‹ Révolution militaire du 2 décembre 1851: précédée de "la Vérité quand même àChapitre 18 sur 54 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Chaque jour la situation se tendait davantage; la rupture entre les deux pouvoirs rivaux était imminente, le plus léger prétexte pouvait provoquer un éclat ; on se jetait réciproquement des défis aigres-doux , comme ces écoliers qui se montrent le poing, jusqu'à ce qu'enfin la colère l'emporte chez l'un des deux champions, et lui fasse enlever de l'épaule de l'autre le fétu de paille à qui tient la déclaration de guerre.

C'était heureusement l'heure pour les écoliers parle-

mentaires d'aller en vacances ; grâce à cette circonstance Torage se calma» mais le germe subsistait ; vingt-cinq écoliers sous le titre révolutionnaire de cofnmtssion permanente n'étaient-ils pas restés comme pomme de discorde ? Il 7 avait trêve, mais nulle part désir de conciliation ; le génie de la conjuration disposait ses arsenaux, méditait ses plans d'attaque. Les écoliers s'étaient séparés le chapeau sur l'oreille comme des fanfarons, en toisant d'un œil dédaigneux, provocateur même, le camp opposé. Le gant sera relevé au retour.

Telle était la véritable situation des deux pouvoirs au jour des vacances parlementaires ; mais ce qui rendait cette situation des plus graves, c'était l'anxiété cruelle qu'elle avait jetée dans tous les esprits, et particulièrement parmi les généraux et les colonels de l'armée de Paris. La plupart cherchaient et se demandaient où se trouverait pour eux le devoir, le jour de la déclaration de guerre; j'en fus bien souvent le témoin dans mes rapports intimes avec bon nombre de mes anciens frères d'armes qui, depuis la victoire, se sont montrés pleins de zèle et d'ardeur, et n'étaient rien moins que des crânes politiques six semaines avant... J'en pourrais citer plus d'un exemple, mais à quoi bon? il faut leur laisser leur part d'avoir contribué, en quelque sorte malgré eux, à sauver du naufrage le navire social.

Dupes des mots sonores de Ugaliié, de sauverameié parlementaire, qui retentissaient partout à leurs orml« les, dans les estaminets et particulièrement dans les salons, leur kitelligence en était troublée, leur ottur per-

dail de son énergie, Tinquiétude s'y était introduite. Vingt, généraux du parlement leur répétaient sans cesse que le donjon de Vincennes était prêt à receToir le premier d'entre eux qui oserait porter la main sur Varche sainte^ et prêterait le concours de son bras et de son épée à un nouveau Cromwell ; et comme le courage civil n'a pas toujours été la vertu dominante chez le général français, il en résultait une indécision que la plupart ne dissioiulaient même pas.

C'était donc à qui n'attacherait pas le grelot, tout en reconnaissant les dangers de la situation. Que de fois n'ai-je pas été dans le cas de rassurer plus d'un personnage militaire, et sur ses scrupules et sur les conséquences d'un futur XVIII brumaire! J'en appelle aux souvenirs de plus d'un vainqueur du 4 décembre...

Il ne fallait donc rien moins que l'arrivée à Paris de deux hommes déterminés pour couper court à toutes ces incertitudes en assumant sur leur tête toute la responsabilité d'une bataille que les soldats désiraient bien plus ardemment que leurs cheiis; je leur dois cette justice et cet hommage.

Nous étions à la mi-septembre. Chargé par des amis d'obtenir de M. Emile de Girardin l'insertion dans la Presse d'un article qui les intéressait, je me rendis chez ce célèbre publiciste, et là, piendant près d'une heure, nous eûmes un entretien très-sérieux sur la situation et sur les moyens de la dominer. Plusieurs de ses questions me surprirent, j'en augurai un changement prochain dans sa politique.

Je le trouvai assez disposé à faire bon marché de l'inviolabilité de la constitution, et même du parlement dont il était cependant l'une des 750 fractions.

