ne crois manquer ni aux convenances, ni à l'affection toute personnelle que j'ai vouée depuis 1835 > au prince Louis, en les burinant

premier entretien avec le Prince liOnii-IVapoléon.

« L'hôtel de Bellevue, à Thoun, élevé au milieu d'un délicieux jardin anglais, comme un belvédère dans une maison de plaisance, domine ce lac, et de ses terrasses ainsi que de ses appartements, chacun peut promener ses regards sur les montagnes de TOberland.

<c Mon premier mouvement, en entrant dans la coquette salle à manger de Thôtel, fut de m'informer si le prince était chez lui, et sur la réponse affirmative de Tun des garçons, j'écrivis ces quelques lignes que je lui fis transmettre :

<( Le capitaine Hippolyte de Mauduit, fondateur et « rédacteur en chef de la Sentinelle de V armée fran^

a paise, descendu à l'hôtel de Bellevue, mais pour deux a heures seulement, apprenant que S. A. le prince <K Louis s'y trouve, ne peut résister au désir de presser oc la main d'un neveu de l'Empereur, dont il a été l'un a des soldais les plus dévoués.

a Le capitaine Hippolyte de Mauduit serait reeon- (( naissant à Son Altesse, si elle voulait bien lui faire « rhonneur de le recevoir. »

(( Deux minutes après, un valet de chambre du prince vint me prier de me rendre auprès de lui.

a J'avais à peine entr'auvert la porte de son cabinet, que le prince me prit affectueusement la main , et m'embrassa comme un ami que l'on n'a pas revu depuis longtemps.

(( Des larmes d'émotion roulèrent dans ses yeux; J'en ressentis le magnétique contre-coup.

(( Le prince, me tenant toujours la main, me dirigea vers une petite causeuse, et m'y fit asseoir à ses côtés. Nous y restâmes ainsi pendant plus de deux heures.

<c Là, en téte-à-téte, se passa un entretien que je ne me rappelle jamais sans charmes, et que je crois assez digne d'intérêt pour en retracer ici les traits les plus saillants : Yhistoire pourrait bien un jour y glaner quelque chose.

a Ah I combien je suis sensible, monsieur de Mau- « duit, me dit le jeune prince — il avait alors 29 ans — «( à votre bonne visite; il est toujours si doux pour un ce proscrit de retrouver un compatriote, et surtout un « compatriote dont le cœur est resté pur au milieu de

« tant d'ëvénements politiques qui ont flétri tant d'îl- « lustrations et fait tant d'ingratsi... »

— « Il n'est que trop vrai, prince, que la catastrophe de 1830. aussi bien que celle de Fontainebleau, n'ont que trop prouvé l'inconstance des hommes, et le peu de confiance et d'estime qu'ils doivent inspirer.

« Le soldat, seul, ainsi que le véritable peuple, celui que n'a point encore corrompu l'atmosphère empestée des grandes villes, sont restés honnêtes -et vraiment patriotes au milieu de ces bouleversements succèssifc, fruits de l'intrigue, de la cupidité, de l'orgueil et de l'ambition, bien plus encore que le résultat d'une pensée sérieuse de retour à la légitimité ou à la liberté, qui, tour à tour, servirent de masque auo; héros de 18U et de 1830. »

— a Je suis bien heureux aussi, reprit le prince, de « vous exprimer de vive voix mes remerctments à l'oc- « casion du bienveillant compte-rendu que vous avez « fait de mon histoire de l'artillerie, dans votre Smtù « ne//e que je reçois et je suis toujours avec un vif in- « térêt, car tout ce qui a rapport à l'armée française est « pour moi l'objet d'une sollicitude et d'une étude para ticulières.

« Aussi, ai-je lu avec une sérieuse attention votre « Ami du soldat, dont vous m'avez si galamment fait « hommage.

« On aime à voir un officier consacrer ses loisirs à « doter l'armée du fruit de son expérience et de son « instruction. »

-«» « C'est mon unique passe-^temps aujourd'hui, prince, et depuis que j'ai brisé mon épée pour ne pas l'employer au service d'une révolution que j'avais combattue, et surtout d'un homme que je ne puis que mépriser, moi, ancien officier de la garde royale , si souvent témoin des bassesses courtisanesques d'une famille qui» depuis si longtemps, n'a été que le mauvais génie de la France, souvent sa honte, et toujours la cause de ses révolutions I... »

A ces mots , énergiquement prononcés , le prince me serra fortement et sympathiquement la main, et me pressa de questions auxquelles je répondis avec une grande franchise et le plus complet abandon : que Ton en juge. >»

— « 11 parait, reprit le prince, que Louis-Philippe a « déjà perdu de son premier prestige sur les masses, et n que celles-ci ne seraient même pas éloignées de cher- « cher ailleurs un objet d'affection?... »

— (( Ce prestige, prince, n'a duré que le court espace d'une lune de miel dans un ménage mal assorti.

