CHAPITRE XVIII
^nit du Mardi au Mercredi {% au 8).
Pendant ce temps, des représentants de la Montagne s étaient formés en convention permanente dans Tun ôes cafés socialistes du faubourg Saint- Antoine au nom- '^''c d'environ soixante.
Et du café du Peuple sortit grossièrement autographié en placard le manifeste destiné à faire prendre le fusil à Tarmée démagogique plus encore qu'à provoquer le soulèvement des masses contre Yaudacieuoo ULcéraleur de cette infortunée Constitution de 1848. Mais le peuple du faubourg Saint-Antoine resta sourd à cet appel emphatique des vingt^deux Brutus, qui, seuls, sur soixante et quelques présents, se permirent rapposition de leur nom au bas de cette fanfaronnade révolutionnaire, et de ces vingt-deui Brutus, combien se présentèrent-ils tête levée, et drapés dans leur écharpe sur le champ de bataille?...
Ils étaient au nombre de trois ! Les citoyens Baudii2, Schœlcher et Madier de Monjau.
Les ouvriers rouges du faubourg les' forcèrent même à descendre dans la rue pour donner Texemple et à payer aussi de leur personne, au lieu de ne se présenter jamais que le lendemain du combat pour se partager, comme en 1830 et en 1848, les dépouilles opimes.
« Nous sommes las, disaient avec raison ces ouvriers, « de nous faire tuer pour des intrigants et des ambi- (k tieux qui nous excitent, nous poussent au combat, « pour ne plus se rappeler nos services et notre sang « répandu, le lendemain de notre victoire.
<c Nous ne prendrons donc les. armes que si les Re- (c présentants marchent à notre tête cottme ils s'en (( vantent. »
Les trois plus crânes de cette convention au petit pied, à ces paroles, se ceignirent de leurs insignes, et
parodiant le serment des Horaces, ces valeureux champions s'élancèrent à huit heures du matin dans la rue de Cotte, où leur premier. fait d'armes fut de se retrancher derrière une voiture de fumier qu'ils aidèrent sans doute, de leurs blanches mains» k renverser en travers de la rue.
Vingt*cinq ou trente ouvriers seulement s'y groupèrent avec eux ; mais à peine avaient-ils formé cette barricade que se présenta un détachement du 19* léger, sous le commandement d'un capitaine ayant h ses côtés et Vëpée en main le frère du général Marulaz, sousintendant militaire, qui se rendait seul, à Vincennes, en mission, mais qui, rencontrant cette compagnie au moment où elle marchait à la barricade, se plaça à côté de son capitaine, en soldat volontaire.
Le général avait donné l'ordre au capitaine de ne commencer le feu qu'après avoir essuyé celui des défenseurs de la barricade. Les soldats s'avancent l'arme au bras, et reçoivent, à cinquante pas environ, une décharge de douze à quinze coups de fusil, qui tue un sergent et blesse un soldat, et tue également une pauvre femme qui allait remplir sa cruche à la fontaine voisine. Les soldats ripostent, et pendant qu'ils rechargeaient leurs armes, trois individus en paletots avec une ceinture tricolore s'échappent de la barricade et viennent sa jeter dans les bras des soldats en les invitant à ne pas tirer. M. le sous-intendant Marulaz les invite, à son tour, à se retirer, que le feu ayant commencé, il n'était l pas prudent à eux de s'y exposer.
Au même iostant, une seconde décharge partit de la barricade : le citoyen Baudin tomba frappa d'une balle qui, entrée par la nuque, sortit par le nez. Il fut renversé au milieu même des soldats qui aussitôt s'élancèrent sur la barricade et l'enlevèrent, mais sans résistance, ses défenseurs s'étant enfuis en laissant sur le pavé un homme du peuple. La mort du citoyen Baudin fut instantanée, les soldats ne relevèrent qu'un cadavre horriblement défiguré, qu'ils prirent d'abord pour un commissaire de police en raison de son écharpe.
Les deux autres représentants durent leur salut à cette même méprise, et se sauvèrent en passant, d'une cour dans l'autre, sur des planches dont on avait recouvert le puits qui les séparait. C'était un nouveau vasistas des Arts et Métiers !. .*
Tel fut l'unique exploit guerrier de la convention du faubourg Saint-Antoine; il n'a guère justifié, on en conviendra, les quos ego de nos vingt-deux monta-
Il était néanmoins vraisemblable que si le manifeste de la convention omnicolore, enlevée le matin dans la mairie du 10* arrondissement, n'avait eu d'autre résultat que d'agiter la foule bourgeoise des boulevarts l'appel aux armes de la convention rouge, produirait de sanglants effets sur les populations du centre et des faubourgs.