Ses appréciations sur le caractère, sur la capacité du président de la république» me parurent bien modifiées, plus justes et plus vraies que celles émises si souvent par lui dans sa polémique et dans ses paroles.

D'où provenait ce revirement? Je ne cherchai point à l'approfondir, mais je le constatai avec d'autant plus de plaisir que je voyais un homme d'une habileté incontestable entrer complètement dans les appréciations que je ne cessais d'émettre depuis longtemps et sur les hommes et sur les choses.

M. de Girardin voyait sombrer le navire républicain, et n'étant pas chargé d'en tenir le gouvernail, il lui était permis de songer à échapper au naufrage en laissant faire qui voudrait s'attacher à la barre.

Cet entretien fut pour moi un trait de lumière. Ainsi, pendant que, d'un côté, je remarquais du vague et de l'inquiétude parmi certaines sommités, je voyais l'un des apôtres les plus fervents de la démocratie républicaine prêt à se ranger sous les aigles d'un César.

Quand le vieux rat abandonne sa crypte souterraine, l'écroulement n'est pas loîni...

Le mois d'octobre étant l'époque habituelle des changements de garnison, les quatre régiments d'infanterie les plus anciens de l'armée de Paris, ainsi que les deux régiments de cavalerie furent remplacés par quatre régi-

meots arrivés récemment de Rome ou d'Afrique, et par deux régiments de lanciers, en même temps que Ton appelait à la tête de cetle belle armée, des généraux d'une haute capacité militaire, et d'une énergie éprouvée.

Aimant à étudier la marche des événements dans leur ensemble, comme dans leurs circonstances les moins importantes en apparence , je remarquai avec une joie secrète la pensée dirigeante de cetle opération préliminaire, et particulièrement la réunion simultanée à Paris de deux régiments de lanciers dont Tun s'était déjà si franchement déclaré pour le président de la république, lors de la célèbre revue de Satory.

Dès ce moment , je ne mis plus en doute la prochaine exécution d'un coup d'Etat ; car qui veut la fin doit en vouloir les moyens , ce qui ne fut jamais la maxime gouvernementale des Bourbons, témoin le coup d'Etat de juillet 1830.

Il est d'usage de politesse militaire que les corps d'officiers reçoivent leurs frères d'armes arrivants en signe de cetle fraternité qui n'existe réellement que sous l'uniforme. Le colonel du !•' régiment de lanciers, si remarquable à tous égards , sollicita de l'autorité supérieure l'autorisation d'offrir, au café des Mille-Colonnes, un punch aux corps d'officiers du 7* de lanciers et de l'escadron des guides attaché à la brigade de cavalerie de Paris, ainsi qu'aux officiers d'état-major, d'artillerie et du train des équipages. Cette autorisaiion ayant d'abord été refusée, pour

des motifs que je n*ai point à examiner, le colonel de Rocbefort ne renonça pas néanmoins à une réunion de famille qu'il croyait utile, peut-être même urgente dans Vétat vaporetix des esprits. A cet effet il demanda et obtint enfin l'autorisation de disposer des vastes appartements de l'École Militaire qui ne sont point occupés, les fit décorer de tentures , de drapeaux et de trophées, et convia à cette fête militaire tous ses frères d'armes de Paris.

C'était le 31 octobre 1851. La pensée dominante de cette réunion était de cimenter une solidarité en harmonie avec la gravité des événements qui s'annonçaient.

Il appartenait au 1" régiment de lanciers, en raison de son initiative de Versailles, d'entrer le premier dans la lice des manifestations contre les dangers de toutes les intrigues du parlement qui se croyait de taille à s'emparer du pouvoir suprême, comme à le disputer ensuite aux socialistes. Orgueilleux Parlement II... Les socialistes l'eussent dévoré dans six mois si » par compassion pour lui , le président de la république ne se fût contenté de le chasser.