« Pour mériter l'estime, la confiance, et surtout l'affection du peuplo.! il faut avoir un cœur noble, droit, généreux, des sentiments honnêtes, loyaux, patriotiques; or, Louis-Philippe est l'antipode de ces vertus civiques. Ambitieux et cupide, l'or et le trône sont tout pour lui.

« Il rêvait, depuis longues années, à opérer, au profit de sa famille, une parodie de la révolutron de 1688, qui renversa l'antique famille des Stuarts, et se donna

pour chef héréditaire un prince de la Maison d*Orange. « Louis-Philippe, pour cimenter son usurpation, fruit d'une conjuration incessante, s'appuie sur toutes les mauvaises passions d'ici-bas, et comme au peuple français il faut autre chose que la satisfaction de ses appétits matériels; qu'il aime la gloire et la grandeur de la France, élevée si haut par l'immortel Napoléon; Louis-Philippe qui déjà, pour obtenir son intronisation parmi les rois de l'Europe, leur a laissé entrevoir, promis même, de n'aspirer qu'au rôle modeste de Napoléon de h faix, le divorce entre le peuple et un homme si peu digne de le comprendre était inévitable et très-prochain. »

— « Quelle est donc la force motrice sur laquelle « ir s'appuie, à défaut du peuple prêt à déserter sa a cause?*». »

— a Homme fourbe, digne élève de Machiavel, n'aimant ni n'estimant point son prochain, incapable d'une belle action, ses moyens sont la corruption et l'exploitatioD des sottes vanités de la bourgeoisie, comme si Ton pouvait jamais fonder quelque chose de grand et de durable avec cette classe égoïste et bâtarde , qui n'a ni l'énergie du peuple ni le dévoûment chevaleresque de la véritable noblesse, ces deux puissances indispensables à tout gouvernement. »

— c( C'est, en effet, bien mal comprendre et juger « la nation française, reprit le prince, que de prétendre « la diriger sans ces deux forces vitales!... Mais quels « moyens de renverser un roi si peu en harmonie

(K avec le caractère et les sentiments des Français ? i>

— a Le temps, à défaut de mieux, fera justice de cette usurpation, répondis-je à cette interpellation qui me fut faite avecune certaine sollicitude. »

— « Vous ne croyez donc pas le peuple assez fort a pour secouer un joug aussi humiliant et qui peut de- « venir bien lourd?. .. »

— « Je ne le pense pas. »

— « Et l'armée? Pour qui sont ses sympa-

a thies?... »

— « Je vais, prince, vous dire à ce sujet mon opinion tout entière; je crois connaître l'armée autant, peut-être mieux que bien d'autres, ayant passé vingt ans de ma vie dans ses rangs et lui consacrant, depuis 1839, toutes mes études, tous mes loisirs, d

— « Dites! dites! répondit vivement le prince : j*at- <( tache un grand prix à votre appréciation. »

— « L'armée ne forme plus, en ce moment, un tout homogène; dans ses rangs se trouvent des éléments divers, souvent opposés, qui lui enlèvent de sa force et de sa puissance. La révolution de 1830 a été pour elle un coup funeste, en brisant les liens de fraternité réelle qu'une administration paternelle, appuyée sur des lois justes et loyalement exécutées, avait inspirée dans tous ses rangs.

(( Les corps d'officiers s'étaient successivement purgés de tout ce qui s'était montré indigne de porter l'épaulette; aussi l'armée commençait-elle à jouir de la haute considération qui lui est nécessaire et sans la-

quelle elle n'est qu'une force brutale au service du premier reou.