Il était donc prudent de se mettre en mesure de tenir tête à l'orage, et d'être prêt à tout événement.
La nuit du mardi au mercredi s'était passée sans
troubles, malgré les excitations de quelques représentants de la Montagne et de quelques péroreurs en paletot.
Mille bruits étaient répandus et lancés dans le but de raffermir les courages abattus, les esprits stupéfiés par ce coup de foudre. L'appel aux armes des montagnards, affiché d'abord sur divers points du faubourg Saint- Antoine et presque aussitôt arraché par des sergents de ville, commençait à circuler aussi dans quelques quartiers, mais on ne se le communiquait encore que mystérieusement et sous les portes cochères ; la stupeur l'emportait sur Tamour de la constitution et le désir de la venger de l'affront qu'elle venait de subir.
On savait l'arrestation de la convention omnicolore qui avait, elle aussi, lancé son décret de mise hors la loi du président, qui s'était permis de prendre les devants, et d'envoyer à Vincennes et à Mazas ceux-lè même qui le 17 novembre , si la proposition des questeurs eût obtenu la sanction parlementaire , eussent décrélé d'accusation, à l'instant même, Louis-Napoléon et tous ses ministres.
Le président n'a donc été que plus habile, plus leste et plus audacieux que ses adversaires auxquels il n'a manqué que le cœur pour prendre l'initiative.
Malgré les décrets de déchéance et de mise hors la loiy homologtiés, disait-on , par la haute cour; malgré les appels aux armes, chacun était allé se coucher, comme à l'ordinaire, les démocrates purs sang en murmurant et maugréant, mais les masses, au contraire, très-paisi-
blement ; les troupes étaient rentrées toutes dans leurs casernes, les postes de sûreté publique seuls avaient été maintenus et quelques-uns doublés, et de minuit à sept heures du matin, Paris jouit de son calme habituel malgré le brûlot provocateur.
Il était néanmoins probable que, revenus de leur première, stupeur, les chefs de parti, qui ne disent jamais leur dernier mot, mettraient tout en œuvre, pour lancer aux barricades , et celte fois moyennant finance , leurs enfants perdus; car les masses, je le répète, paraissaient d'une indifférence qui déconcertait leurs projets et leurs illusions; Tarmée de Paris reprit donc les armes à six heures du matin ; chaque brigade se rendit à son point stratégique, à tout événement.
La brigade Herbillon se rendit comme la veille sur la place de THôlel-de-Ville, et s'y massa, garantissant ainsi ce point important de toute surprise, comme de toute attaque
Je recommençai ma campagne d'historien et d'observateur politique, à huit heures, en suivant toute la rive droite pour revenir à mon point de départ par les boulevarls, à moins de mésaventures imprévues.
Je m'arrêtai vingt minutes à l'Hôtel-de- Ville pour y serrer la main à mon ancien camarade de régiipent commandant l'un des bataillons du 6® léger, qui en me voyant arriver à lui me dit :
« Eh bien 1 mon cher Mauduit, vous étiez donc dans le secret ou vous avez le don de seconde vue, lorsque TOâs
m'annonçâtes sur l'escalier de la Samaritaine tout ce qui se passe en ce moment?... »
— « Je n'étais pas, mon cher ami, dans le secret et je n'ai point reçu du ciel le don de seconde vue ; mais mon simple bon sens, la logique et mes études politiques m'indiquaient à l'avance la marche des événements, que j'avais tracée, comme à vous, à bien des incrédules qui se croyaient bien habiles et bien puissants il y a quinze jours encore. »
Je quittai mon ancien camarade après lui avoir souhaité bonnes chances, et pris le pont d'Arcole pour examiner les dispositions militaires prescrites autour de la préfecture de police et du palais de Justice; ces deux points si importants en semblables crises; tout m y parut calme.
Les curieui commençaient, à cette heure matinale pour le Parisien, à déboucher sur le quai et s'y groupaient, les uns autour des vespasiennes pour y lire et commenter les décrets fraîchement affichés, et les nouvelles que le gouvernement jugeait utile de faire connaître pour rassurer les hommes d'ordre, et contenir les anarchistes et les hypocrites admirateurs de constitutions qui se font un jeu de les violer quand leurs intérêts ou leurs passions ne s'y trouvent pas pleinement satisfaits.