Cette soirée militaire fut des plus francbes, des plus cordiales, et s'écoula au milieu des fanfares et des toasts..

Toutefois, quelques esprits timorés, et toujours sous la paralysante influence que j'ai signalée plus loin , cherchèrent à détourner le colonel de Rocbefort de prononcer son toast d'ouverture, signal de la charge à

fond contre les anarchistes , leurs adhérents et leurs

meneurs.

Rien ne put arrêter la détermination hardie du colonel du 1®' de lanciers, il fallait engager le combat et brûler ses vaisseaux. Voici donc la harangue qui précéda la charge que couronna plus tard la victoire du 4 décembre qui terrassa pour longtemps sans doute l'hydre révolutionnaire :

«c Rendons grâces , messieurs , aux vieilles traditions de Tarmée , nous leur devons la satisfaction de fêter aujourd'hui nos camarades du 7® de lanciers et nojsbons camarades de l'artillerie et de l'état-major qui nous ont si bien accueilHsà notre arrivée à Paris. Rendons grâces à ce véritable esprit de corps, qui, sans distinction de numéro ou d'uniforme, sait faire une même famille de l'armée tout entière. Oui, messieurs, c'est à ce sentiment de fraternité militaire qui nous réunit tous ici, qui fait de tout soldat l'ami , le frère d'un autre soldat, que l'armée a dû de pouvoir traverser, sans être entamée, la période difficile dont le souvenir n'est pas encore effacé. Si l'affection entre les différents corps de Varmée est si sincère, si solide, c'est qu'elle repose sur une estime réciproque, sur l'habitude de dangers affrontés avec le même courage, ou de peines partagées avec le même dévoûment. Félicitons-nous donc , messieurs, de nous trouver tous réunis ici, sous l'inspiration de cette généreuse pensée : si elle nous donne la joie et la sécurité dans le présent, c'est à elle que nQus devons aussi demander confiance dans l'avenir.

a Je boif au 7* de lanciers et à ion colonel l.«. Je bois à tous nos camarades de Tartillerie, de rétat-major, des guides, à tous ceui enfin qui ont bien voulu se réunir à nous pour les fêter. Je bois à Tunion de rarmée.

« Mais avant toutes ces santés, messieurs, je vous demanderai de porter avec moi celle de Tbomme que son courage, sa loyauté, son inébranlable fermeté, ont fait, en quelque sorte, la personnification de Tordre dont nous sommes les défenseurs : nous boirons à celui qui nous facilite si bien la tAcbe que nous devons accomplir : Au prince Napoléon, au chef de VEiai l »

M. le colonel Féray, du 7^ de lanciers, prit, à son tour, la parole en ces termes :

ce Interprète du 7^ de lanciers, messieurs, je remercie nos camarades du 1®' et tous les corps de cavalerie de la garnison de Paris, de l'accueil si cordial, si bienveillant, dont ils nous ont honorés. Le 7® de lanciers, messieurs, se félicite d'avoir à partager avec vous la tftcbe si patriotique, si glorieuse, de défendre Tordre et la société.

« L'armée a été l'ancre de salut de notre pays, dans les mauvais jours que nous avons traversés ; c'est à sa discipline , c'est à Tunion qui règne dans ses rangs et dont elle renouvelle chaque jour l'exemple si peu suivi , que Tarmée a dû de rester à la hauteur de la tâche qui lui était imposée.

ce Gardons, messieurs, ces nobles sentiments, gardons ce précieux dépôt que nous ont légué nos atnés et

qu'il nous soit aussi sacré que notre tâche elle«m6me, car c'est en lui que nous puiserons toujours non-seulement le sentiment de notre véritable devoir , mais aussi les moyens de l'accomplir dignement.

« Je bois au 1®' de lanciers, à son colonel , à tous les corps de cavalerie de la garnison de Paris I... x>

On se sépara à minuit, en se donnant rendez-vous sur le premier champ de bataille qu'offrirait l'armée rouge.

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