« Les sentiments chevaleresques avaient repris racine parmi nous ; la catastrophe de juillet 1830, cette cruelle leçon que la Providence a voulu donner à des ministres présomptueux d'un Roi trop peu militaire pour la France, a fourni un témoignage éclatant de ces sentiments : près de deux mille officiers brisèrent, comme moi, leur épée et firent le sacrifice d'une carrière qu'ils aimaient pour s'associer à la mauvaise fortune d'une famille qui avait reçu leur serment et ne les en avait pas dégagés. X)

— « Quelle noble conduite ! s'éôria le prince, en me « pressant afTectueusement la main ; mais aussi quelle « perte pour la France et pour l'armée que l'absence de « pareils officiers. »

— « La France, prince, répondis-je à un regret exprimé d'une manière si aimable et si flatteuse, la France nous retrouvera tous au jour du danger, à la première menace d'une invasion ! . . .

« Louis-Philippe, dans une pensée toute dynastique, & enlevé à l'armée les garanties de justice et vraiment libérales qu'elle trouvait dans les lois qui ont honoré l'administration du maréchal Gouvion-Saint-Cyr.

<K Le maréchal Soult, aussi courtisan que despote, s'est prêté à ce funeste système, et a développé, par des lois nouvelles* l'intrigue et le favoritisme, ces plaies vivaces de notre époque.

« En surexcitant outre mesure la soif d'avancement, on a transformé l'armée en bazar, où chacun ne cherche plus qu'à arriver au plus vite, coûte que ooAte, au détriment de sa dignité personnelle, comme au détriment de son frère d'armes, au sommet de l'échelle militaire, moins peut-être pour la grosseur de son épaulette que pour l'augmentation des émoluments qui s'y rattachent ; car tel est aujourd'hui le système gouvernenaental en France que l'or est devenu le mobile et le but de tous. »

— « Mais, dit le prince avec l'accent de l'indigna* « tion, Louis-Philippe commet là un acte de lèse-pa- (i trie, car il l'énervé en la rendant égoïste et cupide, « et de là à la vénalité il n'y a qu'un pasl.., )»

— « Il n'est que trop vrai, prince ; mais (jOuis-Pbi» lippe pourrait-il gouverner longtemps la France en I9 laissant à ses instincts généreux, à son amour de la gloire, à ses prédispositions tapageuses I... Non! car ce que Louis-Philippe redoute surtout, c'est une rupture avec l'ex-sainte-alliance qui a daigné, par égoïsme autant que par peur, accorder droit de cité dans l'auguste aréopage au fils d'un régicide. C'est même à contre cœur et malgré les avantages que ses fils et lui en retirent, qu'il conserve l'Algérie, qui entretient encore dans l'armée le goût des armes et l'humeur guerrière, qu'il voudrait métamorphoser en passions industrielles, parce qu'ayant fait de tous les Français un peuple de marchands et de calculateurs, il en serait le maître à bon marché. »

— * « Quelle odieuse politique I. . . Elle recevra t6t ou «t tard 500 châtiment I... »

— <x Je le désire et l'espère comme vous, prince, et Dieu veuille qu'il ne se fasse point attendre, car la France est déchue pour longtemps si Louis-Philippe n'est bientôt renversé d'un trône enlevé par surprise et perfidie, et dont chaque jour il se montre si peu digne I b

A ces dernières paroles le prince devint pensif

Quelques secondes après il recommença ses questions qui, cette fois, furent plus directes, plus catégoriques, plus instantes; ma franchise lui avait plu, peut*étre in« spire quelque confiance.

•^ a L'armée et le peuple ont-ils conservé quelque « souvenir de la gloire impériale, quelque sympathie « pour la mémoire de l'Empereur?... »

— « Oui, prince; la mémoire de Napoléon vivra longtemps, peut-être môme à jamais dans le cœurdusoN datet du peuple, et telle est ma conviction à ce sujet, que j'ose affirmer que le roi de Rome serait aujourd'hui sur le trône de France si, par un épuisement anticipé, il n'eût abrégé ses jours.

a Le roi de Rome ne comprit jamais sa haute destinée, ni les vœux qui s'adressaient à luil... )>

<^ « Mais d'autres ont compris cette mission, me dit a le prince avec émotion, et sont prôtsà s'y vouer corps « ^tâmel...