La circulation n'était interceptée nulle part encore, et tous les ponts étaient libres.
Les groupes se multipliaient, on y discutait néanmoins avec assez de calme , bien que les avis fussent
partagés; les uns blâmant, les autres approuvant le coup d'État.
Je pris le pont des Arts pour repasser la Seine, le faubourg Saint-Germain ne me paraissant pas devoir s'associer à la lutte, s'il devait y en avoir une. Il se reposait sur ses lauriers de la veille 1 . . .
Je traversai le Carrousel, que je trouvai presque désert. Quelques bataillons d'infanterie occupaient la cour des Tuileries, dont les grilles étaient fermées; leurs armes étaient en faisceaux et les soldats se promenaient les bras croisés et fort calmes; leur attitude me plut.
Je gagnai les boulevarts et la Ghaussée-d'Antin ; là , l'animation de la veille commençait à reprendre son essor, mais la blouse y était très-rare; le paletot, le talma, la redingote ou le crispin y occupaient presque seuls les contre-allées.
Les menaces en paroles retentissaient de toutes parts contre les Ratapoih , et l'on ne donnait pas quarantehuit heures d'existence à Yhomme qui avait osé porter une main sacrilège sur cette infortunée Gonstitution, que chacun, caricaturait, bafouait à qui mieux mieux peu de jours avant I...
Étrange caractère que celui du cosmopolite parisien ; frondeur par excellence, inconséquent et léger, il ne sait la plupart du temps ni ce qu'il veut ni ce qu'il fait.
Je m'arrêtai quelques instants chez un ami, que je n'avais pas revu depuis le coup d'État, auquel, ainsi
que moi, il avait poussé par tous les moyens en son pouvoir, car il fallait sortir, à tout prix, de cet impasse au bout duquel se trouvait un abîme; il fallait une solution claire, nette, précise, violente même, à une situation intolérable sous peine d'un effroyable cataclysme, quelques mois plus tard.
N'ayant pas vu mon fils depuis vingt-quatre heures, j'allai au cirque des Champs-Elysées , bivouac de sa brigade; son général l'avait envoyé en mission, et attendait son retour pour se mettre en mouvement.
Je l'attendis pendant vingt minutes.
Mou fils arriva et je n'eus que le temps de lui serrer la main... Son général venait d'ordonner le départ de sa colonne qui, là se composait du 72* de ligne, d'une batterie d'artillerie et d'une compagnie du génie. La brigade alla prendre position à la porte Saint-Denis où elle resta jusqu'à cinq heures du soir, et revint à son bivouac des Champs-Elysées.
Les autres brigades s'étaient également rendues à leurs points stratégiques, car d'après l'incident du faubourg Saint-Antoine on devait s'attendre à une bataille.
Mais le peuple restait toujours calme, insouciant même à ce débat , or le peuple est la milice des révolutions, tandis que les hommes habillés de Sedan, d'Elbeuf ou de Louviers n'en sont que les officiers, et ceux-ci, la plupart du temps, agissent comme autrefois les officiers autrichiens qui, la bataille engagée, se retiraient, au lieu de payer de leur personne, comme le
doit toujours celui qui a l'honneur de commander.
A midi je passai devant TElyséedont les postes étaient doublés seulement et occupés par un détachement de la gendarmerie mobile.
Aux Champs-Elysées il ne resta pas d'autre infanterie, mais la grande avenue était occupée par la division de cavalerie de réserve (1®' et 2* carabiniers, 6* et 7® cuirassiers) sous le commandement du général Korte.
A deux heures, toute l'armée de Paris était massée par brigades à ses positions et prête à accepter ]e combat, si les champions constitutionnels paraissaient vouloir descendre dans la lice et faire autre chose que de la fanfaronnade en l'honneur du parlement en déroute.
Voici le tableau général de cette belle et solide armée, h qui il était réservé de relever le prestige de l'uniforme si tristement pollué par les héros de 1830 et delSkS.
Pendant ce temps, d'autres régiments d'infanterie et de cavalerie quittaient leurs garnisons voisines pour venir renforcer ou relever au besoin ceux de Paris.
Une dépêche télégraphique de la veille avait prescrit aux autorités civiles et militaires la plus énergique répression contre toute tentative d'insurrection et de jacquerie.
Comme on le voit, le Président de la république, après avoir arrêté ses plans avec tout le mystère à\m homme d'Etat consommé, suivait les errements deNa-
poléon pour en assurer le succès par d'habiles manœuvres^ par des instructions claires, nettes, précises et sans réplique possible : c'est ainsi que l'on s'assure la vic- V\vre, c'est ainsi que Ton se montre digne de gouverner un grand peuple comme de le préserver de ses funestes écaîls.
Il ne suffit pas aujourd'hui, en Europe, d'avoir pour soi le droit héréditaire, il faut encore y ajouter le droit de la force ; car le^droii sans la force, n'est et ne sera plus désormais, en France surtout, QU'UNE LOI SANS GENDARMES.
De leur côté les sectionnaires ne restaient point inacliîs; ils s'agitaient partout dans Paris pour faire descendre leurs soldats et commencer les barricades. Mais cette milice, toujours si leste à répondre à pareil appel, restait sourde, et l'on m'a cité un des chefs les plus vigoureux des sociétés secrètes qui n'a jamais pu réunir au-delà de sept de ses soldats sur plusieurs centaines, qui tous avaient juré de mourir pour la république démocratique et sociale ; de désespoir il s'est embarqué et Yogue en ce moment sur l'Atlantique.
Néanmoins quelques barricades s'élevaient dans le quartier Saint-Martin, où il suffit de renverser une Toiture pour intercepter aussitôt les communications, et quant au dépavage, l'émeutier parisien n'a pas son pareil en Europe pour l'adresse et la force musculaire.
La nouvelle de la mort du représentant Baudinet des blessures reçues, disait-on, par deux autres monta-
gnards à la barricade du faubourg Saint-Ântoioe avait produit sur les gamins et les barricadeurs ce que les excitations du boulevart n'avaient pu parvenir h opérer. La lutte semblait donc devoir prendre un caractère sérieux.
L'appel aux armes des montagnards venait d'être affiché dans ce quartier si inflammable en pareilles conjonctures. Cet appel devait piQDduire son effet. Les marchands de vin ne tarderaient pas à se remplir de commentateurs en blouses et paletots râpés, et de là au dépavage et à la prise d'armes il n'y a que le temps de prendre un litre à dix sous ou à huit.
Il était en ce moment trois heures.
Je devais dîner ce jour même chez le célèbre restaurateur de la rue Montorgueil, avec un ami. Je courus l'informer de ce qui se passait et l'engager à remettre prudemment à un autre jour cette partie culinaire pour ne pas nous exposer à être bloqués et pris entre plusieurs barricades sans pouvoir nous en retirer; ce conseil fut compris et le dîner renvoyé à quelques jours.
Les ponts Neuf, au Change et Notre-Dame étaient gardés militairement par la garde républicaine. Toutefois, on pouvait encore passer la Seine d'une rive à l'autre isolément. Le but de ces sages mesures était d'empêcher la communication des émeutiers de la place Maubert et de la Cité avec ceux qui déjà grouillaient dans le Carré-Saint-Martin .
Je continuai mon inspection politico-militaire etm'ar-
rëUi quelques instants sur le pont d'Arcole pour y examiner la physionomie de la population qui entourait les troupes massées sur la place de rHàtel-de*ViUe, mais dont plusieurs détachements avaient déjà été distraits et faisaient des patrouilles dans les rues du Temple» de Rambuteau, de manière à conserver libres les principales voies de fMsmmunication avec les boulevarts et la Pointe-Saint-Eustacbe.
Une sorte de stupeur était empreinte sur un grand nombre de figures ; on se regardait et Ton cherchait à se deviner, mais on était généralement silencieux.
Les abors de la place étaient garnis d'hommes en blouse et de mine un peu suspecte, les uns les bras croisés, les autres les mains dans les poches, attendant un moment favorable et le dégarnissement de la place pour tenter un hurra sur rUôteUde-Ville, qui sera toujours le point de mire de toutes les insurrections parisiennes.
Mais \k se trouvent des forces trop imposantes pour risquer pareille attaque, comme le 24 février 1848.
Le3 dispositions militaires y sont autrement prises ; un escadron de lanciers est en colonne, la lance baulo et prêt à balayer la place au moindre mouvement hostile de ce carré de curieux qui encadre les troupes, et riotérieur de THôtel-de- Ville est garni de soldats destinés à écraser sous leur feu plongeant les masses qui auraient débordé par les diverses issues qui y déboucl)ept.