« Pensez-vous, monsieur de Mauduit, qu'ils trou- <c vassent de Tappui dans les masses s'ils réclamaient <c leurs droits d'hérédité napoléonienne?... x>

— <c Ces droits, prince, sont morts avec Théritier direct de Napoléon, et je ne crois pas leur transmission possible sur la tête d'un autre membre de sa famille; le temps seul eût pu consacrer cette dynastie nouvelle. Dieu en a décidé autrement, en appelant prématurément à lui le fondateur et le rejeton unique de cette dynastie naissante!... )»

— (c Mais le sénatus-consulte de 1804 a prévu ce c< cas, et m'a transmis les droits du roi de Rome en cas a de décès! »

— « Pourquoi donc n'avoir point invoqué ce sénatus-consulte au moment même de la mort de votre cousin?... »

— <c C'est ce que je me dispose à faire, me répondit « le prince d'un ton plein de confiance ! »

— « Mais votre oncle Joseph ne vous les contestera-* t-il pas ces droits, et après lui votre oncle Lucien, dans l'intérêt de ses fils, car la couronne de France est digne d'envie?... »

— a Le sénatus-consulte a tranché ces prétentions, 6t « quant à mon oncle Lucien, il a toujours fait bande à « part!... D

— oc Les querelles de famille, prince, ne changent rien aux droits : ce motif ne serait donc pas une cause d'exclusion s'il existait des droits, ce que je crois trèscontestable, même le sénatus-consulte à la main, k

moins que de nouvelles assemblées primaires ne viessent un jour les sanctionner, mais qui convoquera ces comices?... d

— « MOU » reprit vivement le prince.

— « Et comment? »

— ce Le voici : »

En prononçant ces paroles, le prince me parut comme soulagé d'un poids qui l'oppressait: il pensait avoir trouvé en moi un ami digne de ses confidences, disposé peut-être è seconder ses projets, ses espérances ou ses illusions.

Alors, se rapprochant encore de moi, et me prenant la main comme l'amant prêt à faire à sa maîtresse l'aveu de son amour, il me fit sa confession tout en* tière.

— « Mon cher monsieur de Mauduit, me dit alors « le prince, indigné, comme vous, depuis longtemps a du joug humiliant qui pèse sur la France, je me « suis déterminé à tenter de l'en délivrer avec le « concours de l'armée et de tous les hommes de cœur, « car je crois le moment venu pour ceux-ci de se donner « la main!... »

— a Je l'appelle aussi de tous mes vœux, prince, ce jour où tous les hommes de cœur et vraiment amis de leur pays se tendront franchement et loyalement la main , pour assurer le bonheur de la France et l'arracher enfin à tous ces tiraillements intérieurs qui Tépuisent et paralysent son essor.

« Mais ce jour est-il venu ? Les partis ont-ils bien re-

nonoé à leura prétentions pour se ranger sous une ban* nière unique?... Qui devra l'emporter des partisans des idées révolutionnaires dont on n'est pas encore désillusionné en France, ou de ceux qui, croyant mieux juger les intérêts du pays, voudraient revoir une monarchie réelle, mais non une misérable parodie comme celle d'aujourd'hui y qui n'est qu'une république bâtarde entée sur un trône usurpé.

« La monarchie, pour être solide, ne doit-elle pas s'appuyer sur une base immuable, sur un principe consacré par des siècles; en un mot, sur la légitimité?... )»

^ « Mais) dit le prince, la France ne veut plus en- « tendre parler de la branche atnée des Bourbons , et <c lui préfère même, assure-t-on, la famille d'Orléans, « qui l'a trahie et détrônée I... »

— « L'on est sans doute bien loin encore, prince, de cette unanimité si désirable qui rendrait à la France toute son énergie, toute sa splendeur, toute sa puissance, que proclamait si énergiquement le grand Frë« déric.

a Pendant quarante-cinq ans, on a tellement calomi* nié systématiquement la branche atnée des Bourbons; For des d'Orléans y a si puissamment contribué, que de très-vives préventions existent encore, j'en conviens, contre un retour au principe.

« Les penseurs et les hommes sans autre amlÂtion personnelle que d'offrir le concours de leur dévouaient au bonheur du pays, persistent seuls dans leurs con-

YÎctioDs que la légitimité sera Tunique ancre de salut après les mille extravagancesauxquelles doit infailliblement nous mener le règne de Louis-Philippe.

— €c Vous êtes donc légitimiste toujours? » me demanda le prince.

— * « Oui, prince, et disposée tout sacrifier encore à ce principe, comme je lui ai déjà sacrifié ma oarrièrei ma fortune et ma liberté I...

«- « Mais si vos généreux eflbrts, que je respecte et « qui vous honorent , ne doivent point aboutir aui « résultats que vous désirez, pourquoi ne seconderiei* « voua pa» toute tentative ayant pour but de renverser a l'ennemi commun , sauf à soumettre ensuite à la a sanction de la France le choix de sa forme de gou« « vernement?...