Ce point stratégique important se trouvait donc 4
l'abri de toute surprise comme de toute attaque ; aussi, entendis-je murmurer à mi-voix ces paroles : <c Laisa sons fatiguer les troupes encore deux ou trois jours, a et nous verrons ensuite. »
Ce plan a toujours été celui des meneurs» et leur a réussi en 1830 et 1848, grftce à l'incurie des gouvernants de ces deux époques; mais l'expérience profite parfois quand on ne se laisse pas guider par ilneptie et la présomption.
On ne laissa point cette fois les troupes sur pied, sans feu et sans vivres, pêle-mêle avec une population qui vient embaucher les soldats la bouteille d'une main, le cervelas de l'autre.
Ici, le soldat a ce qu'il lui faut; l'on a pourvu à ses besoins et sa soupe se cuit dans sa caserne» pendant qu'il veille et se tient prêt au combat.
Il fraye peu avec les curieux, et si on l'interroge, il vous répond par monosyllabes accentués de manière à vous laisser peu d'espérance de pouvoir lier conversation.
Un cordon de factionnaires ambulants sépare le public et le tient à distance. Tous ont le sac au dos et sont munis de leurs ustensiles de campagne ; et bien que le temps fût, comme la veille, humide et froid, nulle trace de fatigue ni de mollesse ne se fait remarquer sur les traits des soldats.
Cette attitude me plut encore , et je me dis que la leçon serait rude cette fois pour les émeutiers parisiens s'il leur prenait fantaisie de provoquer la lutte.
Je quittai la place de THôtel-de- Ville à quatre heures et me rendis à la Bastille pour y avoir, s'il était possible» quelques détails positifs sur la mort du représentant Baudia et sur renlèvement de la barricade de la rue de Cotte, car chacun avait sa version.
La place de la Bastille était occupée par la brigade du général Marulaz. L'infanterie était massée aux pieds de la colonne, les uns faisant face à la rue du Faubourg, les autres à la rue Saint -Antoine; la batterie était parquée entre la colonne et le poste » sous la garde spéciale du 19« léger.
Un cordon de factionnaires ambulants se croise sans cesse .autour de la place et ne permet à personne de la franchir pour se rendre sur le boulevart.
Je pus obtenir cette faveur en me nommant à un capitaine du 19® léger dont le régiment avait, le matin, perdu un homme à l'enlèvement de la barricade où fut tué le représentant de la Montagne.
Sur ce point comme sur la place de l'Hôtel-de-Ville, nulle surprise, nulle attaque n'étaient à redouter ; les troupes étaient sur le qui vive et à leur tôte se trouvait l'un des généraux les plus énergiques, les plus jeunes et les plus actifs de l'armée, l'intrépide Marulaz, digne fils de son père.
Je traversai la place au milieu même des soldats dont
j'admirais l'attitude guerrière , et j'enfilai le boulevart
avec la pensée de visiter également les brigades de la
i" division que je savais y être échelonnées.
La nuit commençait à s'annoncer, bien qu'il ne fût
encore que cinq heures, mais le temps était brumeux.
J*avais à peiue fait deux cents pas que j'aperçus venir de la Bastille une patrouille d'infanterie précédée de son avant-garde ; elle était d'environ deux cents hommes^ derrière elle, à cinquante pas, marchait par quatre un escadron de lanciers, précédé de quatre trompettes.
Ces dispositions m'indiquèrent que l'on s'attendait à combattre, et que le boulevart ne serait pas libre longtemps.
Le plus grand silence régnait dans les rangs ; ni tambours, ni trompettes ne se faisaient entendre. Rien n'est plus imposant que ce mutisme des troupes dans des conjonctures aussi solennelles. Le soldat sait qu'il marche peut-être à la mort et s'y rend d'un pas feroie et cadencé et la tête haute. puissance magique du devoir militaire!...
Comme j'arrivais au débouché d'une tles rues aboutissant à la place Royale, plusieurs voltigeurs reçurent l'ordre devant moi d'intercepter le boulevart et de faire rebrousser chemin.
Je dus me conformer à cette consigne et revenir à l'Hôtel-de-Ville par ta rue Saint-Antoine dont la circulation était encore libre.
Je souhaitais y revoir mon ancien camarade, et savoir ce qu'il était devenu pendant cetle journée d'émotion et de branle-bas de combat.
Il faisait nuit close ; partout les boutiques se fermaient, moins celles des épiciers et marchands de vin, pour qui ces jours de crise sont toujours des bonnes
fortunes ; les boulangers auraient pu fermer les leurs, car il ne s'y trouvait même plus un pain de quatre livres; chacun avait fait sa provision par prudence.
A Tangle de Tune des rues débouchant dans la rue Saint- Antoine, j'aperçus un groupe de quarante à cinquante individus qui , à la pâle lueur d'une chandelle, lisaient un placard. Je m'en approchai , et j'entendis lire les noms des membres du Comité consultatifs et, je dois le dire, je remarquai plus de critique que d'approbation sur ce premier choix de conseillers; À\es n'étaient , en effet , que trop fondées pour bon nombre des élus.
\3n àemi-bataillon du 6* léger passa près de moi se rendant en toute hâte à son bivouac, établi sur l'emplacement des démolitions situé entre Saint-Gervais ^V l'Hôtel-de-Ville. Il venait de ses baraques de l'île Louviers, où il était allé manger la soupe.
Plusieurs bataillons s'y trouvaient déjà au bivouac. Celui de mon camarade n'y étant pas , un sergent de son régiment m'accompagna et me fit traverser la «iur de l'Hôtel-de- Ville, qui servait de parc à la batterie du général Herbillon.
^i^e grande agitation y régnait; on attelait les pièces. ^ lieutenant-colonel Desmarets, du 6* léger, n'eut que le temps de me presser la main en passant, et courut au l^ivouac de son régiment. Je ne m'expliquais point ce mouvement ; mais à quelques paroles des artilleurs, je lie lois plus en doute que le combat ne fût engagé dans
le Carré Saint-Martin.
Tout à coup, j'aperçus la place éclairée comme par un feu d'artifice; Je crus à un vaste incendie.,. C'étaient les cinq ou six énormes bivouacs établis depuis le pont d'ArcoIe jusqu'à l'extrétnité de la place, qui projetaient leurs flammes jusqu'à la hauteur du second étage.
Les soldats, en rentrant d'une reconnaissance, avaieot feit une razzia de planches qui avaient servi aux barricades démolies par eux ; et là se racontaient gatment cette petite expédition, où ils avaient échangé quelques coups de fusil avec les défenseurs de ces mêmes barricades.
L'aspect de la place de l'Hôtel-de-Ville, en ce Hiomipnt, présentait le tableau le plus pittor^que.
Chaque feu avait autour de lai deux ou trois cents soldats de toutes armes; à l'un d'eux Ion voyait flotter les flammes d'une centaine de lances que les cavaliers tenaient en main pendant que leurs chevaux , tout sellés, bridés, étaient rangés à quelques pas d'eux.
L'infanterie avait ses armes en faisceaux. Là se trouvaient en ce moment le 3« léger récemment arrivé à Versailles, le 3« de ligne et le 9« bataillon de chasseurs à pied.
Avant de rentrer, je voulus voir le général Magnan et lui communiquer mes impressions de la journée; j'avais poussé depuis longtemps au coup d'Etat, j'en souhaitais donc le succès!
Je le félicitai et me réjouis avec lui de l'imposante attitude (les troupes, que je l'engageai toutefois à faire rentrer vers minuit, ainsi que tous les postes isolés, bien
convaincu, d'après la physionomie de la population, que Ton n'avait rien de bien sérieux à redouter pendant cette nuit, et qu'il ne fallait pas entrer dans les calculs des chefs de parti, qui étaient de latiguer les soldats par des escarmouches de cosaques^ et de ne livrer sérieuse* ment bataille qu'alors que Ton croirait les avoir eitén\iés de fatigue et de besoin.
Vers minuit, en effet, les troupes rentrèrent, en ra* menant même tous les postes isolés et de sûreté publique.
Les éme«tiers et les sectionnaires eurent donc le champ libre pour leurs plans stratégiques et descendre dans l'arène. Nous allons les Juger à l'œuvre, tous ces Vigoureux athlètes de la république démocratique et
sociale.
Je rentrai vers huit heures, et me couchai après avoir crayonné quelques notes sur ce que j'avais vu et appris depuis le malin.
Toutefois, je m'endormis avec la pensée intime d'assister à une bataille le lendemain.
Pwidant que les>oolonnes mcAiles des brigades Her- Kllon et Bourgon enlevaient et détruisaient les barricades des quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, il se passait sur les èoulevarts de bien tragiques événements.