— a Tout autre que Louis-Philippe sur le trône de France me conviendrait certes mieux que lui , car je considère sa présence aux Tuileries comme une honte pour mon pays. Mais lié par un serment dont je ne me crois point encore dégagé, que j'ai, au contraire, cimenté depuis 1830 par des sacrifices et des persécu*tioDs subies, puis-je bien, je vous le demande, prince, seconder toute autre conjuration que celle à laquelle j'ai engagé ma foi?... )>

Cette réponse, toute militaire, parut faire impression sur le jeune prince , dont le cœur est accessible aux sentiments chevaleresques.

^ a J'ai trop d'estime pour votre caractère, mon « cher capitaine, reprit aussitôt le prince, pour ne pas

« vous faire le dépositaire de mes projets, fondés sur <x des démarches sérieuses faites auprès de moi par des ' « hommes éminents et par de nombreux amis de (t l'Empereur.

— « Prenez garde, prince?. .. Défiez-vous autant des illusions de vos amis, que des pièges d'une police active et rusée?...

<c Vous êtes trop rapproché des frontières de France et du séjour de son ambassadeur (^), pour n'être point en but à toute sa surveillance et même à mille embûches.

<K Des intrigants, comme il s'en trouve partout et toujours sous les pas des prétendants et des puissances de ce monde, n'accourent-ils pas déjà en Suisse pour exploiter votre fortune, avant de vous élever sur le pavois?...

« Croyez-moi donc, prince; croyez et excusez la franchise d'un soldat de l'ex-vieille garde impériale : ne vous lancez pas sur des instances, sur des plans aussi suspects, aussi chimériques peut-être, dans quelque tentative aventureuse qui ne pourrait, je le crains, que compromettre votre position, votre caractère, et perdre les amis sincères qui s'associeraient à vos projets.

« Admettons, un instant, la possibilité pour vous, au moyen d'intelligences dans un certain nombre de régiments, de tenter un second 20 mars, et d'arriver

(•) Berne.

jusqu'à Paris, sous l'escorte de quinze à vingt mille soldats, ou volontaires du peuple ou des campagnes; admeCtons que Louis-Philippe, ne trouvant personne pour le défendre, vous cède la place, comme Louis XVIII le fit à votre oncle.

« Les difficultés pour vous, prince, sont bien moins encore d'arriver jusqu'à Paris , que de vous y maintenir.

« Dès le lendemain, surgiront pour vous des obstacles aussi imprévus qu'insurmontables, dans la situation actuelle des esprits en France; réservez-vous pour une meilleure occasion, qui, tôt ou tard, peut vous assurer une belle page dans Vhistoire I. . .

« Vous vous plaigniez tout à l'heure, prince, des tortures de l'exil. Eh bien I il est un autre Français qui n'a pas plus mérité sa mauvaise fortune que vous, et ce Français est Théritier direct, unique, des rois de France I...

« Unissez votre mauvaise fortune à la sienne. Une ÉPÉE DE CONNÉTABLE ost préférable à une couronne usurpée, et en quelles mains pourrait-elle jamais être mieux placée qu'entre les mains d'un neveu de l'Empereur l »

A ces paroles prononcées, je l'avoue, avec une chaleureuse inspiration, une teinte pourprée se répandit sur le visage du prince; deux larmes s'échappèrent de ses paupières. . . J'avais touché quelque corde sensible, révélé peut-être un trait de lumière inconnu à ce>une prince, élevé dans la pensée d'un rôle important en Europe.

Après quelques secondes de sitenee, le prince r^rit :

« Hais nos droits seraient rivaux I... i»

« -^ Ahl permettez, prince; depuis deux heures j'emploie toute mon éloquence à chercher à combattre vos illusions à ce sujet, car

« Daignez, prince, excuser ma franchise, peut-être un peu trop en désaccord avec vos entretiens habituels avec des Français qui peut-être vous trompent ou s'abusent.

« Cette entrevue, prince, vous assure mon affection personnelle, sinon mon concours efficace à la réalisation de vos projets, que je crois tout au moins imprudents, et je m'estimerai toujours heureux chaque fois que je trouverai l'occasion de vous exprimer les sentiments tout particuliers que vous m'avez inspirés ; mais permettez-moi, prince, d'insister sur le conseil d'amitié vraie que vient de me dicter mon respect pour la mémoire de l'Empereur, m

Cinq semaines après cet entretien, le prince Louis- Mapoléon réalisait à Strasbourg ses projets et mes »p^ préhensions.

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