U général Renlbell, à la tête du 7* de lanciers, venait de faire une reconnaissance depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine; le colonel Féray, habitué aux champs de ^taille d'Âf ri^e, frémissait de colère de s'être vu foroé
de subir en silence le& hurlements et les menaces d'une population en furie.
Peu après cette reconnaissance , vers dix heures et demie du soir, le colonel de Rocbefôrt, du 1®"^ de lanciers, reçut Tordre de partir avec deux escadrons seulement pour maintenir la circulation sur les boulevarts, depuis la rue de la Paix jusqu'au boulevart du Temple; cette mission était d'autant plus difficile et délicate, qu'il lui avait été interdit de repousser par la force d'aiitres ieris que ceux de :
«( Vive la république démocratique et sociale, n
Le colonel, pressentant ce qui allait arriver, ami prévenu tout son détachement de n'avoir point à s'étonner de la foule qu'il aurait à traverser et des crîs poussés par elle ; il prescrivit à ses lanciers de rester calmes, impassibles jusqu'au moment où il ordonnerait la charge , et une fois l'affaire engagée de ne faire grâce à qui que ce fût.
Le colonel mit ses deux escadrons en marche i en colonne par peloton.
A peine parvenu sur le boulevart, à la hauteur de la rue de la Paix, il se trouva en présence d'un flot de population immense, manifestant l'hostilité la plus marquée , sous le masque du cri de mve la république!!! Ces cris convenus étaient accompagnés de gestes menaçants.
Le colonel de Rochefort avait ordonné à son étatmajor d'être toujours à cinq pas ep arrière de lui,
voulant être seul en avant afin d'inspirer plus de confiance à ses lanciers et d'en imposer par son calme à ceux qui évidemment avaient pour but de Tintimider par leurs vociférations.
L'œil attentif et l'oreille tendue pour ordonner la charge au premier cri séditieux, le colonel continua à marcher ainsi au pas, poursuivi de hurlements affreux jusqu'au boulevart du Temple, où il ne rencontra plus défoule, mais où régnait , au contraire, la tranquillité la plus parfaite.
U colonel ayant reçu l'ordre de charger tous les pupes qu'il rencontrerait sur la chaussée , il se servit d'une ruse de guerre, dont le résultat fut de châtier un certain nombre de ces vociférateurs en paletots.
11 masqua ses escadrons, pendant quelques instants , 4ans un pli de terrain près du Château-d'Eau, pour leur donner le change et leur laisser croire qu'il était occupé du côté de la Bastille; mais faisant brusquenaent demi-tour sans être aperçu, et prescrivant aux trompettes et è Tavant-garde de rentrer dans les rangs, il^ remit en marche au pas, jusqu'au moment où il se trouva à l'endroit le plus épais de cette foule, compacte et incalculable, avec l'intention de piquer tout ce qui s'opposerait à son passage.
Us plus audacieux, enhardis peut-être par la démon* totion pacifique de ces deux escadrons, se placèrent en avant du colonel et firent entendre les cris insultants àe:
^ Vive VAêsemblée natiamle ! 1 1
a A bas les traUres! »
RecoDnaissant à ce cri une provocation , le colonel de Rochefort s'élance, comipe un lion furieux, au milieu du groupe d'où elle était partie, en frappant d'estoc, de taille et de lance; il resta sur le carreau plusieurs cadavres.
Dans ces groupes ne se trouvaient que peu d'individus en blouse.
Les lanciers subirent cette rude épreuve morale avec vn calme admirable , leur confiance n'en fut point ébranlée un moment , et cependant c'étaient, pour la plus part, de jeunes soldats, commandés, il est vrai, par des officiers énergiques et des sous-officiers intelligents, vigoureux et dévoués.
De retour à la place Vendôme, et sa mission accomplie, le colonel de Rochefort s'empressa d'en rendre compte au général de division Carrelet, en lui représentant tout ce qu'il pourrait y avoir de dangereux à ne pas dissiper entièrement, au moyen d'une brigade de cavalerie , flanquée d'infanterie, la foule immense et provocatrice qui s'était emparée de la ligne des bouJevarts, depuis la rue de la Paix jusqu'à la porte Saint- Martin :
— « Soyez tranquille, mon cher colonel , répondit le général Carrelet, s'ils veulent- la bataille y ils V auront demain. y>